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La Pentecôte

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... " Et qui n'est jamais allé au lit en larmes, en larmes non parce qu'il ne pouvait pas dormir mais parce qu'il n'osait plus veiller; et qui n'est jamais passé par la souffrance de l'impuissance de commencer; et qui n'a jamais été rendu muet (par l'ineffable), il devrait au moins ne jamais se mêler de parler de la sphère religieuse, mais rester sur le plan auquel il appartient, dans sa chambre à coucher, dans son échoppe, dans les commérages de la rue"… (Soeren Kierkegaard. Post-scriptum aux miettes philosophiques. N.R.F. Gallimard p.328)

La "Pentecôte"…

Le miracle ? Le Saint-Esprit ? Le Paraclet ? Le Roua'h ?

Le vent, le feu, la langue. Energeïa, Sprache; Zùnge; la langue. Ce qui s'adresse à chacun, dans sa singularité: "retrouver" sa langue maternelle là où tout n'apparaît que brouhaha, tumulte, rumeurs. La retrouvaille de ce qui est au niveau du dire, du désir. Ce qui fait sens. Non pas cheminement progressif : mais d'un coup. Saltus. Par une sorte de passage par le zéro. Repartir du chaos, d'un tohou-bohou. Pour "qu'émerge" à nouveau. La nouveauté.

Le lendemain du Déluge, quand tout s'est apaisé, l'aurore. Phanès après la mort de Pan, fils d'Hermès. Loin du système, loin du commerce. A la périphérie; dans la marge. Sortie insidieuse (saltus) des forteresses obsessionnelles de la langue. Bifurcation; langue fendue. La sortie des carrefours :l'au-delà d'Hermès. Le passage, le défilé: poros, vers une région indicible, prairies d'une présence (Anwesenheit). Présence de l'oubli de l'Etre, afin qu'advienne l'évènementiel tissé d'impossible. Les fils diaphanes du Réel qui s'arborisent dans un non-limité (apeiron). Texture hors-texte: l'archi-écriture dans l'an-archie du pur diachronique.

Dans le mouvement même de l'écriture. La trace d'une rencontre. Dans cette prairie de "lalangue". Trans-crire un travail incessant; des carrefours. Suivre le fil. Concaténation de lalangue. Danger qui s'instaure d'un égarement chronique : "adirer". Il y a de l'adire qui disperse toute arché. Ne plus écrire, pour tuer le silence. Renoncement; évitement; perte du sens. Inhibition ? Oppression d'un législateur; un dieu Pan qui se prend pour le "semblant". Bruit de fond; brouillage des traces. Ecrire à nouveau pour que vive le silence; pour ne pas oublier l'oubli. Longer les murs: ouvert du côté de la plaine, où le vent souffle, qui donne sens, sens de ma dérive,vers l'Eskatia. Ecrire : creuser des sillons dans lalangue en évitant les miradors des puissances de la langue. Suivre mon défrichage à la trace : ramener les prémices de la terre vers "Un". Pentecôte. Suivre la dérive où le "moi" vient s'enclore par haine du nomadisme. La dérive, qui maintient l'itinéraire du désir : fuite métonymique. Non pas traduction mais transcription. Traverser les frontières du vide. Retrouvailles impossibles du pur semblant. Attente intransitive. Il en existe au moins un qui ne l'est pas, qui ne l'ait pas.

Le "Il" d'une coupure. Le neutre immémorial; l'ancestral. Ce "qu'il faut" pour que "ça cesse de ne pas s'écrire". Pour qu'il y ait contingence (dé-part, partage) il faut un respect - pure liturgie - du "ne cesse pas de ne pas s'écrire". Ce qui sustente ma transcription: le réel. Où l'impossible devient obligation; passage de l'aléthique au déontique. L'Ethique. L'Ethique de l'écriture; d'où le sens, qui n'est sens que de rencontre (tugkanon). Rencontre de l'opacité: la Chose, das Ding, travaillée par Autrui, l'inaccessible.

Tourner le dos à ces mirages : l'origine, "origine de la langue. Mirage de midi; orgasme du dieu solaire, et de ses enfers. Travailler dans l'ombre, le clair-obscur de l'angoisse. Souffler sur la braise; énergeïa; souffle/pneuma. Ne pas voir ces rêveries adamiques : la langue absolue, Babel, l'orgueil, la niaiserie universelle. Ecouter, entendre, obéir, ob-audire. Suivre à la trace - traçante - cette "voix de fin silence". Ecrire, marcher. Ne pas quitter la terre. La voie de la voix. Passivité de "l'exposition". Mais c'est la langue qui me donne ma "dérive". Pur amour : un don de ce qu'elle n'a pas. Don travaillé par l'impossible. Figures du réel dont la dérive, la "pulsion" (trieb), n'est pas la transcription.

"Je" reste au lointain - eskatia- dans cette proximité de l'écriture : le dire de lalangue, le traçage du désir, le témoignage du "sujet" : l'ombre absolue. Le témoignage d'un trait, l'unaire; un sillon dans le réel, une griffe. De quoi me ressaisir dans la stupeur du désir de l'Autre.

L'objet errant de mes nostalgies. Le seul qui vaille : trace d'une présence éphémère: l'impossible de mon existence. Ce qui, aux moments fulgurants, tient lieu de semblant: qui déclenche le cheminement du sens. Et ma pérennité.

Ce qui ne peut se dire, ou se transmettre – paradosis ? - sans qu'une tradition soit évoquée, sans aucun kérygme. Que c'est non pas dans la forme, mais dans la manière, dans la façon de creuser, de contourner un certain vide. D'où cette dimension d'imposture dès qu'il s'agit de manifester. Imposture, ou peut-être masque. Je me montre masqué : aux autres à qui je donne à déchiffrer; sujet dans l'ombre. Risque du moi, qui fait surface, écran. Moment tardif de la prosodie. Déjà passé l'instant où "il" n'a rien à dire. "Il" de la coupure. Le Paraclet, l'Esprit Saint: le sens? La vérité? Le sujet de la Tradition? L'Interprétant? Confusionisme des interprétations. La difficulté d'écrire : sans garantie d'Eternité; juste au niveau de la marche.

Bien à terre. Comme les statues de Giacometti. Les pieds au sol. L'esprit du corps marchant. Ecrire pour traverser la lourdeur, l'ennui, la grisaille: une inclinaison du pathique à rebours de l'inchoatif. Point d'arrêt. Point phallique, et sa gémellité. Hermès redonnant ses tendons à Zeus, malgré Typhon et Delphiné. Reprise d'une marche : le temps dans son éternel jaillissement : Aïon. Cette scansion - rythme archaïque - est la manifestation - la phanérèse - de la pure différence : le sexe. Le Phallus vient manifester le sens, par sa pure distinctivité : "division harmonique" qui permet d'écrire le deuil: l'impossible du désir qui tient à distance – écartelés ? -sujet et savoir, vérité et sens. Ainsi s'inscrit, sous le règne du désir de l'Autre, lalangue. Mon accès à lalangue suppose donc une réduction, un épuisement des ressources de la langue, une faille, quelque chose qui tient lieu de manque sans le combler. Le respect des failles de la langue dans leur propre négativité, dans leur an-archie d'un non-réseau. Le désir du désir de l'Autre : le phallus. D'où la peur de perdre la face; peur obsessionnelle qui maintient la frontalité, cristallisant la signification endoxale, applatissant le temps dans les limites du "parfait". Le phallus, dans son acception symbolique, implique le bord, l'oblique. Non pas l'ubiquité, mais l'obliquité du sens. Le paraclet est oblique; phénomène de bord. Concaténation borroméenne des signifiants qui tient la suite discordantielle de l'existence. Ça ne prend sens que par la preuve matérielle de cet enchaînement : l'objet "a". Chacun est concerné dans son intimité : son poids spécifique, l'objet "a", pesée du transfert qui "tient" lieu de rencontre et redessine le visage : "tugkanon-lekton". Non pas la langue universelle, la langue adamique du tout ( " ).mais sa version négative du "pas-tout" ( " ). Chacun s'y reconnaît, laissant à l'arrière-plan la communauté, la Koyné.

Il y a de la simplicité qui n'arrive pas à se dire. C'est dans ce "pas" du "dire" qu'un glissement se fait vers l'oubli. Le déchiffrage instantané d'une ambiance; le tressaillement ou l'atonie; le découpage d'une figure dans un tumulte; la patience qui n'est pas lacheté; la perception quasi-paranoïde d'une petite surface de perversion; le pli qui cache une grimace, le diagnostic, le "praecox-gefühl", etc… Quelque chose est perçu de l'ordre du semblant qui diagrammatise la "tenue" de ce qui se passe; le semblant, assis sur la vérité, le "tenir" et la façon de s'agencer. C'est quelque chose de l'ordre du style, du pathique, de l'inattention rigoureuse. Non pas exactitude mais rigueur. Cette "opération" implique la mise en jeu - pour les déjouer ? - de tous les styles de résistances et de leurs manifestations corrosives : refoulement, isolation, évitement, annulation, rationalisation, dénégation, projection, culpabilité, engourdissement, fatigue, etc. Etre de plein-pied avec ce qui reste à définir : les noeuds de lalangue, la capture des errances, la délimitation des entours, les emboitements de transfinis, les plis de la moïra, l'aleph. Exercices de logique modale, ou dialogique, qui soumettent à la question la toute-puissance du 1. Non pas la césure d'un discours bien fait, non pas la référence au monde, mais l'éclatement du signe, même à travers les bizareries traditionnelles des Kenningar; il s'agit de prendre appui sur la "littérarité", sur l'étoffe rhétorique d'une symbolique trop souvent écrasée par le "discours courant"; il s'agit d'avoir accès au sens. Souffrance de la matière, éthique baroque, où l'opacité ne peut être que celle, transcendantale, d'Autrui. Le sens est ce pas du "pas" du dire: en-deça et au-delà de tout "vouloir_dire"; de toute signification. La seule boussole, le seul poids, la seule garantie d'une non dispersion : le sceau de l'objet "a".

Il s'agit de la capacité - de l'usage - d'un certain assentiment, de la possibilité d'être affecté - et d'affecter - par ce qui n'est pas ineffable: ce qui pourrait se nommer le Sens. Il ne s'agit certainement pas "d'illumination du logos", mais il y a quelque chose de l'ordre d'une forme intérieure (la "Gestaltnis" de Jacob Boehme, dans "De signatura rerum"), dont l'usage nécessite une théorisation rigoureuse; sinon les illusions sont nombreuses vers lesquelles inconsciemment nous glissons : "état adamique" (cf. Platon d'Alexandrie), langage sensible, prévalence du verbe intérieur (cf.Luther et même Weigel), recherches stéréotypées du "spiritus" caché dans le "Litera" (cf. par ex. les "commentarii" de Lambert), illusion de déchiffrage et de la nature et de ce qui se présente dans les aperceptions quotidiennes : depuis Esèbe de Césarée, Origène, Kunrath ("l'Amphitheatrum"), Raymond de Sebonde, Arnd, Aegidius Guthmann, parmi beaucoup d'auteurs, depuis plus de deux mille ans. Il faudrait entrer dans une critique détaillée de ces positions traditionnelles pour mieux mesurer le degré de naïveté de certaines élaborations contemporaines à propos de conceptions a prétention analytique ou phénoménologique. Sinon nous en revenons toujours, sous une forme plus ou moins abâtardie, au péché originel ou à la confusion babylonienne, et "l'ascèse analytique" s'oriente vers une pureté adamique, exempte, comme le dit Platon d'Alexandrie (Ier siècle), "de troubles et (d') aucune faiblesse ou passion… Il accueillait en lui les représentations des corps et des objets dans toute leur pureté, leur donnant des noms qui leur convenaient" ... Cet "idéal" d'écoute et de neutralité dégénère souvent en endoctrinement mystagogique, ou dans des artificieuses techniques d'interprétation proches du "Notarikon" des cabalistes…

Nous voudrions simplement resituer quelque chose du domaine du Sens en essayant de le dégager de toutes ces dimensions, non pas dans le but de vider la "Pentecôte" de sa "sacralité", mais de profiler ce "miracle" dans une dit-mension plus proche de notre pratique. Partir, par exemple, d'une "certaine cohérence historique des formes spirituelles de sens", comme le dit Jacques Schotte dans "l'Introduction à la lecture de Johannes Lohmann"; cette cohérence s'appuyant, entre autres, sur l'oeuvre de Guillaume de Humboldt revivifiée par M. Heidegger et J. Lohmann lui-même. Brève indication destinée à situer un certain champ dans lequel la poésie (au sens de poïesis, d'Energeïa…) reprend ses droits dans l'abord concret de ce autour de quoi tourne notre réflexion : le concept de "lalangue" promu par J. Lacan (dont on trouvera une présentation rigoureuse dans le livre de Jean-Claude Milner : "L'Amour de la langue").

Je n'irai pas jusqu'à dire que le Saint-Esprit c'est le Sexe. Le Sexe est le point d'ab-sens, non localisable, qui vient pulvériser le discours obsidional d'une société mercantile. Il articule, pro-voque, appelle sens et vérité. Il tient, de par son "utopie", le transfini de "lalangue". Par une opération complexe d'homotopie, un chemin est tracé qui fait figure dans un espace ouvert. Le Sexe ne parle pas mais donne à la parole son effet de vérité. Tout ceci n'a de sens que par la mise en forme du concept de transfert. Autre façon de nommer la relation entre sexe et langage. Le transfert en tant qu'il manifeste la différence, l'ultime de son interprétation: le désir, l'objet "a".

Sa logique de coupure : le zéro absolu, tel qu'il donne un sens à une dialectique de l'existence. Autrement dit: l'intrusion de l'lmpossible, l’asymétrie, le "tenir compte" dans la schize de l’Etre et de l'Avoir, la mise en jeu du semblant en tant que "a". Le "discours analytique," en tant qu'il conjoint vérité et savoir, vient au plus proche "tenir lieu" du réel, ancrant le "signifiant-maître" (S1) d'une nouvelle concaténation. Mais qu'en est-il du non-prédicable? Qu'en est-il de l'Ancestral ? Il ne s'agit pas de l'identifier au Paraclet ! Encore moins au semblant ! L'incarnation du verbe n'est qu'une image héritée de la toute-puissance du Un. Elle ne traduit, par son avancée, que la jouissance du réel.

Mais en dehors, tournée, sans regard: la jouissance. L'absence du Même; la pensée nomadique, erratique, dispersive, disparaissante.

La pensée pure; parole sans souffle. La Mort éclatée. Loin de toute "logosphère", de tout "langage encratique". Promenade dans le "désêtre". Différence abolie, bruit de fond; l'illusion du désert avec ses machineries fantômales. La jouissance menacée par "l'ubiquité du plaisir" (R. Barthes) et lentement, insidieusement, tout va se réenclore, se "reterritorialiser", se lover dans un confort, laissant au loin – illusion ! - "l'aléthosphère". La réversion n'est pas le retour au même, mais l'exigence d'une arête vive, d'une trajectoire, d'une scansion; dépassement de l'aliénation (ni ceci, ni cela), Aufhebung par séparation traçante, éclosion, déclosion (Unverborgenheit}, pierre de lune: l'objet "a". Coupure qui tisse "lalangue". Foisonnement de traces; la chasse et les dérives.

Aller à la dérive : abgetrieben werden. Pousser, faire avancer : treiben. La pulsion : Antrieb , Trieb. Etre poussé, aller à la dérive : treiben. Pulsion, dérive. Traçage des dérives. La dérive : pour réduire la dérivation d'un navire. Calcul de la dérive. Calcul des pulsions: Trieben. La dérive: "l'Intraitable ou peut-être encore: la Bêtise", dit Roland Barthes. L'Intraitable, "la jouissance intraitable". Etre poussé; la force constante (Konstanzkraft dit Freud). La constance, la force silencieuse; les pièges du signifiant. Floculation de la jouissance, l'intraitable: "le corps fait jouissance du réel" dit Lacan.

Runes de lalangue : Triebrepräsentant, Triebrepräsentanz; et l'architectonie : Vorstellungsrepräsentanz. La festivité et ses arborisations : les calculs de l’intraitable jouissance, et la danse des Masques. Sacralisation des rencontres, pendant que tisse l'Araignée de l'automaton : "l'hyphologie" du pré-texte ("hyphos, c'est le tissu et la toile d'araignée",dit Barthes) L'Araignée despote qui détourne la dérive : grumeau du "Moi" , du "Ich". Mais la "force constante" pousse sa charrette dans l'éclatement des chemins; espace étoilé qui pâlit dans "l'écriture du désastre" (M.Blanchot). Terrains vagues; futures jachères accueillant le Paraclet; processus incessant du "pas-tout". Fenêtre ouverte qui va peut-être pouvoir dire que toutes ces tragédies n'étaient qu'imageries, imaginaires encerclés, "encryptés", immobilités cyclonales, tohou-bohou répétitif. Le ressassement endoxal, l'épuisement narcissique des langues, les plaisirs exténués des traductions. Trieben, pulsions, dérives. Jouissance des mots dans leur densité de silence. Ça continue à ne dire mot: là "où le Sexe". Point d'ab-sens, trou noir: Urverdrängung, le refoulement "originaire". Et le langage, dans son universalité triomphante, s'égare: il ne comble pas. Il tourne sur lui-même, ailleurs : manège multicolore, crin-crin des oreilles.

La Pentecôte : accès au dire, au silence du sens. Simplicité de l'Esprit Saint qui fait jouissance ("joui-sens"), loin du plaisir des langues, loin de l'aesthesis de la parole et de la voix. L'Esprit Saint, ou la contingence : oeuvre de la Grâce qui fait que "ça cesse de ne pas s'écrire".

Docteur Jean Oury avril 1981

Citer ce texte

Jean Oury, « La Pentecôte », L’@psychanalyse, 29 mai 2023. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/jean-oury-la-pentecote (consulté le JJ/MM/AAAA).

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