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Textes fondateurs

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Acte de fondation 21 juin 1964

Je fonde — aussi seul que je l’ai toujours été dans ma relation à la cause psychanalytique — l’École Française de Psychanalyse, dont j’assurerai pour les quatre ans à venir dont rien dans le présent ne m’interdit de répondre, personnellement la direction.

Ce titre dans mon intention représente l’organisme où doit s’accomplir un travail — qui, dans le champ que Freud a ouvert, restaure le soc tranchant de sa vérité — qui ramène la praxis originale qu’il a instituée sous le nom de psychanalyse dans le devoir qui lui revient en notre monde — qui, par une critique assidue, y dénonce les déviations et les compromissions qui amortissent son progrès en dégradant son emploi.

Cet objectif de travail est indissoluble d’une formation à dispenser dans ce mouvement de reconquête. C’est dire qu’y sont habilités de plein droit ceux que moi-même j’ai formés, qu’y sont conviés tous ceux qui peuvent contribuer à mettre de cette formation le bien-fondé de l’épreuve.

Ceux qui viendront dans cette École s’engageront à remplir une tâche soumise à un contrôle interne et externe. Ils sont assurés en échange que rien ne sera épargné pour que tout ce qu’ils feront de valable, ait le retentissement qu’il mérite, et à la place qui conviendra.

Pour l’exécution du travail, nous adopterons le principe d’une élaboration soutenue dans un petit groupe. Chacun d’eux (nous avons un nom pour désigner ces groupes) se composera de trois personnes au moins, de cinq au plus, quatre est la juste mesure. PLUS UNE chargée de la sélection, de la discussion et de l’issue à réserver au travail de chacun.

Après un certain temps de fonctionnement, les éléments d’un groupe se verront proposer de permuter dans un autre.

La charge de direction ne constituera pas une chefferie dont le service rendu se capitaliserait pour l’accès à un grade supérieur, et nul n’aura à se tenir pour rétrogradé de rentrer dans le rang d’un travail de base.

Pour la raison que toute entreprise personnelle remettra son auteur dans les conditions de critique et de contrôle où tout travail à poursuivre sera soumis dans l’École.

Ceci n’implique nullement une hiérarchie la tête en bas, mais une organisation circulaire dont le fonctionnement, facile à programmer, s’affermira à l’expérience.

Nous constituons trois sections dont j’assurerai la marche avec deux collabo-rateurs me secondant pour chacune. Acte de fondation, Jacques Lacan

1 — Section de psychanalyse pure, soit praxis et doctrine de la psychanalyse proprement dite, laquelle est et n’est rien d’autre — ce qui sera établi en son lieu — que la psychanalyse didactique.

Les problèmes urgents à poser sur toutes les issues de la didactique trouveront ici à se frayer la voie par une confrontation entretenue entre des personnes ayant l’expérience de la didactique et des candidats en formation. Sa raison d’être étant fondée sur ce qu’il n’y a pas à voiler : à savoir le besoin qui résulte des exigences professionnelles chaque fois qu’elles entraînent l’analysé en formation à prendre une responsabilité si peu que ce soit analytique.

C’est à l’intérieur de ce problème et comme un cas particulier que doit être situé celui de l’entrée en contrôle. Prélude à définir ce cas sur des critères qui soient autres que de l’impression de tous et du préjugé de chacun. Car on sait que c’est actuellement sa seule loi, quand la violation de la règle impliquée dans l’observance de ses formes est permanente.

Dès le départ et en tout cas un contrôle qualifié sera dans ce cadre assuré au praticien en formation dans notre École.

Seront proposés à l’étude ainsi instaurée les traits par où je romps moi-même avec les standards affirmés dans la pratique didactique, ainsi que les effets qu’on impute à mon enseignement sur le cours de mes analyses quand c’est le cas qu’au titre d’élèves mes analysés y assistent. On y inclura, s’il le faut, les seules impasses à retenir de ma position dans une telle École à savoir celles que l’induction même à quoi vise mon enseignement, engendrerait dans son travail.

Ces études, dont la pointe est la mise en question de la routine établie seront colligées par le directoire de la section qui veillera aux voies les plus propices à soutenir les effets de leur sollicitation.

Trois sous-sections :

  • Doctrine de la psychanalyse pure ;
  • Critique interne de sa praxis comme formation ;
  • Contrôle des psychanalystes en formation.

Je pose enfin en principe de doctrine que cette section, la première, comme aussi bien celle dont je dirai au titre 3 la destination, ne s’arrêtera pas en son recrutement à la qualification médicale, la psychanalyse pure n’étant pas en elle-même une technique thérapeutique.

2 — Section de psychanalyse appliquée, ce qui veut dire de thérapeutique et de clinique médicale.

Y seront admis des groupes médicaux, qu’ils soient ou non composés de sujets psychanalysés, pour peu qu’ils soient en mesure de contribuer à l’expérience psychanalytique ; par la critique de ses indications dans ses résultats — par la mise à l’épreuve des termes catégoriques et des structures que j’y ai introduits comme soutenant le droit fil de la praxis freudienne —, ceci dans l’examen clinique, dans les définitions nosographiques, dans la position même des projets thérapeutiques. Ici encore trois sous-sections :

  • Doctrine de la cure et de ses variations ;
  • Casuistique ;
  • Information psychiatrique et prospection médicale.

Un directoire pour authentifier chaque travail comme de l’École, et tel que sa composition exclut tout conformisme préconçu.

3 — Section de recensement du champ freudien

Elle s’assurera d’abord le compte rendu et la censure critique de tout ce qu’offrent en ce champ les publications qui s’y prétendent autorisées. Elle entreprendra la mise au jour des principes dont la praxis analytique doit recevoir dans la science son statut. Statut qui, si particulier qu’il faille enfin le reconnaître, ne saurait être celui d’une expérience ineffable.

Elle appellera enfin à instruire notre expérience comme à la communiquer ce qui du structuralisme instauré dans certaines sciences peut éclairer celui dont j’ai démontré la fonction dans la nôtre, — en sens inverse ce que de notre subjectivation, ces mêmes sciences peuvent recevoir d’inspiration complémentaire. À la limite, une praxis de la théorie est requise, sans laquelle l’ordre d’affinités que dessinent les sciences que nous appelons conjoncturales, restera à la merci de cette dérive politique qui se hausse de l’illusion d’un conditionnement universel. Donc encore trois sous-sections :

  • Commentaire continu du mouvement psychanalytique ;
  • Articulation aux sciences affines ;
  • Éthique de la psychanalyse, qui est la praxis de sa théorie.

Le fonds financier constitué d’abord par la contribution des membres de l’École, par les subventions qu’elle obtiendra éventuellement, voire les services qu’elle assurera en tant qu’École, sera entièrement réservé à son effort de publication.

Au premier rang un annuaire rassemblera les titres et le résumé des travaux, ou qu’ils aient paru, de l’École, annuaire où figureront sur leur simple demande tous ceux qui y auront été en fonction.

On adhèrera à l’École en s’y présentant en un groupe de travail constitué comme nous l’avons dit.

L’admission au départ sera décidée par moi-même sans que je tienne compte des positions prises par quiconque dans le passé à l’endroit de ma personne, sûr que je suis que ceux qui m’ont quitté, ce n’est pas moi qui leur en veux, c’est eux qui m’en voudront toujours plus à ne pouvoir en revenir.

Ma réponse au reste ne concernera que ce que je pourrai présumer ou constater sur titres de la valeur du groupe et de la place qu’il entendra remplir d’abord. L’organisation de l’École sur le principe de roulement que j’ai indiqué, sera fixée par les soins d’une commission agréée par une première assemblée plé-nière qui se tiendra dans un an. Cette commission l’élaborera sur l’expérience parcourue à l’échéance de la deuxième année, où une seconde assemblée aura à l’approuver. Acte de fondation, Jacques Lacan

Il n’est pas nécessaire que les adhésions couvrent l’ensemble de ce plan pour qu’il fonctionne. Je n’ai pas besoin d’une liste nombreuse, mais de travailleurs décidés, comme j’en sais d’ores et déjà.

Note adjointe

Cet acte de fondation tient pour néant de simples habitudes. Il a paru pourtant laisser ouvertes quelques questions à ceux que ces habitudes régissent encore.

Un guide de l’usager, en sept titres, donne ici les réponses les plus sollicitées

  • d’où l’on supposera les questions qu’elles dissipent.

1 — Du didacticien

Un psychanalyste est didacticien, de ce qu’il a fait une ou plusieurs psychanalyses qui se sont avérées didactiques.

C’est une habilitation de fait, qui s’est toujours passée ainsi en fait et qui ne relève de rien de plus que d’un annuaire entérinant des faits, sans même qu’il ait à se prétendre exhaustif.

L’usage du consentement des pairs est rendu caduc, d’avoir permis l’introduction toute récente de ce qu’on appelle « la liste », dès lors qu’une société a pu utiliser celle-ci à des fins qui méconnaissaient de la façon la plus claire les conditions mêmes de l’analyse à entreprendre comme de l’analyse en cours.

Conditions dont l’essentielle est que l’analysé soit libre de choisir son analyste.

2 — De la candidature à l’École

Autre chose est la candidature à une École, autre chose la qualification d’une psychanalyse didactique.

La candidature à l’école exige une sélection à régler selon ses buts de travail.

La charge en sera tenue au départ par un simple comité d’accueil, dit Cardo, c’est-à-dire gond dit en latin, ce qui en indique l’esprit.

Rappelons que la psychanalyse didactique n’est exigée que pour la première section de l’École, si elle est souhaitable pour toutes.

3 — De la psychanalyse didactique

La qualification d’une psychanalyse comme didactique s’est pratiquée jusqu’à présent par une sélection, dont il suffit, pour la juger, de constater qu’elle n’a permis d’articuler aucun de ses principes depuis qu’elle dure.

Aucun n’a plus de chance de se dégager dans l’avenir, sauf à rompre d’abord avec un usage qui s’offre à la dérision.

Le seul principe certain à poser et d’autant plus qu’il a été méconnu, est que la psychanalyse est constituée comme didactique par le vouloir du sujet, et qu’il doit être averti que l’analyse contestera ce vouloir, à mesure même de l’approche du désir qu’il recèle.

4 — De la psychanalyse didactique dans la participation à I’École

Ceux qui entreprennent une psychanalyse didactique le font de leur chef et de leur choix.

Le titre de cette note implique même qu’ils peuvent être en position d’autoriser leur psychanalyste comme didacticien.

Mais l’admission à l’École leur impose la condition qu’on sache qu’ils en ont engagé l’entreprise, ou et quand.

Car l’École, à quelque moment que le sujet entre en analyse, a à mettre ce fait en balance avec la responsabilité qu’elle ne peut décliner de ses conséquences. Il est constant que la psychanalyse ait des effets sur toute pratique du sujet qui s’y engage. Quand cette pratique procède, si peu que ce soit d’effets psychanalytiques, il se trouve les engendrer au lieu où il a à les reconnaître. Comment ne pas voir que le contrôle s’impose dès le moment de ces effets, et d’abord pour en protéger celui qui y vient en position de patient ? Quelque chose est ici en jeu d’une responsabilité que la réalité impose au sujet, quand il est praticien, de prendre à ses risques.

Feindre d’ignorer ce fait est l’incroyable fonction qu’on conserve dans la pratique de l’analyse didactique : le sujet est censé ne pas pratiquer, ou tenu pour violer de son fait une règle de prudence, voire d’honnêteté. Qu’à observer cette règle, le sujet en arrive à faire défaut à sa fonction, n’est pas hors des limites de ce qui se passe, on le sait, d’autre part.

L’École ne saurait s’abstraire de cet état de choses désastreux, en raison même du travail qu’elle est faite pour garantir.

C’est pourquoi elle assurera les contrôles qui conviennent à la situation de chacun, en faisant face à une réalité, dont fait partie l’accord de l’analyste. Inversement, une solution insuffisante pourra motiver pour elle une rupture de contrat.

5 — De l’engagement dans l’École

On s’engage maintenant dans l’École par deux accès.

  • a) Le groupe constitué par choix mutuel selon l’acte de fondation et qui s’ap-

pellera un cartel, se présente à mon agrément avec le titre du travail que chacun entend y poursuivre.

  • b) Les individus qui veulent se faire connaître pour quelque projet que ce soit,

trouveront le chemin utile auprès d’un membre du Cardo : les noms des premiers à en avoir accepté la charge sur ma demande, seront publiés avant le 20 juillet. Moi-même dirigerai vers l’un d’entre eux, qui m’en ferait la demande.

6 — Du statut de l’École

Ma direction personnelle est provisoire, quoique promise pour quatre ans. Ils nous semblent nécessaires à la mise en train de l’École.

Si son statut juridique est d’ores et déjà celui de l’association déclarée sous la loi de 1901, nous croyons devoir d’abord faire passer dans son mouvement le statut interne qui sera, dans un délai fixé, proposé au consentement de tous. Acte de fondation, Jacques Lacan

Rappelons que la pire objection que l’on puisse faire aux sociétés de forme existante, est le tarissement du travail, manifeste jusque dans la qualité, qu’elles causent chez les meilleurs.

Le succès de l’École se mesurera à la sortie de travaux qui soient recevables à leur place.

7 — De l’École comme expérience inaugurale

Cet aspect s’impose assez, pensons-nous, dans l’acte de fondation, nous laissons à chacun d’en découvrir les promesses et les écueils.

À ceux qui peuvent s’interroger sur ce qui nous guide, nous dévoilerons sa raison.

L’enseignement de la psychanalyse ne peut se transmettre d’un sujet à l’autre que par les voies d’un transfert de travail.

Les « séminaires », y compris notre cours des Hautes Études, ne fonderont rien, s’ils ne renvoient à ce transfert.

Aucun appareil doctrinal, et notamment le nôtre, si propice qu’il puisse être à la direction du travail, ne peut préjuger des conclusions qui en seront le reste.

Préambule

Cette fondation, on peut soulever d’abord la question de son rapport à l’enseignement qui ne laisse pas sans garantie la décision de son acte.

On posera que, si qualifiés soient ceux qui seront en mesure d’y discuter cet enseignement, l’École ni n’en dépend, ni même ne le dispense puisqu’il se poursuit au dehors.

Si pour cet enseignement en effet, l’existence d’une audience qui n’a pas encore pris sa mesure, s’est révélée au même tournant qui imposa l’École, il importe d’autant plus de marquer ce qui les sépare.

École Freudienne de Paris — ce titre tenu en réserve dans l’acte de fondation, annonce bien les intentions d’où l’on procède, à qui s’en tient à ses termes.

Passons le lieu dont on reprend, non sans titre à le faire, avec l’écusson d’origine le défi qu’il emporte, déjà de Freud salué : l’École s’affirme d’abord freudienne, pour ce que, — s’il est une vérité qui sans doute se supporte d’une présence patiente à la réitérer, mais qui de cet effet est devenu conscience comme de l’aire française, — c’est que le message freudien dépasse de loin en sa radicalité l’usage qu’en font les praticiens d’obédience anglophone.

Même si l’on prête la main en France comme ailleurs à une pratique mitigée par le déferlement d’une psychothérapie associée aux besoins de l’hygiène sociale

  • c’est un fait qu’aucun praticien n’est sans montrer sa gêne ou son aversion,

voire dérision ou horreur, à mesure des occasions qu’il s’offre de s’immerger au lieu ouvert où la pratique ici dénoncée prend forme impérialiste : conformisme de la visée, barbarisme de la doctrine, régression achevée à un psychologisme pur et simple —, le tout mal compensé par la promotion d’une cléricature, facile à caricaturer, mais qui dans sa componction est bien le reste qui témoigne de la formation par quoi la psychanalyse ne se dissout pas dans ce qu’elle propage. Ce discord, qu’on l’image de l’évidence qui surgit à interroger s’il n’est pas vrai qu’à notre époque la psychanalyse est partout, les psychanalystes autre part. Car il n’est pas vain qu’on puisse s’étonner que le seul nom de Freud, de l’espoir de vérité qu’il conduit, fasse figure à s’affronter au nom de Marx, soupçon indissipé, bien qu’il soit patent que l’abîme en soit incomblable, qu’en la voie par Freud entrouverte pourrait s’apercevoir la raison pourquoi échoue le marxisme à rendre compte d’un pouvoir toujours plus démesuré et plus fou quant au politique, Si encore ne joue pas un effet de relance de sa contradiction. Que les psychanalystes soient hors d’état de juger des maux où ils baignent, mais qu’ils se sentent y faire défaut, c’est assez pour expliquer qu’ils y répondent par un enkystement de la pensée. Démission qui ouvre la voie à une fausse complaisance, porteuse pour le bénéficiaire des mêmes effets qu’une vraie ; en ce cas, l’estampille qu’ils galvaudent des termes dont ils ont la garde pour l’entreprise qui n’est nullement en soi le ressort de l’économie régnante, mais est commode la mise en condition de ceux qu’elle emploie, et môme aux hauts grades : l’orientation psychologique et ses divers offices.

Ainsi la psychanalyse est trop en attente et les psychanalystes trop en porte-à-faux pour que l’on puisse en dégonfler le suspens d’ailleurs que du point même où ils ont pris écart : à savoir dans la formation de psychanalyste. Non point que l’École ne dispose de ce qui l’assure de ne rompre aucune continuité : à savoir des psychanalystes irréprochables de quelque point de vue qu’on se place, puisqu’il eût suffi pour eux comme il en a été pour le reste des sujets formés par Lacan, qu’ils reniassent son enseignement pour être reconnus par une certaine « Internationale », et qu’il est notoire qu’ils ne doivent qu’à leur choix et à leur discernement d’avoir renoncé à cette reconnaissance. C’est l’École qui remet en question les principes d’une habilitation patente, et du consentement de ceux qui notoirement l’ont reçue.

En quoi freudienne s’avère-t-elle encore, le terme d’École venant maintenant à notre examen.

Il est à prendre au sens où dans les temps antiques il voulait dire certains lieux de refuge, voire bases d’opération contre ce qui déjà pouvait s’appeler malaise dans la civilisation.

À nous en tenir au malaise de la psychanalyse, l’École entend donner son champ non pas seulement à un travail de critique : à l’ouverture du fondement de l’expérience, à la mise en cause du style de vie sur quoi elle débouche. Ceux qui s’engagent ici se sentent assez solides pour énoncer l’état de choses manifeste : que la psychanalyse présentement n’a rien de plus sûr à faire valoir à son actif que la production de psychanalystes — dût ce bilan apparaître comme laissant à désirer.

Non pas qu’on s’y abandonne à quelque auto-accusation. On y est conscient que les résultats de la psychanalyse, même en leur état de douteuse vérité, font figure plus digne que les fluctuations de mode et les prémisses aveugles à quoi se fient tant de thérapeutiques en le domaine où la médecine n’a pas fini de se repérer quant à ses critères (ceux de la récupération sociale sont-ils isomorphes à ceux de la guérison ?) et semble même en retrait quant à la nosographie : nous disons la psychiatrie devenue une question pour tous. Acte de fondation, Jacques Lacan

Il est même assez curieux de voir comment la psychanalyse joue ici le para-tonnerre. Comment sans elle se ferait-on prendre au sérieux là où l’on se fait mérite de s’y opposer ? D’où un statu-quo où le psychanalyste prend aise du gré qu’on lui sait de son insuffisance.

La psychanalyse s’est pourtant d’abord distinguée de donner un accès a la notion de guérison en son domaine, à savoir : rendre leurs sens aux symptômes, donner place au désir qu’ils masquent, rectifier sous un mode exemplaire l’appréhension d’une relation privilégiée, encore eût-il fallu pouvoir l’illustrer des distinctions de structure qu’exigent les formes de la maladie, les reconnaître dans les rapports de l’être qui demande et qui s’identifie à cette demande et cette identification elles-mêmes.

Encore faudrait-il que le désir et le transfert qui les animent aient soulevé ceux qui en ont l’expérience jusqu’à leur rendre intolérables les concepts qui perpétuent une construction de l’homme et de Dieu où entendement et volonté se distinguent, d’une prétendue passivité du premier mode à l’arbitraire activité qu’elle attribue au second.

La révision qu’appelle de la pensée les connexions au désir que Freud lui impose, semble hors des moyens du psychanalyste. Sans doute s’éclipsent-ils des ménagements qui les fléchissent à la faiblesse de ceux qu’il secourt.

Il est un point pourtant où le problème du désir ne peut être éludé, c’est quand il s’agit du psychanalyste lui-même.

Et rien n’est plus exemplaire du pur bavardage que ce qui a cours sur ce propos : que c’est là ce qui conditionne la sûreté de son intervention.

Poursuivre dans les alibis la méconnaissance qui s’abrite ici de faux papiers, exige la rencontre du plus valable d’une expérience personnelle avec ceux qui la sommeront de s’avouer, la tenant pour un bien commun.

Les autorités scientifiques elles-mêmes sont ici l’otage d’un pacte de carence qui fait que ce n’est plus du dehors qu on peut attendre une exigence de contrôle qui serait à l’ordre du jour partout ailleurs.

C’est l’affaire seulement de ceux qui, psychanalystes ou non, s’intéressent à la psychanalyse en acte.

C’est à eux que s’ouvre l’École pour qu’ils mettent à l’épreuve leur intérêt

  • ne leur étant pas interdit d’en élaborer la logique.

Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’école

Avant de la lire, je souligne qu’il faut l’entendre sur le fonds de la lecture, à faire ou à refaire, de mon article : « Situation de la psychanalyse et formation du psychanalyste en 1956 » (pages 419-486 de mes Écrits).

Il va s’agir de structures assurées dans la psychanalyse et de garantir leur effectuation chez le psychanalyste.

Ceci s’offre à notre École, après durée suffisante d’organes ébauchés sur des principes limitatifs. Nous n’instituons du nouveau que dans le fonctionnement. Il est vrai que de là apparaît la solution du problème de la Société psychanalytique. Laquelle se trouve dans la distinction de la hiérarchie et du gradus. Je vais produire au début de cette année ce pas constructif :

  • 1) le produire — vous le montrer ;
  • 2) vous mettre en fait à en produire l’appareil, lequel doit reproduire ce pas

en ces deux sens.

Rappelons chez nous l’existant.

D’abord un principe : le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même, ce principe est inscrit aux textes originels de l’École et décide de sa position. Ceci n’exclut pas que l’École garantisse qu’un analyste relève de sa formation. Elle le peut de son chef.

Et l’analyste peut vouloir cette garantie, ce qui dès lors ne peut qu’aller au-delà : devenir responsable du progrès de l’École, devenir psychanalyste de son expérience même.

À y regarder de cette vue, on reconnaît que dès maintenant c’est à ces deux formes que répondent :

I. L’A.M.E., ou analyste membre de l’École, constitué simplement par le fait que l’École le reconnaît comme psychanalyste ayant fait ses preuves. C’est là ce qui constitue la garantie venant de l’École, distinguée d’abord. L’initiative en revient à l’École, où l’on est admis à la base que dans le projet d’un travail et sans égard de provenance ni de qualifications. Un analyste-praticien n’y est enregistré au départ qu’au même titre où on l’y inscrit médecin, ethnologue, et tutti quanti.

II. L’A.E., ou analyste de l’École, auquel on impute d’être de ceux qui peuvent témoigner des problèmes cruciaux aux points vifs où ils en sont pour l’analyse, spécialement en tant qu’eux-mêmes sont à la tâche ou du moins sur la brèche de les résoudre.

Cette place implique qu’on veuille l’occuper : on ne peut y être qu’à l’avoir demandé de fait, sinon de forme. Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’école, Jacques Lacan

Que l’École puisse garantir le rapport de l’analyste à la formation qu’elle dispense, est donc établi.

Elle le peut, et le doit dès lors.

C’est ici qu’apparaît le défaut, le manque d’invention, pour remplir un office (soit celui dont se targuent les sociétés existantes) en y trouvant des voies différentes, qui évitent les inconvénients (et les méfaits) du régime de ces sociétés.

L’idée que le maintien d’un régime semblable est nécessaire à régler le gradus, est à relever dans ses effets de malaise. Ce malaise ne suffit pas à justifier la main-tenance de l’idée. Encore moins son retour pratique.

Qu’il y ait une règle du gradus est impliqué dans une École, encore plus certainement que dans une société. Car après tout dans une société, nul besoin de cela, quand une société n’a d’intérêts que scientifiques.

Mais il y a un réel en jeu dans la formation même du psychanalyste. Nous tenons que les sociétés existantes se fondent sur ce réel.

Nous partons aussi du fait qui a pour lui toute apparence, que Freud les a voulues telles qu’elles sont.

Le fait n’est pas moins patent — et pour nous concevable — que ce réel provoque sa propre méconnaissance, voire produise sa négation systématique.

Il est donc clair que Freud a pris le risque d’un certain arrêt. Peut-être plus : qu’il y a vu le seul abri possible pour éviter l’extinction de l’expérience.

Que nous nous affrontions à la question ainsi posée, n’est pas mon privilège. C’est la suite même, disons-le au moins pour les analystes de l’École, du choix qu’ils ont fait de l’École.

Ils s’y trouvent groupés de n’avoir pas voulu par un vote accepter ce qu’il emportait : la pure et simple survivance d’un enseignement, celui de Lacan.

Quiconque ailleurs reste à dire qu’il s’agissait de la formation des analystes, en a menti. Car il a suffi qu’on vote dans le sens souhaité par l’I.P.A., pour y obtenir son entrée toutes voiles dehors, à l’ablution reçue près pour un court temps d’un sigle made in English (on n’oubliera le french group). Mes analysés, comme on dit, y furent même particulièrement bien venus, et le seraient encore si le résultat pouvait être de me faire taire.

On le rappelle tous les jours à qui veut bien l’entendre. C’est donc à un groupe à qui mon enseignement était assez précieux, voire assez essentiel, pour que chacun délibérant ait marqué préférer son maintien à l’avantage offert — ceci sans voir plus loin, de même que sans voir plus loin, j’interrompais mon séminaire à la suite dudit vote —, c’est à ce groupe en mal d’issue que j’ai offert la fondation de l’École.

À ce choix décisif pour ceux qui sont ici, se marque la valeur de l’enjeu. Il peut y avoir un enjeu, qui pour certains vaille au point de leur être essentiel, et c’est mon enseignement.

Si ledit enseignement est sans rival pour eux, il l’est pour tous, comme le prouvent ceux qui s’y pressent sans en avoir payé le prix, la question étant suspendue pour eux du profit qui leur en reste permis. Sans rival ici ne veut pas dire une estimation, mais un fait : nul enseignement ne parle de ce qu’est la psychanalyse. Ailleurs, et de façon avouée, on ne se soucie que de ce qu’elle soit conforme.

Il y a solidarité entre la panne, voire les déviations que montre la psychanalyse et la hiérarchie qui y règne — et que nous désignons, bienveillamment on nous l’accordera, comme celui d’une cooptation de sages.

La raison en est que cette cooptation promeut un retour à un statut de la prestance, conjoignant la prégnance narcissique à la ruse compétitive. Retour qui restaure des renforcements du relaps ce que la psychanalyse didactique a pour fin de liquider.

C’est l’effet qui porte son ombre sur la pratique de la psychanalyse — dont la terminaison, l’objet, le but même s’avèrent inarticulables après un demi-siècle au moins d’expérience suivie.

Y porter remède chez nous doit se faire de la constatation du défaut dont j’ai fait état, loin de songer à le voiler.

Mais c’est pour prendre en ce défaut, l’articulation qui manque. Elle ne fait que recouper ce qu’on trouvera partout, et qui est su depuis toujours, c’est qu’il ne suffit pas de l’évidence d’un devoir pour le remplir. C’est par le biais de sa béance, qu’il peut être mis en action, et il l’est chaque fois qu’on trouve le moyen d’en user.

Pour vous y introduire, je m’appuierai sur les deux moments du raccord de ce que j’appellerai respectivement dans ce déduit la psychanalyse en extension, soit tout ce que résume la fonction de notre École en tant qu’elle présentifie la psychanalyse au monde, et la psychanalyse en intension, soit la didactique, en tant qu’elle ne fait pas que d’y préparer des opérateurs.

On oublie en effet sa raison d’être prégnante, qui est de constituer la psychanalyse comme expérience originale, de la pousser au point qui en figure la finitude pour en permettre l’après-coup, effet de temps, on le sait, qui lui est radical. Cette expérience est essentielle à l’isoler de la thérapeutique, qui ne distord pas la psychanalyse seulement de relâcher sa rigueur.

Observerai-je en effet qu’il n’y a aucune définition possible de la thérapeutique si ce n’est la restitution d’un état premier. Définition justement impossible à poser dans la psychanalyse.

Pour le primum non nocere, n’en parlons pas, car il est mouvant de ne pouvoir être déterminé primum au départ : à quoi choisir de ne pas nuire ! Essayez. Il est trop facile dans cette condition de mettre à l’actif d’une cure quelconque le fait de n’avoir pas nui à quelque chose. Ce trait forcé n’a d’intérêt que de tenir sans doute d’une indécidable logique.

On peut trouver le temps révolu où ce à quoi il s’agissait de ne pas nuire, c’était à l’entité morbide. Mais le temps du médecin est plus intéressé qu’on ne croit dans cette révolution, — en tout cas l’exigence devenue plus précaire de ce qui rend ou non médical un enseignement. Digression.

Nos points de raccord, où ont à fonctionner nos organes de garantie, sont connus : c’est le début et la fin de la psychanalyse, comme aux échecs. Par chance, ce sont les plus exemplaires pour sa structure. Cette chance doit tenir de ce que nous appelons la rencontre. Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’école, Jacques Lacan

Au commencement de la psychanalyse est le transfert. Il l’est par la grâce de celui que nous appellerons à l’orée de ce propos : le psychanalysant (1). Nous n’avons pas à rendre compte de ce qui le conditionne. Au moins ici. Il est au départ, Mais qu’est-ce que c’est ?

Je suis étonné que personne n’ait jamais songé à m’opposer, vu certains termes de ma doctrine, que le transfert fait à lui seul objection à l’intersubjectivité. Je le regrette même, vu que rien n’est plus vrai : il la réfute, il est sa pierre d’achoppement. Aussi bien est-ce pour établir le fond où l’on puisse en apercevoir le contraste, que j’ai promu d’abord ce que d’intersubjectivité implique l’usage de la parole. Ce terme fut donc une façon, façon comme une autre, dirais-je, si elle ne s’était pas imposée à moi, de circonscrire la portée du transfert.

Là-dessus, là où il faut bien qu’on justifie son lot universitaire, on s’empare dudit terme, supposé, sans doute parce que j’en ai usé, être lévitatoire. Mais qui me lit, peut remarquer l’« en réserve » dont je fais jouer cette référence pour la conception de la psychanalyse. Cela fait partie des concessions éducatives à quoi j’ai dû me livrer pour le contexte d’ignorantisme fabuleux où j’ai dû proférer mes premiers séminaires.

Peut-on maintenant douter qu’à rapporter au sujet du cogito ce que l’inconscient nous découvre, qu’à en avoir défini la distinction de l’autre imaginaire, dit familièrement, petit autre, du lieu d’opération du langage, posé comme étant le grand Autre, j’indique assez qu’aucun sujet n’est supposable par un autre sujet, — si ce terme doit bien être pris du coté de Descartes. Qu’il lui faille Dieu ou plutôt la vérité dont il le crédite, pour que le sujet vienne se loger sous cette même cape qui habille de trompeuses ombres humaines, — que Hegel à le reprendre pose l’impossibilité de la coexistence des consciences, en tant qu’il s’agit du sujet promis au savoir, — n’est-ce pas assez pour pointer la difficulté, dont précisément notre impasse, celle du sujet de l’inconscient, offre la solution —, à qui sait la former.

Il est vrai qu’ici Jean-Paul Sartre, fort capable de s’apercevoir que la lutte à mort n’est pas cette solution, puisqu’on ne saurait détruire un sujet, et qu’aussi bien elle est dans Hegel à sa naissance préposée, en prononce à huis clos la sentence phénoménologique : c’est l’enfer. Mais comme c’est faux, et de façon justiciable de la structure, le phénomène montrant bien que le lâche, s’il n’est pas fou, peut fort bien s’arranger du regard qui le fixe, cette sentence prouve aussi que l’obscurantisme a son couvert mis pas seulement aux agapes de droite.

Le sujet supposé savoir est pour nous le pivot d’où s’articule tout ce qu’il en est du transfert. Dont les effets échappent, à faire pince pour les saisir du pun assez maladroit à s’établir du besoin de la répétition à la répétition du besoin.

Ici le lévitant de l’intersubjectivité montrera sa finesse à interroger : sujet supposé par qui ? Sinon par un autre sujet.

Un souvenir d’Aristote, une goutte des catégories, prions-nous, pour décrot-ter ce sujet du subjectif. Un sujet ne suppose rien, il est supposé.

Supposé, enseignons-nous, par le signifiant qui le représente pour un autre signifiant. Écrivons comme il convient le supposé de ce sujet en mettant le savoir à sa place d’attenance de la supposition :

S S (S , S , . . . S )

n

s

q

1 2

On reconnaît à la première ligne le signifiant S du transfert, c’est-à-dire d’un sujet, avec son implication d’un signifiant que nous dirons quelconque, c’est-à-dire qui ne suppose que la particularité au sens d’Aristote (toujours bien venu), qui de ce fait suppose encore d’autres choses. S’il est nommable d’un nom propre, ce n’est pas qu’il se distingue par le savoir, comme nous allons le voir. Sous la barre, mais réduite à l’empan supposant du premier signifiant : le s représente le sujet qui en résulte impliquant dans la parenthèse le savoir, supposé présent, des signifiants dans l’inconscient, signification qui tient la place du référent encore latent dans ce rapport tiers qui l’adjoint au couple signifiant-signifié. On voit que si la psychanalyse consiste dans le maintien d’une situation convenue entre deux partenaires, qui s’y posent comme le psychanalysant et le psychanalyste, elle ne saurait se développer qu’au prix du constituant ternaire qu’est le signifiant introduit dans le discours qui s’en instaure, celui qui a nom : le sujet supposé savoir, formation, elle, non d’artifice mais de veine, comme détachée du psychanalysant.

Nous avons à voir ce qui qualifie le psychanalyste à répondre à cette situation dont on voit qu’elle n’enveloppe pas sa personne. Non seulement le sujet supposé savoir n’est pas réel en effet, mais il n’est nullement nécessaire que le sujet en activité dans la conjoncture, le psychanalysant (seul à parler d’abord), lui en fasse l’imposition.

C’est même si peu nécessaire que ce n’est pas vrai d’ordinaire : ce que démontre dans les premiers temps du discours, une façon de s’assurer que le costume ne va pas au psychanalyste — assurance contre la crainte qu’il n’y mette, si je puis dire, trop tôt ses plis.

Ce qui nous importe ici c’est le psychanalyste, dans sa relation au savoir du sujet supposé, non pas seconde mais directe.

Il est clair que du savoir supposé, il ne sait rien. Le Sq de la première ligne n’a rien à faire avec les S en chaîne de la seconde et ne peut s’y trouver que par rencontre. Pointons ce fait pour y réduire l’étrangeté de l’insistance que met Freud à nous recommander d’aborder chaque cas nouveau comme si nous n’avions rien acquis de ses premiers déchiffrements.

Ceci n’autorise nullement le psychanalyste à se suffire de savoir qu’il ne sait rien, car ce dont il s’agit, c’est de ce qu’il a à savoir.

Ce qu’il a à savoir, peut être tracé du même rapport « en réserve » selon lequel opère toute logique digne de ce nom. Ça ne veut rien dire de « particulier », mais ça s’articule en chaîne de lettres si rigoureuses qu’à la condition de n’en pas rater une, le non-su s’ordonne comme le cadre du savoir.

L’étonnant est qu’avec ça on trouve quelque chose, les nombres transfinis par exemple. Qu’était-il d’eux, avant ? J’indique ici leur rapport au désir qui leur a Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’école, Jacques Lacan

donné consistance. Il est utile de penser à l’aventure d’un Cantor, aventure qui ne fut pas précisément gratuite, pour suggérer l’ordre, ne fut-il pas, lui, transfini, où le désir du psychanalyste se situe.

Cette situation rend compte à l’inverse, de l’aise apparente dont s’installent aux positions de direction dans les sociétés existantes ce qu’il faut bien appeler des néants. Entendez-moi : l’important n’est pas la façon dont ces néants se meu-blent (discours sur la bonté ?) pour le dehors, ni la discipline que suppose le vide soutenu à l’intérieur (il ne s’agit pas de sottise), c’est que ce néant (du savoir) est reconnu de tous, objet usuel si l’on peut dire, pour les subordonnés et monnaie courante de leur appréciation des Supérieurs.

La raison s’en trouve dans la confusion sur le zéro, où l’on reste en un champ où elle n’est pas de mise. Personne qui se soucie dans le gradus d’enseigner ce qui distingue le vide du rien, ce qui pourtant n’est pas pareil — ni le trait repère pour la mesure, de l’élément neutre impliqué dans le groupe logique, non plus que la nullité de l’incompétence, du non-marqué de la naïveté, d’où tant de choses prendraient leur place.

C’est pour parer à ce défaut, que j’ai produit le huit intérieur et généralement la topologie dont le sujet se soutient.

Ce qui doit disposer un membre de l’École à pareilles études est la prévalence que vous pouvez saisir dans l’algorithme plus haut produit, mais qui n’en demeure pas moins pour ce qu’on l’ignore, la prévalence manifeste où que ce soit : dans la psychanalyse en extension comme dans celle en intension, de ce que j’appellerai savoir textuel pour l’opposer à la notion référentielle qui la masque.

De tous les objets que le langage ne propose pas seulement au savoir, mais qu’il a d’abord mis au monde de la réalité, de la réalité de l’exploitation interhu-maine, on ne peut dire que le psychanalyste soit expert. Ça vaudrait mieux, mais c’est de fait plutôt court.

Le savoir textuel n’était pas parasite à avoir animé une logique dont la nôtre trouve leçon à sa surprise (je parle de celle du Moyen Âge), et ce n’est pas à ses dépens qu’elle a su faire face au rapport du sujet à la Révélation.

Ce n’est pas de ce que la valeur religieuse de celle-ci nous est devenue indifférente, que son effet dans la structure doit être négligé. La psychanalyse a consistance des textes de Freud, c’est là un fait irréfutable. On sait ce que, de Shakespeare à Lewis Carroll, les textes apportent à son génie et à ses praticiens.

Voilà le champ où se discerne qui admettre à son étude. C’est celui dont le sophiste et le talmudiste, le colporteur de contes et l’aède ont pris la force, qu’à chaque instant nous récupérons plus ou moins maladroitement pour notre usage.

Qu’un Lévi-Strauss en ses mythologiques, lui donne son statut scientifique, est bien pour nous faciliter d’en faire seuil à notre sélection.

Rappelons le guide que donne mon graphe à l’analyse et l’articulation qui s’en isole du désir dans les instances du sujet.

C’est pour noter l’identité de l’algorithme ici précisé, avec ce qui est connoté dans Le Banquet comme αγαλµα. Où est mieux dit que ne l’y fait Alcibiade, que les embûches d’amour du transfert n’ont de fin que d’obtenir ce dont il pense que Socrate est le contenant ingrat ?

Mais qui sait mieux que Socrate qu’il ne détient que la signification qu’il engendre à retenir ce rien, ce qui lui permet de renvoyer Alcibiade au destinataire présent de son discours, Agathon (comme par hasard) : ceci pour vous apprendre qu’à vous obséder de ce qui dans le discours du psychanalysant vous concerne, vous n’y êtes pas encore.

Mais est-ce là tout ? Quand ici le psychanalysant est identique à l’αγαλµα la merveille à nous éblouir, nous tiers, en Alcibiade.

N’est-ce pas pour nous occasion d’y voir s’isoler le pur biais du sujet comme rapport libre au signifiant, celui dont s’isole le désir du savoir comme désir de l’Autre ?

Comme tous ces cas particuliers qui font le miracle grec, celui-ci ne nous présente que fermée la boîte de Pandore.

Ouverte, c’est la psychanalyse, dont Alcibiade n’avait pas besoin.

Avec ce que j’ai appelé la fin de partie, nous sommes — enfin — à l’os de notre propos de ce soir. La terminaison de la psychanalyse dite superfétatoire-ment didactique, c’est le passage en effet du psychanalysant au psychanalyste. Notre propos est d’en poser une équation dont la constante est l’αγαλµα. Le désir du psychanalyste, c’est son énonciation, laquelle ne saurait s’opérer qu’à ce qu’il y vienne en position de l’x : de cet x même, dont la solution au psychanalysant livre son être et dont la valeur se note (– ϕ), la béance que l’on désigne comme la fonction du phallus à l’isoler dans le complexe de castration, ou (a) pour ce qui l’obture de l’objet qu’on reconnaît sous la fonction approchée de la relation prégénitale. (C’est elle que le cas Alcibiade se trouve annuler : ce que connote la mutilation des Hermès.)

La structure ainsi abrégée vous permet de vous faire idée de ce qui se passe au terme de la relation du transfert, soit : quand le désir s’étant résolu qui a soutenu dans son opération le psychanalysant, il n’a plus envie à la fin d’en lever l’option, c’est-à-dire le reste qui comme déterminant sa division, le fait déchoir de son fantasme et le destitue comme sujet.

Voilà-t-il pas le grand motus qu’il nous faut garder entre nous, qui en prenons, psychanalystes, notre suffisance, alors que la béatitude s’offre au-delà de l’oublier nous-même ?

N’irions-nous à l’annoncer, décourager les amateurs ? La destitution subjective inscrite sur le ticket d’entrée…, n’est-ce point provoquer l’horreur, l’indignation, la panique, voire l’attentat, en tout cas donner le prétexte à objection de principe ? Seulement faire interdiction de ce qui s’impose de notre être, c’est nous offrir à un retour de destinée qui est malédiction. Ce qui est refusé dans le symbolique, rappelons-en le verdict lacanien, reparaît dans le réel.

Dans le réel de la science qui destitue le sujet bien autrement dans notre époque, quand seuls ses tenants les plus éminents, un Oppenheimer, s’en affolent. Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’école, Jacques Lacan

Voilà où nous démissionnons de ce qui nous fait responsables, à savoir : la position où j’ai fixé la psychanalyse dans sa relation à la science, celle d’extraire la vérité qui lui répond en des termes dont le reste de voix nous est alloué.

De quel prétexte abritons-nous ce refus, quand on sait bien quelle insouciance protège vérité et sujets tout ensemble, et qu’à promettre aux seconds la première, cela ne fait ni chaud ni froid qu’à ceux qui déjà en sont proches.

Parler de destitution subjective n’arrêtera jamais l’innocent, qui n’a de loi que son désir.

Nous n’avons de choix qu’entre affronter la vérité ou ridiculiser notre savoir.

Cette ombre épaisse à recouvrir ce raccord dont ici je m’occupe, celui où le psychanalysant passe au psychanalyste, voilà ce que notre École peut s’employer à dissiper.

Je n’en suis pas plus loin que vous dans cette œuvre qui ne peut être menée seul, puisque la psychanalyse en fait l’accès.

Je dois me contenter ici d’un flash ou deux à la précéder.

À l’origine de la psychanalyse, comment ne pas rappeler ce que, d’entre nous, a fait enfin Mannoni, que le psychanalyste, c’est Fliess, c’est-à-dire le médicastre, le chatouilleur de nez, l’homme à qui se révèle le principe mâle et le femelle dans les nombres 21, 28, ne vous en déplaise, bref ce savoir que le psychanalysant, Freud le scientiste, comme s’exprime la petite bouche des âmes ouvertes à l’œcuménisme, rejette de toute la force du serment qui le lie au programme d’Helmholtz et de ses complices.

Que cet article ait été donné à une revue qui ne permettait guère que le terme du : « sujet supposé savoir » y parût autrement que perdu au milieu d’une page, n’ôte rien au prix qu’il peut avoir pour nous.

En nous rappelant « l’analyse originelle », il nous remet au pied de la dimension de mirage où s’assoit la position du psychanalyste et nous suggère qu’il n’est pas sûr qu’elle soit réduite tant qu’une critique scientifique n’aura pas été établie dans notre discipline.

Le titre prête à la remarque que la vraie originelle ne peut être que la seconde, de constituer la répétition qui de la première fait un acte, car c’est elle qui y introduit l’après-coup propre au temps logique, qui se marque de ce que le psychanalysant est passé au psychanalyste. (Je veux dire Freud lui-même qui sanctionne là de n’avoir pas fait une auto-analyse.)

Je me permets en outre de rappeler à Mannoni que la scansion du temps logique inclut ce que j’ai appelé le moment de comprendre, justement de l’effet produit (qu’il reprenne mon sophisme) par la non-compréhension, et qu’à éluder en somme ce qui fait l’âme de son article il aide à ce qu’on comprenne à-côté.

Je rappelle ici que le tout-venant que nous recrutons sur la base de « comprendre ses malades », s’engage sur un malentendu qui n’est pas sain comme tel.

Flash maintenant où nous en sommes. Avec la fin de l’analyse hypomaniaque, décrite par notre Balint comme le dernier cri, c’est le cas de le dire, de l’identification du psychanalysant à son guide — nous touchons la conséquence du refus dénoncé plus haut (louche refus : Verleugnung ?), lequel ne laisse plus que le refuge du mot d’ordre, maintenant adopté dans les sociétés existantes, de l’alliance avec la partie saine du moi, laquelle résout le passage à l’analyste, de la postulation chez lui de cette partie saine au départ. À quoi bon dès lors son passage par l’expérience ?

Telle est la position des sociétés existantes. Elle rejette notre propos dans un au-delà de la psychanalyse.

Le passage du psychanalysant au psychanalyste, a une porte dont ce reste qui fait leur division est le gond, car cette division n’est autre que celle du sujet, dont ce reste est la cause.

Dans ce virage où le sujet voit chavirer l’assurance qu’il prenait de ce fantasme où se constitue pour chacun sa fenêtre sur le réel, ce qui s’aperçoit, c’est que la prise du désir n’est rien que celle d’un désêtre.

En ce désêtre se dévoile l’inessentiel du sujet supposé savoir, d’où le psychanalyste à venir se voue à l’αγαλµα. De l’essence du désir, prêt à le payer de se réduire, lui et son nom, au signifiant quelconque.

Car il a rejeté l’être qui ne savait pas la cause de son fantasme, au moment même où enfin ce savoir supposé, il l’est devenu.

« Qu’il sache de ce que je ne savais pas de l’être du désir, ce qu’il en est de lui, venu à l’être du savoir, et qu’il s’efface ». Sicut palea, comme Thomas dit de son œuvre à la fin de sa vie — comme du fumier.

Ainsi l’être du désir rejoint l’être du savoir pour en renaître à ce qu’ils se nouent en une bande faite du seul bord où s’inscrit un seul manque, celui que soutient l’αγαλµα.

La paix ne vient pas aussitôt sceller cette métamorphose où le partenaire s’évanouit de n’être plus que savoir vain d’un être qui se dérobe. Touchons là la futilité du terme de liquidation pour ce trou où seulement se résout le transfert. Je n’y vois, contre l’apparence, que dénégation du désir de l’analyste.

Car qui, à apercevoir les deux partenaires jouer comme les deux pales d’un écran tournant dans mes dernières lignes, ne peut saisir que le transfert n’a jamais été que le pivot de cette alternance même.

Ainsi de celui qui a reçu la clef du monde dans la fente de l’impubère, le psychanalyste n’a plus à attendre un regard, mais se voit devenir une voix. Et cet autre qui, enfant, a trouvé son représentant représentatif dans son irruption à travers le journal déployé dont s’abritait le champ d’épandage des pensées de son géniteur, renvoie au psychanalyste l’effet d’angoisse où il bascule dans sa propre déjection.

Ainsi la fin de la psychanalyse garde en elle une naïveté, dont la question se pose si elle doit être tenue pour une garantie dans le passage au désir d’être psychanalyste.

D’où pourrait donc être attendu un témoignage juste sur celui qui franchit cette passe, sinon d’un autre qui, comme lui, l’est encore, cette passe, à savoir en qui est présent à ce moment le désêtre où son psychanalyste garde l’essence de ce qui lui est passé comme un deuil, sachant par-là, comme tout autre en fonction de didacticien, qu’à eux aussi ça leur passera. Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’école, Jacques Lacan

Qui pourrait mieux que ce psychanalysant dans la passe, y authentifier ce qu’elle a de la position dépressive ? Nous n’éventons là rien dont on se puisse donner les airs, si on n’y est pas.

C’est ce que je vous proposerai tout à l’heure comme l’office à confier pour la demande du devenir analyste de l’École à certains que nous y dénommerons : passeurs.

Ils auront chacun été choisi par un analyste de l’École, celui qui peut répondre de ce qu’ils sont en cette passe ou de ce qu’ils y soient revenus, bref encore liés au dénouement de leur expérience personnelle.

C’est à eux qu’un psychanalysant, pour se faire autoriser comme analyste de l’École, parlera de son analyse, et le témoignage qu’ils sauront accueillir du vif même de leur propre passé sera de ceux que ne recueille jamais aucun jury d’agrément. La décision d’un tel jury en serait donc éclairée, ces témoins bien entendu n’étant pas juges.

Inutile d’indiquer que cette proposition implique une cumulation de l’expérience, son recueil et son élaboration, une sériation de sa variété, une notation de ses degrés.

Qu’il puisse sortir des libertés de la clôture d’une expérience, c’est ce qui tient à la nature de l’après-coup dans la signifiance.

De toute façon cette expérience ne peut pas être éludée. Ses résultats doivent être communiqués : à l’École d’abord pour critiques, et corrélativement mis à portée de ces sociétés qui, tout exclus qu’elles nous aient faits, n’en restent pas moins notre affaire.

Le jury fonctionnant ne peut donc s’abstenir d’un travail de doctrine, au-delà de son fonctionnement de sélecteur.

Avant de vous en proposer une forme, je veux indiquer que conformément à la topologie du plan projectif, c’est à l’horizon même de 1a psychanalyse en extension, que se noue le cercle intérieur que nous traçons comme béance de la psychanalyse en intension.

Cet horizon, je voudrais le centrer de trois points de fuite perspectifs, remar-quables d’appartenir chacun à l’un des registres dont la collusion dans l’hétéroto-pie constitue notre expérience.

Dans le symbolique, nous avons le mythe œdipien.

Observons par rapport au noyau de l’expérience sur lequel nous venons d’insister, ce que j’appellerai techniquement la facticité de ce point. Il relève en effet d’une mythogénie, dont on sait qu’un des constituants est sa redistribu-tion. Or l’Œdipe, d’y être ectopique (caractère souligné par un Kroeber), pose un problème.

L’ouvrir permettrait de restaurer, à la relativer même, sa radicalité dans l’expérience.

Je voudrais éclairer ma lanterne simplement de ceci que, retirez l’Œdipe, et la psychanalyse en extension, dirai-je, devient tout entière justiciable du délire du président Schreber. Contrôlez-en la correspondance point par point, certainement pas atténuée depuis que Freud l’a notée en n’en déclinant pas l’imputation. Mais laissons ce que mon séminaire sur Schreber a offert à ceux qui pouvaient l’entendre. Il y a d’autres aspects de ce point relatifs à nos rapports à l’extérieur, ou plus exactement à notre extraterritorialité, — terme essentiel en l’Écrit, que je tiens pour préface à cette proposition.

Observons la place que tient l’idéologie œdipienne pour dispenser en quelque sorte la sociologie depuis un siècle de prendre parti, comme elle dut le faire avant, sur la valeur de la famille, de la famille existante, de la famille petite-bourgeoise dans la civilisation, — soit dans la société véhiculée par la science. Bénéficions-nous ou pas de ce que là nous couvrons à notre insu ?

Le second point est constitué par le type existant, dont la facticité cette fois est évidente, de l’unité : société de psychanalyse, en tant que coiffée par un exécutif à l’échelle internationale.

Nous l’avons dit, Freud l’a voulu ainsi, et le sourire gêné dont il rétracte le romantisme de la sorte de Komintern clandestin auquel il a d’abord donné son blanc-seing (cf. Jones, cité dans mon Écrit), ne fait que mieux le souligner. La nature de ces sociétés et le mode sur lequel elles obtempèrent, s’éclaire de la promotion par Freud de l’Église et de l’Armée comme modèles de ce qu’il conçoit comme la structure du groupe. (C’est par ce terme en effet qu’il faudrait traduire aujourd’hui Masse de sa Massenpsychologie.)

L’effet induit de la structure ainsi privilégiée s’éclaire encore d’y ajouter la fonction dans l’Église et dans l’Armée du sujet supposé savoir. Étude pour qui voudra l’entreprendre : elle irait loin.

À s’en tenir au modèle freudien, apparaît de façon éclatante la faveur qu’en reçoivent les identifications imaginaires, et du même coup la raison qui enchaîne la psychanalyse en intension à y limiter sa considération, voire sa portée. Un de mes meilleurs élèves en a fort bien reporté le tracé sur l’Œdipe lui-même en définissant la fonction du Père idéal.

Cette tendance, comme on dit, est responsable de la relégation au point d’horizon précédemment défini de ce qui est qualifiable œdipien dans l’expérience.

La troisième facticité, réelle, trop réelle, assez réelle pour que le réel soit plus bégueule à le promouvoir que la langue, c’est ce que rend parlable le terme du : camp de concentration, sur lequel il nous semble que nos penseurs, à vaguer de l’humanisme à la terreur, ne se sont pas assez concentrés.

Abrégeons à dire que ce que nous en avons vu émerger, pour notre horreur, représente la réaction de précurseurs par rapport à ce qui ira en se développant comme conséquence du remaniement des groupements sociaux par la science, et nommément de l’universalisation qu’elle y introduit.

Notre avenir de marchés communs trouvera sa balance d’une extension de plus en plus dure des procès de ségrégation.

Faut-il attribuer à Freud d’avoir voulu, vu son introduction de naissance au modèle séculaire de ce processus, assurer en son groupe le privilège de la flot-Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’école, Jacques Lacan

tabilité universelle dont bénéficient les deux institutions susnommées ? Ce n’est pas impensable.

Quoi qu’il en soit, ce recours ne rend pas plus aisé au désir du psychanalyste de se situer dans cette conjoncture.

Rappelons que si l’I.P.A. de la Mitteleuropa a démontré sa préadaptation à cette épreuve en ne perdant dans les dits camps pas un seul de ses membres, elle a dû à ce tour de force de voir se produire après la guerre une ruée, qui n’était pas sans avoir sa doublure de rabattage (cent psychanalystes médiocres, souvenons-nous), de candidats dans l’esprit desquels le motif de trouver abri contre la marée rouge, fantasme d’alors, n’était pas absent.

Que la « coexistence », qui pourrait bien elle aussi s’éclairer d’un transfert, ne nous fasse pas oublier un phénomène qui est une de nos coordonnées géographiques, c’est le cas de le dire, et dont les bafouillages sur le racisme masquent plutôt la portée.

La fin de ce document précise le mode sous lequel pourrait être introduit ce qui ne tend, en ouvrant une expérience, qu’à rendre enfin, véritables les garanties recherchées.

On les y laisse sans partage aux mains de ceux qui ont de l’acquis.

On n’oublie pas pourtant qu’ils sont ceux qui ont le plus pâti des épreuves imposées par le débat avec l’organisation existante.

Ce que doivent le style et les fins de cette organisation au black-out porté sur la fonction de la psychanalyse didactique, est évident dès qu’un regard y est permis : d’où l’isolement dont elle se protège elle-même.

Les objections qu’a rencontrées notre proposition, ne relèvent pas dans notre École d’une crainte aussi organique.

Le fait qu’elles se soient exprimées sur un thème motivé, mobilise déjà l’auto-critique. Le contrôle des capacités n’est plus ineffable, de requérir de plus justes titres.

C’est à une telle épreuve que l’autorité se fait reconnaître.

Que le public des techniciens sache qu’il ne s’agit pas de la contester, mais de l’extraire de la fiction.

L’École freudienne ne saurait tomber dans le tough sans humour d’un psychanalyste que je rencontrai à mon dernier voyage aux USA. « Ce pourquoi je n’attaquerai jamais les formes instituées, me dit-il, c’est qu’elles m’assurent sans problème d’une routine qui fait mon confort. »

Discours à l’EFP 6 décembre 1967

L’immixtion de mon fait, depuis l’année dernière, de la fonction de l’acte dans le réseau (quelque usage de ce terme qu’aient fait certains avis à leur tour exprimés), dans le texte, disons, dont mon discours se trame — l’immixtion de l’acte était le préalable à ce que ma proposition dite du 9 octobre parût. Est-elle acte ? C’est ce qui dépend de ses suites, dès les premières à se produire.

Le cercle ici présent de ce qu’il en ait reçu non seulement l’adresse, mais l’aval, fut choisi par moi dans l’École, d’y constituer deux classes. Ça devrait vouloir dire qu’on s’y sente plus égaux qu’ailleurs et lever du même coup un handicap pratique.

Je respectais l’approximation du tri d’où sont sortis les A.E. et les A.M.E., tels qu’ils sont portés sur l’annuaire de 1965, celui dont la question se pose s’il doit demeurer le produit majeur de l’École.

Je respectais non sans raison ce que méritait l’expérience de chacun en tant qu’évaluée par les autres. Une fois ce tri opéré, toute réponse de classe implique l’égalité supposée, l’équivalence mutuelle, toute réponse courtoise, s’entend. Inutile donc que quiconque, pour s’y croire chef de file, nous assourdisse des droits acquis de son « écoute », des vertus de son « contrôle » et de son goût pour la clinique, ni qu’il prenne l’air entendu de celui qui en tient un bout de plus qu’aucun de sa classe.

Madame X et madame Y valent de ces chefs autant que messieurs P et V. On peut admettre cependant que vu le mode sous lequel le tri s’est toujours opéré dans les sociétés de psychanalyse, voire celui dont nous-mêmes fûmes triés, une structuration plus analytique de l’expérience prévale chez certains. Mais comment se distribue cette structuration dont personne, que je sache, ne peut prétendre, hors le personnage qui a représenté la médecine française au bureau de l’Internationale psychanalytique, que ce soit une donnée (lui, dit que c’est un don !), voilà le premier point dont s’enquérir. Le point second devient alors de faire des classes telles non seulement qu’elles entérinent cette distribution mais qu’à servir à la produire, elles la reproduiront.

Voilà des temps qui mériteraient de subsister dans cette production même, faute de quoi la question de la qualification analytique peut être soulevée d’où l’on veut : et pas plus concernant notre École, comme nous le persuaderaient ceux qui la veulent aussi propice à leur gouverne qu’ils en ont le modèle ailleurs. Si désirable qu’il soit d’avoir une surface (qu’on irait bien de l’intérieur à ébran-ler), elle n’a de portée que d’intimider, non d’ordonner. Discours à l’EFP, Jacques Lacan

L’impropre n’est pas qu’un quelconque s’attribue la supériorité, voire le sublime de l’écoute, ni que le groupe se garantisse sur ses marges thérapeutiques, c’est qu’infatuation et prudence fassent office d’organisation.

Comment espérer faire reconnaître un statut légal à une expérience dont on ne sait pas même répondre ?

Je ne peux faire mieux pour honorer les non licet que j’ai recueillis que d’introduire l’élusion prise d’un drôle de biais, à partir de cet « être le seul » dont on se donne les gants d’y saluer l’infatuation la plus commune en médecine, non pas même pour le couvrir de l’« être seul », qui, pour le psychanalyste, est bien le pas dont il entre en son office chaque matin, ce qui serait déjà abusif, mais pour, de cet être le seul, justifier le mirage à en faire le chaperon de cette solitude.

Ainsi fonctionne l’i(a) dont s’imaginent le moi et son narcissisme, à faire cha-suble à cet objet a qui du sujet fait la misère. Ceci parce que le (a), cause du désir, pour être à la merci de l’Autre, angoisse donc à l’occasion, s’habille contraphobi-quement de l’autonomie du moi, comme le fait le bernard-l’ermite de n’importe quelle carapace.

On fait donc artifice délibéré d’un organon dénoncé, et je me demande quelle faiblesse peut animer une homélie si peu digne de ce qui se joue. L’ad hominem s’en situe-t-il de me faire entendre qu’on me protège des autres à leur montrer qu’ils sont pareils à moi, ce qui permet de faire valoir qu’on me protège de moi-même.

Mais si j’étais seul en effet, seul à fonder l’École, comme, d’en énoncer l’acte, je l’ai dit bille en tête : « seul comme je l’ai toujours été dans ma relation à la cause analytique… », me suis-je cru le seul pour autant ? Je ne l’étais plus, du moment même où un seul m’emboîtait le pas, pas par hasard celui dont j’interroge les grâces présentes. Avec vous tous pour ce que je fais seul, vais-je prétendre être isolé ?

Qu’est-ce que ce pas, d’être fait seul, a à faire avec le seul qu’on se croit être à le suivre ? Ne me fié-je à l’expérience analytique, c’est à dire à ce qui m’en vient de qui s’en est débrouillé seul ? Croirais-je être seul à l’avoir ; alors pour qui parlerais-je ? C’est plutôt d’en avoir plein la bouche de l’écoute, la seule étant la sienne, qui ferait bâillon à l’occasion.

Il n’y a pas d’homosémie entre le seul et seul.

Ma solitude, c’est justement à quoi je renonçais en fondant l’École, et qu’a-t-elle à voir avec celle dont se soutient l’acte psychanalytique, sinon de pouvoir disposer de sa relation à cet acte ?

Car si cette semaine revenu à faire séminaire, j’ai sans plus tarder, posé l’acte psychanalytique, et des trois termes à l’interroger sur sa fin : visée idéale, clôture, aporie de son compte-rendu, — n’est-il pas remarquable que, des éminents qui m’en refusent ici la conséquence, de ceux mêmes dont c’est l’habitude (habitude des autres) qu’on les y voie, nul n’y ait paru ? Si après tout ma proposition leur fait passion au point de les réduire au murmure, n’eussent-ils pu attendre d’une articulation patente qu’elle leur offrît points à réfuter ?

Mais c’est bien que je ne sois pas seul à m’inquiéter de cet acte, qu’on se dérobe à qui est le seul à prendre le risque d’en parler. Ce que j’ai obtenu d’un sondage confirme qu’il s’agit d’un symptôme, aussi psychanalytiquement déterminé que le nécessite son contexte et que l’est un acte manqué, si ce qui le constitue est d’exclure son compte-rendu (1). On verra bien si c’est façon où l’on gagne de se parer, fût-ce à me retourner la question : si, de ne pas s’y pointer, c’est tout vu. On ne veut pas cautionner l’acte. Mais l’acte ne dépend pas de l’audience trouvée pour la thèse, mais dans ce qu’en sa proposition elle reste pour tous lisible au mur, sans que rien contre ne s’énonce.

D’où vous fûtes ici requis d’y répondre et sans tarder. Tiendrait-on cette hâte pour vice de forme, n’aurais-je dit ce qui s’oublie de la fonction logique de la hâte ?

Elle est de la nécessité d’un certain nombre d’effectuations qui a bien à faire au nombre des participants pour qu’une conclusion s’en reçoive, mais non au compte de ce nombre, car cette conclusion dépend dans sa vérité même des ratages qui constituent ces effectuations comme temps.

Appliquez mon histoire de relaxes, mis à l’épreuve d’avoir à justifier quelle marque ils portent (blanche ou noire) pour avoir la clef des champs : c’est bien parce que certains savent que vous ne sortirez pas, quoi qu’ils disent, qu’ils peuvent faire que leur sortie soit une menace, quel que soit votre avis. L’inouï, qui le croirait sauf à l’entendre inscrit sur bande, c’est que mon opération s’identifie du fantasme sadien, que deux personnes tiennent pour craché dans ma proposition. « La posture se rompt, dit l’un d’eux », mais c’est de construction. L’autre y alla de la clinique.

Où le dommage pourtant ? Quand pas plus loin ne va-t-il que n’en souffre le personnage vaporeux de l’histoire, qui pour avoir, des barreaux d’une grille tâtés pas à pas, retrouvé l’un marqué d’abord, concluait : « Les salauds, ils m’ont enfermé ». C’était la grille de l’Obélisque, et il avait à lui la place de la Concorde. Où est le dedans, où le dehors : les prisonniers à la sortie, pas ceux de mon apologue, se posent la question, paraît-il.

Je la propose à celui qui sous le coup d’une vapeur aussi philosophique (avant ma proposition) me faisait confidence (peut-être seulement rêvait devant moi) du lustre qu’il retirerait dans notre petit monde à faire savoir qu’il me quittait, au cas que son envie l’emportât.

Qu’il sache en cette épreuve que je goûte assez cet abandon pour penser à lui quand je déplore que j’aie si peu de monde à qui communiquer les joies qui m’arrivent.

Qu’on ne croie pas que moi aussi je me laisse aller. Simplement je décolle de ma proposition assez pour qu’on sache que m’amuse qu’échappe sa minceur, laquelle devrait détendre même si l’enjeu n’est pas mince. Je n’ai avec moi décidément que des Suffisances à la manque, à la manque d’humour en tout cas. [Qui verra donc que ma proposition se forme du modèle du trait d’esprit, du rôle de la dritte Person(2) ? ] Car il est clair que si tout acte n’est que figure plus ou Discours à l’EFP, Jacques Lacan

moins complète de l’acte psychanalytique, il n’y en a pas qui domine ce dernier. La proposition n’est pas acte au second degré, mais rien de plus que l’acte psychanalytique, qui hésite, d’être déjà en cours.

Je mets toujours balises à ce qu’on s’y retrouve en mon discours. Au liminaire de cette année, luit celle-ci qui s’homologue de ce qu’il n’y ait pas d’Autre de l’Autre (de fait), ni de vrai sur le vrai (de droit) : il n’y a pas non plus d’acte de l’acte, à vrai dire impensable.

Ma proposition gîte à ce point de l’acte, par quoi s’avère qu’il ne réussit jamais si bien qu’à rater, ce qui n’implique pas que le ratage soit son équivalent, autrement dit puisse être tenu pour réussite.

Ma proposition n’ignore pas que le discernement qu’elle appelle, implique, de cette non-réversibilité, la saisie comme dimension : [autre scansion du temps logique, le moment de rater ne réussit à l’acte que si l’instant d’y passer n’a pas été passage à l’acte, de paraître suivre le temps pour le comprendre (3) ].

On voit bien à l’accueil qu’elle reçoit qu’à ce temps je n’ai pas pensé. J’ai seulement réfléchi à ce qu’elle doive l’entamer.

Qu’elle attaque l’acte psychanalytique par le biais dont il s’institue dans l’agent, ne le rate que pour ceux qui font que l’institution soit l’agent dudit acte, c’est-à-dire qui séparent l’acte instituant du psychanalyste de l’acte psychanalytique.

Ce qui est d’un raté qui n’est nulle part le réussi.

Alors que l’instituant ne s’abstrait de l’acte analytique qu’à ce qu’il y fasse manque, justement d’avoir réussi à mettre en cause le sujet. C’est donc par ce qu’elle a raté que la réussite vient à la voie du psychanalysant, quand c’est de l’après-coup du désir du psychanalyste et des apories qu’il démontre.

Ces apories sont celles que j’ai illustrées il y a un instant d’un badinage plus actuel qu’il n’y paraissait, puisque, si le vaporeux du héros permet de rire à l’écou-teur, c’est de le surprendre de la rigueur de la topologie construite de sa vapeur.

Ainsi le désir du psychanalyste est-il ce lieu dont on est hors sans y penser, mais où se retrouver, c’est en être sorti pour de bon, soit cette sortie ne l’avoir prise que comme entrée, encore n’est-ce pas n’importe laquelle, puisque c’est la voie du psychanalysant. Ne laissons pas passer que décrire ce lieu en un parcours d’infinitifs, dit l’inarticulable du désir, désir pourtant articulé du « sens-issue » de ces infinitifs, soit de l’impossible dont je me suffis à ce détour.

C’est là qu’un contrôle pourrait sembler n’être pas de trop, même s’il en faut plus pour nous dicter la proposition.

C’est autre chose que de contrôler un « cas » : un sujet (je souligne) que son acte dépasse, ce qui n’est rien, mais qui, s’il dépasse son acte, fait l’incapacité que nous voyons fleurir le parterre des psychanalystes : [qui se manifestera devant le siège de l’obsessionnel par exemple, de céder à sa demande de phallus, à l’interpréter en termes de coprophage, et ainsi, de la fixer à sa chiasse, à ce qu’on fasse enfin défaut à son désir (4) ]. À quoi a à répondre le désir du psychanalyste ? À une nécessité que nous ne pouvons théoriser que de devoir faire le désir du sujet comme désir de l’Autre, soit de se faire cause de ce désir. Mais pour satisfaire à cette nécessité, le psychanalyste est à prendre tel qu’il est dans le fait, ce qui ne lui permet pas de bien faire en tous les cas de la demande, nous venons de l’illustrer.

La correction du désir du psychanalyste, à ce qu’on dit reste ouverte, d’une reprise du bâton du psychanalysant. On sait que ce sont là propos en l’air. Je dis qu’ils le resteront tant que les besoins ne se jugeront pas à partir de l’acte psychanalytique.

C’est bien pourquoi ma proposition est de s’intéresser à la passe où l’acte pourrait se saisir dans le temps qu’il se produit.

Non certes de remettre quiconque sur la sellette, passé ce temps : qui aurait pu le craindre ? Mais on en a senti atteint le prestige du galon. C’est là mesurer la puissance du fantasme d’où surgirent, pour vous de frais la dernière fois, les primes sauts qui ont lancé l’institution dite internationale, avant qu’elle en devint la consolidation.

Ceci pour être juste, montre notre École pas en si mauvais chemin de consentir à ce que certains veulent réduire à la gratuité d’aphorismes quand il s’agit des miens. S’ils n’étaient pas effectifs, aurais-je pu débusquer d’une mise au pas alphabétique la position de se terrer qui fait règle à répondre à tout appel à l’opinion dans un convent analytique, voire y fait simagrée du débat scientifique, et ne s’y déride pour aucune probation.

D’où par contraste ce style de sortie, malmenant l’autre, qu’y prennent les interventions, et la cible qui deviennent ceux qui se risquent à y contrevenir. Mœurs aussi fâcheuses pour le travail que répréhensibles au regard de l’idée, aussi simplette qu’on la veuille, d’une communauté d’École.

Si y adhérer veut dire quelque chose, n’est-ce pas pour que s’ajoute à la cour-toisie que j’ai dit lier le plus strictement les classes, la confraternité en toute pratique où elles s’unissent.

Or il était sensible que l’acte psychanalytique, à solliciter les plus sages d’en faire avis, s’y traduisait en note de hargne, pour que le ton en montât à mesure que l’évitement inévitablement s’en levait.

Car si, à les entendre, il devient notoire qu’on y entre plus avant de vouloir s’en sortir, comment sauf à être débordé, ne pas se fier à sa structure. Il y suffirait, je pense, d’un plus sérieux réseau pour la serrer. Vous voyez comme je tiens à ces mots qu’on veut me rendre meschéans (5) ! Je gage qu’ils seront pour moi, si je leur conserve mes faveurs.

Je ne parle pas du retournement qu’on promet à mes aphorismes. Je croyais ce mot destiné à porter plus loin le génie de celui-là qui n’hésite pas à en rabattre ainsi l’emploi.

En attendant, c’est bien d’avouer la garantie qu’elle croit devoir à son réseau, pris au sens de ses pupilles au titre de la didactique, que du premier jet et d’y revenir formellement, quelqu’un à qui nous ferons hommage de la place qu’elle a su prendre dans le milieu psychiatrique au nom de l’École, a déclaré devoir Discours à l’EFP, Jacques Lacan

s’opposer à toute suite qui résulte de ma proposition. L’argumentation qui a suivi fut un parti pris de là : où elle tient pour tranché que la didactique ne saurait qu’en être affectée ? Oui, mais pourquoi dans le pire sens ? Nous n’en savons encore rien.

Je ne vois aucun inconvénient à ce que la chose qui du réseau s’intitule comme patronage du didactitien sur sa clique quand celle-ci s’y complaît, soit proposée à l’attention pour peu qu’un soupçon de raison s’en promette un succès : mais consultez sa courageuse dénonciation dans l’International Journal, ça vous en dira long sur ce qui peut suivre de ce courage.

Précisément il me semblait que ma proposition ne dénonçait pas le réseau, mais dans sa plus minutieuse disposition se mettait en travers. D’où m’étonne moins de voir qu’on s’alarme de la tentation qu’elle offre aux vertueux du contr’réseau. Ce qui me barrait cette vue, sans doute était-ce de me refuser de m’étonner que mon réseau ne m’étranglât pas ?

Vais-je m’attarder à discuter d’un mot comme le « plein transfert » en son usage d’hourvari. J’en ris parce que chacun sait que c’est le coup bas le plus usuel à toujours faire ses preuves dans un champ où les intérêts ne se ménagent pas plus qu’ailleurs.

Même à ne pas être dans le coup, on est frappé de percevoir dans tel factum à faire avis diffusé à l’avance, que le réseau mien serait plus dangereux que les autres de tisser sa toile, c’est écrit en toutes lettres : de la rue de Lille à la rue d’Ulm(6). Et alors ?

Je ne crois pas au mauvais goût d’une allusion à mon réseau familial. Parlons de mon bout d’Oulm (ça fera Lewis Carroll) et de ses Cahiers pour l’analyse.

Est-ce que je propose d’installer mon bout d’Oulm au sein des A. E. ? Et pourquoi pas, si par hasard un bout d’Oulm se faisait analyser ? Mais pris en ce sens, mon réseau, je l’affirme, n’en a aucun qui y ait pris rang, ni y soit en instance.

Mais le réseau dont il s’agit est pour moi d’autre trame, de représenter l’expansion de l’acte psychanalytique.

Mon discours, d’avoir retenu des sujets que n’y prépare pas l’expérience dont il s’autorise, prouve qu’il tient le coup d’induire ces sujets à se constituer de ses exigences logiques. Ce qui suggère que ceux qui, ladite expérience, l’ont, ne per-draient rien à se former à ces exigences qui en sortent, pour les lui restituer dans leur « écoute », dans leur regard clinique, et pourquoi pas dans leurs contrôles. Où ne les rend pas plus indignes d’être entendues qu’elles puissent servir en d’autres champs.

Car l’expérience du clinicien comme l’écoute du psychanalyste n’ont pas à être si assurées de leur axe que de ne pas s’aider des repères structuraux qui de cet axe font lecture. Ils ne seront pas de trop pour, cette lecture, la transmettre, qui sait : pour la modifier, en tout cas pour l’interpréter.

Je ne vous ferai pas l’injure d’arguer des bénéfices que l’École tire d’un succès que j’ai longtemps réussi à écarter de mon travail et qui, venu, ne l’affecte pas. Cela me fait souvenir d’un nommé dindon (en anglais) dont il m’a fallu supporter en juillet 62 les propositions malpropres, avant qu’une commission d’enquête dont il était l’entremetteur, mît en jeu son homme de main. Au jour prévu pour le verdict, convenu au départ de la négociation, il s’acquittait avec mon enseignement, d’alors plus de dix ans, à me décerner le rôle de sergent-recruteur, l’oreille de ceux qui collaboraient avec lui semblant sourde à ce qui, à eux, par cette voie leur revenait de l’histoire anglaise, de jouer les recrutés ivrognes. Certains sont plus sourcilleux aujourd’hui devant la face d’expansion de mon discours. À se rassurer d’un effet de mode dans cet afflux de mon public, ils ne voient encore pas que pourrait être contesté le droit de priorité qu’ils croient avoir sur ce discours de l’avoir tenu sous le boisseau.

C’est à quoi ma proposition parerait, à ranimer dans le champ de la psychanalyse ses justes suites.

Encore faudrait-il que ce ne soit pas de ce champ que vint le mot de non-analyste pour un office que je reconnais à le voir resurgir : à chaque fois que mon discours fait acte en ses effets pratiques, ce mot épingle ceux qui l’entendent bien ainsi.

C’est sans gravité pour eux. L’expérience a montré que, pour rentrer en grâce, la prime est faible à payer. Qui se sépare de moi, redeviendra analyste de plein exercice, au moins de par l’investiture de l’Internationale psychanalytique. Un petit vote pour m’exclure, que dis-je, même pas : une abstention, une excuse donnée à temps, et l’on retrouve tous ses droits à l’Internationale, quoique formé de pied en cap par ma pratique intolérable. On pourra même user de mes termes, pourvu qu’on ne me cite pas, puisque dès lors ils n’auront plus de conséquence, pour cause du bruit à les couvrir. Que ne l’oublie ici personne, la porte n’est pas refermée.

Il y a néanmoins pour redevenir analyste un autre moyen que j’indique-rai plus tard parce qu’il vaut pour tous, et pas seulement pour ceux qui me doivent leur mauvais pas, telle une certaine bande-à-Moebius, vrai ramassis de non-analystes (7).

C’est que, quand on va jusqu’à écrire que ma proposition aurait pour but de remettre le contrôle de l’École à des non-analystes, je n’irai pas à moins qu’à relever le gant.

Et à jouer de dire que c’en est bien en effet le sens : je veux mettre des non-analystes au contrôle de l’acte analytique, s’il faut entendre par-là que l’état présent du statut de l’analyste non seulement le porte à éluder cet acte, mais dégrade la production qui en dépendrait pour la science.

En un autre cas, ce serait bien de gens pris hors du champ en souffrance qu’on attendrait intervention. Si cela ne se conçoit pas ici, c’est en raison de l’expérience dont il s’agit, celle dite de l’inconscient puisque c’est de là que se justifie très som-mairement l’analyse didactique.

Mais à prendre le terme d’analyste dans le sens où à tel ou tel peut s’imputer d’y manquer au titre d’un conditionnement mal saisissable sinon d’un standard Discours à l’EFP, Jacques Lacan

professionnel, le non-analyste n’implique pas le non-analysé, qu’évidemment je ne songe pas à faire accéder, vu la porte d’entrée que je lui donne, à la fonction d’analyste de l’École.

Ce n’est même pas le non-praticien qui serait en cause, quoique admissible à cette place. Disons que j’y mets un non-analyste en espérance, celui qu’on peut saisir d’avant qu’à se précipiter dans l’expérience, il éprouve, semble-t-il dans la règle, comme une amnésie de son acte.

Est-il concevable autrement qu’il me faille faire émerger la passe (dont personne ne me discute l’existence) ? Ceci par le moyen de la redoubler du suspense qu’y introduit sa mise en cause aux fins d’examen. C’est de ce précaire que j’attends que se sustente mon analyste de l’École.

Bref c’est à celui-là que je remets l’École, soit entre autres la charge d’abord de détecter comment les « analystes » n’ont qu’une production stagnante — sans issue théorique hors mon essai de la ranimer —, où il faudrait faire mesure de la régression conceptuelle, voire de l’involution imaginaire à prendre au sens organique (la ménopause pourquoi pas ? Et pourquoi n’a-t-on jamais vu d’invention de jeune en psychanalyse ?)

Je n’avance cette tâche qu’à ce qu’elle fasse réflexion pour (j’entends qu’elle répercute) ce qu’il y a de plus abusif à la confier au psychosociologue, voire à l’étude de marché, entreprise dont vous ne vous êtes pas autrement aperçu (ou bien alors comme semblant, c’est réussi), quand la pourvut de son égide un psychanalyste professeur.

Mais observez que si quelqu’un demande une psychanalyse pour procéder sans doute, c’est là votre doctrine, dans ce qu’a de confus son désir d’être analyste, c’est cette procession même qui, de tomber en droit sous le coup de l’unité de la psychologie, va y tomber en fait.

C’est pourquoi c’est d’ailleurs, de l’acte psychanalytique seulement, qu’il faut repérer ce que j’articule du « désir du psychanalyste », lequel n’a rien à faire avec le désir d’être psychanalyste.

Et si l’on ne sait même pas dire, sans s’enfoncer dans le vaseux du « personnel » au « didactique », ce qu’est une psychanalyse qui introduit à son propre acte, comment espérer que soit levé ce handicap fait pour allonger son circuit, qui tient à ce que nulle part l’acte psychanalytique n’est distingué de la condition professionnelle qui le couvre ?

Faut-il attendre que l’emploi existe de mon non-analyste à soutenir cette distinction pour qu’une psychanalyse (une première un jour) à se demander comme didactique sans que l’enjeu en soit un établissement, quelque chose survienne d’un ordre à perdre sa fin à chaque instant ?

Mais la demande de cet emploi est déjà une rétroaction de l’acte psychanalytique, c’est-à-dire qu’elle en part.

Qu’une association professionnelle ne puisse y satisfaire, la produire a ce résultat de forcer celle-ci à l’avouer. Il s’agit alors de savoir si l’on y peut répondre d’ailleurs, d’une École par exemple.

Peut-être serait-ce là raison pour quelqu’un de demander une analyse à un analyste-membre-de… l’École, sans quoi au nom de quoi pourrait-elle s’y attendre ? Au nom de la libre entreprise ? Qu’on dresse alors autre boutique. Le risque pris, pour tout dire, dans la demande qui ne s’articule que de ce qu’advienne l’analyste, doit être tel objectivement que celui qui n’y répond qu’à la prendre sur lui, soit : d’être l’analyste, n’aurait plus le souci de devoir la frustrer, ayant assez à retordre de la gratifier de ce qu’en vienne mieux qu’il ne fait sur l’heure.

Façon d’écoute, mode de clinique, sorte de contrôle, peut-être plus portante en son objet présent de le viser à son désir plutôt que de sa demande. Le « désir du psychanalyste », c’est là le point absolu d’où se triangule l’attention à ce qui, pour être attendu, n’a pas à être remis à demain.

Mais le poser comme j’ai fait, introduit la dimension où l’analyste dépend de son acte, à se repérer du fallacieux de ce qui le satisfait, à s’assurer par lui de n’être pas ce qui s’y fait.

C’est en ce sens que l’attribut du non-psychanalyste est le garant de la psychanalyse, et que je souhaite en effet des non-analystes, qui se distinguent en tout cas des psychanalystes d’à présent, de ceux qui payent leur statut de l’oubli de l’acte qui le fonde.

Pour ceux qui me suivent en cette voie, mais regretteraient pourtant une qualification reposante, je donne comme je l’ai promis, l’autre voie que de me laisser : qu’on me devance dans mon discours à le rendre désuet. Je saurai enfin qu’il n’a pas été vain.

En attendant, il me faut subir d’étranges musiques. Voilà-t-il pas la fable mise en cours du candidat qui scelle un contrat avec son psychanalyste : « tu me prends à mes aises, moi je te fais la courte échelle. Aussi fort que malin (qui sait un de ces normaliens qui vous dénormaliseraient une société tout entière avec ces trucs chiqués qu’ils ont tout loisir de mijoter pendant leurs années de feignantise), ni vu ni connu, je les embrouille, et tu passes comme une fleur : analyste de l’École selon la proposition ».

Mirifique ! Ma proposition n’aurait-elle engendré que cette souris qu’elle y devient rongeur elle-même. Je demande : ces complices, que pourront-ils faire d’autre à partir de là qu’une psychanalyse où pas une parole ne pourra se dérober à la touche du véridique, toute tromperie d’être gratuite y tournant court. Bref une psychanalyse sans méandre. Sans les méandres qui constituent le cours de toute psychanalyse de ce qu’aucun mensonge n’échappe à la pente de la vérité. Mais qu’est-ce que ça veut dire quant au contrat imaginé, s’il ne change rien ? Qu’il est futile, ou bien que même quand quiconque n’en a vent, il est tacite. Car le psychanalyste n’est-il pas toujours en fin de compte à la merci du psychanalysant, et d’autant plus que le psychanalysant ne peut rien lui épargner s’il trébuche comme psychanalyste, et s’il ne trébuche pas, encore moins. Du moins est-ce ce que nous enseigne l’expérience.

Ce qu’il ne peut lui épargner, c’est ce désêtre dont il est affecté comme du terme à assigner à chaque psychanalyse, et dont je m’étonne de le retrouver dans tant de bouches depuis ma proposition, comme attribué à celui qui en porte le coup, de n’être dans la passe à connoter que d’une destitution subjective : le psychanalysant. Discours à l’EFP, Jacques Lacan

Pour parler de la destitution subjective, sans vendre la mèche du baratin pour le passeur, soit ce dont les formes en usage jusqu’ici déjà font rêver à leur aune,

  • je l’aborderai d’ailleurs.

Ce dont il s’agit, c’est de faire entendre que ce n’est pas elle qui fait désêtre, être plutôt, singulièrement et fort. Pour en avoir l’idée, supposez la mobilisation de la guerre moderne telle qu’elle intervient pour un homme de la belle époque. Ça se trouve chez le futuriste qui y lit sa poésie, ou le publiciste qui rameute le tirage. Mais pour ce qui est de l’effet d’être, ça se touche mieux chez Jean Paulhan. Le guerrier appliqué, c’est la destitution subjective dans sa salubrité.

Ou bien encore imaginez-moi en 61, sachant que je servais à mes collègues à rentrer dans l’Internationale, au prix de mon enseignement qui en sera proscrit. Je poursuis pourtant cet enseignement, moi au prix de ne m’occuper que de lui, sans m’opposer même au travail d’en détacher mon auditoire.

Ces séminaires dont quelqu’un à les relire, s’écriait devant moi récemment, sans plus d’intention m’a-t-il semblé, qu’il fallait que j’eusse bien aimé ceux pour qui j’en tenais le discours, voilà un autre exemple de destitution subjective. Eh bien, je vous en témoigne, on « être » assez fort en ce cas, au point de paraître aimer, voyez-vous ça.

Rien à faire avec le désêtre dont c’est la question de savoir comment la passe peut l’affronter à s’affubler d’un idéal dont le désêtre s’est découvert, précisément de ce que l’analyste ne supporte plus le transfert du savoir à lui supposé.

C’est sans doute à quoi répondait le Heil ! Du Kapo de tout à l’heure quant à se sentir lui-même criblé de son enquête, il soufflait « Il nous faut des psychanalystes trempés ». Est-ce dans son jus, qu’il voulait dire ?

Je n’insiste pas : évoquer les camps, c’est grave, quelqu’un a cru devoir nous le dire. Et ne pas les évoquer ?

J’aime mieux au reste rappeler le propos du théoricien d’en face qui de toujours se fait amulette de ce qu’on psychanalyse avec son être : son « être le psychanalyste » naturellement. Dans certains cas, on a ça à portée de la main au seuil de la psychanalyse, et il arrive qu’on l’y conserve jusqu’à la fin.

Je passe sur ce que quelqu’un qui s’y connaît, me fait fasciste, et pour en finir avec les broutilles, je retiens avec amusement que ma proposition eût imposé l’admission de Fliess à l’Internationale psychanalytique, mais rappelle que l’ad absurdum nécessite du doigté, et qu’il échoue ici de ce que Freud ne pouvait être son propre passeur, et que c’est bien pourquoi il ne pouvait relever Fliess de son désêtre.

Si j’en crois les souvenirs si précis que Madame Blanche Reverchon-Jouve me fait parfois l’honneur de me confier, j’ai le sentiment que, si les premiers disciples avaient soumis à un passeur choisi d’entre eux, disons : non leur appréhension du désir de l’analyste, — dont la notion n’était pas même apercevable alors — si tant est que quiconque y soit maintenant —, mais seulement leur désir de l’être, l’analyste, le prototype donné par Rank en sa personne du « je ne pense pas » eût pu être situé beaucoup plut tôt à sa place dans la logique du fantasme.

Et la fonction de l’analyste de l’École fût venue au jour dès l’abord.

Car enfin il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, ainsi est-on dans la voie psychanalysante ou dans l’acte psychanalytique. On peut les faire alterner comme une porte bat, mais la voie psychanalysante ne s’applique pas à l’acte psychanalytique, dont la logique est de sa suite.

Je suis en train de démontrer à choisir pour mon séminaire telles de ces propositions discrètes que noie la littérature psychanalytique, que chaque fois qu’un psychanalyste capable de consistance fait prévaloir un objet dans l’acte psychanalytique (cf. article de Winnicott (8) ), il doit déclarer que la voie psychanalysante ne saurait que le contourner : n’est-ce pas indiquer le point d’où seul ceci est pensable, le psychanalyste lui-même en tant qu’il est cause du désir ? J’en ai assez dit, je pense, pour qu’on entende qu’il ne s’agit nullement d’analyser le désir du psychanalyste. Nous n’oserons parler même de sa place nette, avant d’avoir articulé ce qui le nécessite de la demande du névrosé, laquelle donne le point d’où il n’est pas articulable.

Or la demande du névrosé est très précisément ce qui conditionne le port professionnel, la simagrée sociale dont la figure du psychanalyste est présentement forgée.

Qu’il favorise en ce statut l’égrènement des complexes identificatoires n’est pas douteux, mais a sa limite, et celle-ci n’est pas sans faire en retour opacité. Tel est, désigné de la plume de Freud lui-même, le fameux narcissisme de la petite différence, pourtant parfaitement analysable à le rapporter à la fonction qu’en le désir de l’analyste occupe l’objet (a).

Le psychanalyste, comme on dit, veut bien être de la merde, mais pas toujours la même. C’est interprétable, à condition qu’il s’aperçoive que d’être de la merde, c’est vraiment ce qu’il veut, dès qu’il se fait l’homme de paille du sujet-supposé-savoir.

Ce qui importe n’est donc pas cette merde-ci, ou bien celle-là. Ce n’est pas non plus n’importe laquelle. C’est qu’il saisisse que cette merde n’est pas de lui, pas plus que de l’arbre qu’elle couvre au pays béni des oiseaux : dont, plus que l’or, elle fait le Pérou.

L’oiseau de Vénus est chieur. La vérité nous vient pourtant sur des pattes de colombe, on s’en est aperçu. Ce n’est pas une raison pour que le psychanalyste se prenne pour la statue du Maréchal Ney. Non, dit l’arbre, il dit non, pour être moins rigide, et faire découvrir à l’oiseau qu’il reste un peu trop sujet d’une économie animée de l’idée de la Providence.

Vous voyez que je suis capable d’adopter le ton en usage quand nous sommes entre nous. J’en ai pris un peu à chacun de ceux qui ont manifesté leur avis, à la hargne près, j’ose le dire : car vous le verrez avec le temps, dont ça se décante comme l’écho du « Loup-y-es-tu ? ».

Et concluons. Ma proposition n’eût changé que d’un cheveu la demande de l’analyse à une fin de formation. Ce cheveu eût suffi, pourvu que se sût sa pratique. Discours à l’EFP, Jacques Lacan

Elle permettait un contrôle non inconçu de ses suites. Elle ne contestait nulle position établie.

S’y opposent ceux qui seraient appelés à son exercice. Je ne puis le leur imposer.

Mince comme un cheveu, elle n’aura pas à se mesurer à l’ampleur de l’aurore.

Il suffirait qu’elle l’annonce.

J’arrête là le morceau, les dispositions pratiques dont il se clôt n’ayant plus d’intérêt en ce 1er octobre 70. Qu’on sache pourtant que de n’être pas lu, il fut dit autrement, au reste comme en témoigne la version enregistrée, à le suivre ligne à ligne. Ceux qui d’y avoir été priés, la reçurent, pourront, de sa syntaxe parlée, apprécier l’inflexion.

Celle-ci se fait plus patiente, d’autant que vif est le point qui fait enjeu.

La passe, soit ce dont personne ne me dispute l’existence, bien que la veille fût inconnu au bataillon le rang que je viens de lui donner, la passe est ce point où d’être venu à bout de sa psychanalyse, la place que le psychanalyste a tenue dans son parcours, quelqu’un fait ce pas de la prendre. Entendez bien : pour y opérer comme qui l’occupe, alors que de cette opération il ne sait rien, sinon à quoi dans son expérience elle a réduit l’occupant.

Que révèle qu’à applaudir à ce que je marque ainsi ce tournant, on ne s’en oppose pas moins à la disposition la plus proche à en tirer : soit qu’on offre à qui le voudrait d’en pouvoir témoigner, au prix de lui remettre le soin de l’éclairer par la suite ?

Évidemment on touche là la distance, qui tient de moi sa dimension, distance du monde qui sépare le bonhomme qu’on investit, qui s’investit, ce peu importe, mais qui fait la substance d’une qualification : formation, habilitation, appellation plus ou moins contrôlée, c’est tout un, c’est habit, voire habitus à ce que le bonhomme le porte, — qui, dis-je, sépare le bonhomme, du sujet qui n’arrive là que de la division première qui résulte de ce qu’un signifiant ne le représente que pour un autre signifiant, et que cette division, il l’éprouve à reconnaître que l’autre signifiant : Ur, à l’ourigine (au départ logique), est refoulé. Par quoi, si on le lui ressortait (ce qui ne saurait être le cas, car nous dit Freud, c’est le nombril de l’inconscient), alors ce serait de son représentant qu’il perdrait les pédales : ce qui laisserait la représentation dont il s’imagine être la chambre noire, alors qu’il n’en est que le kaléidoscope, dans une pagaille à ce qu’il y retrouve fort mal les effets de symétrie dont s’assurent sa droite et sa gauche, ses droits et ses torts, à le remettre d’assiette au giron de l’Éternel.

Un tel sujet n’est pas donné d’une intuition qui fasse bonheur à soutenir la définition de Lacan.

Mais l’extrémisme de celle-ci démarque des implications dont se pare la routine de la qualification traditionnelle, les nécessités qui résultent de la division du sujet : du sujet tel qu’il s’élabore du fait de l’inconscient, soit du hic, dont faut-il que je rappelle qu’il parle mieux que lui, d’être structuré comme un langage, etc. ?

Ce sujet ne s’éveille qu’à ce que pour chacun au monde, l’affaire devienne autre que d’être le fruit de l’évolution qui de la vie fait au dit monde une connaissance : oui, une connerie-sens dont ce monde peut dormir sur ses deux oreilles. Un tel sujet se construit de toute l’expérience analytique, quand Lacan tente par son algèbre de le préserver du mirage d’en être Un : par la demande et le désir qu’il pose comme institués de l’Autre, et par la barre qui rapplique d’être l’Autre même, à faire que la division du sujet se symbolise du S barré, lequel, sujet dès lors à des affects imprévisibles, à un désir inarticulable de sa place, se fait une cause (comme on dirait : se fait une raison), se fait une cause du plus-de-jouir, dont pourtant, à le situer de l’objet a, Lacan démontre le désir articulé, fort bien, mais de la place de l’Autre.

Tout ça ne se soutient pas de quatre mots, mais d’un discours dont il faut noter qu’il fut d’abord confidentiel, et que son passage au public ne permettait en rien à un autre fanal de même sous cape dans le marxisme, de se laisser dire que l’Autre de Lacan, c’est Dieu mis en tiers entre l’homme et la femme. Ceci pour donner le ton de ce que Lacan trouve comme appui hors de son expérience. Néanmoins il se trouve qu’un mouvement qu’on appelle structuralisme, patent à dénoncer le retard pris sur son discours, une crise, j’entends celle dont Université et marxisme sont réduits à nager, ne rendent pas déplacé d’estimer que le discours de Lacan s’y confirme, et ce d’autant que la profession psychanalytique y fait défaut.

Dont ce morceau prend sa valeur de pointer d’abord d’où se fomentait une proposition : le temps de l’acte, à quoi nulle temporisation n’était de mise puisque c’est là le ressort même de son tamponnement.

On s’amuserait à ponctuer ce temps par l’obstacle qu’il manifeste. D’un « Directoire » consulté qui prend la chose à la bonne de s’en sentir encore juge, non sans que s’y distingue telle ferveur à prendre la flèche avant de prendre le vent, mais nettement déjà telle froideur à ressentir ce qui ici ne peut qu’éteindre sa réclame.

De l’audience plus large, quoique restreinte, à quoi prudent, j’en remets l’avis, un tremblement s’élève chez ceux dont c’est l’établissement, que le point que j’ai dit reste couvert pour être à leur merci. Ne montrais-je pas à ma façon de sortie discrète pour ma « situation de la psychanalyse en 1956 », que je savais qu’une satire ne change rien ?

Comme il faudrait que changent ceux dont l’exercice de la proposition dépend au titre de la nomination de passeurs, du recueil de leur témoignage, de la sanction de ses fruits, leur non licet l’emporte sur les licet qui font pourtant, quels qu’en soient les quemadmodum, majorité aussi vaine qu’écrasante.

On touche là ce qui s’obtient cependant de n’avoir pas temporisé, et ce n’est pas seulement que, frayée par l’émoi de mai dont s’agitent même les associations psychanalytiques, il faut dire même les étudiants en médecine dont on sait qu’ils prirent leur temps pour y venir, ma proposition passera haut la main un an et demi plus tard.

À ne livrer, qu’à l’oreille qui puisse en rétablir l’écart, les thèmes, le ton dont les motifs se lâchent à l’occasion des avis que j’ai sollicités d’office, ma réponse laisse, de l’avatar qui me fait sort, une trace propre, je ne dis pas à un progrès, je ne prétends à rien de tel, on le sait, mais à un mouvement nécessaire. Ce que je puis dénoncer concernant l’accession à la fonction de psychanalyste, de la fonction de l’influence dans son approche, de la simagrée sociale dans son Discours à l’EFP, Jacques Lacan

gradus, de l’ignorance qualifiée pour ceux qu’on porte à en répondre, n’est rien auprès du refus d’en connaître qui du système fait bloc.

Car on n’a qu’à ouvrir le Journal officiel dont l’association donne à ses actes une portée internationale pour y trouver, littéralement décrit, autant et plus que je n’en peux dire. Quelqu’un m’a suggéré à relire l’épreuve de mon texte de préciser le numéro dont j’y fais référence, de l’International Journal. Je ne m’en donnerai pas la peine : qu’on ouvre le dernier paru. On y trouvera, fût-ce à ce qu’un titre l’annonce de ce terme même, l’irrévérence qui fait cortège à la formation du psychanalyste : on y touche que c’est bien de lui faire enseigne qu’il s’agit. C’est qu’à n’emporter aucune proposition d’aller plus loin dans ces impasses, tous les courages, c’est ce que plus haut je laisse entendre, sont permis.

Autant à dire, quoique seulement depuis mai 68, de débats ronéotypés qui me parviennent de l’Institut psychanalytique de Paris.

À la différence de l’École où se produit ma proposition, de ces endroits ne vient nul écho que personne en démissionne, ni même qu’il en soit question.

Pour moi, je n’ai rien forcé. Je n’ai eu qu’à ne pas prendre parti contre ma proposition à ce qu’elle me revienne elle-même du floor, il me faut le dire : sous des formules plus ou moins bien inspirées, pour que la plus sûre s’impose de loin à la préférence des votants, et que l’École pût venir au jour d’être allégée de ses empêcheurs, sans que ceux-ci eussent à se plaindre ni de la solde prise en son temps de leurs services, ni de l’aura gardée de sa cote.

Je relis des notes qui me font reproche de cette issue, tenant la perte que j’en supporte pour signe d’un manque de sagesse. Serait-elle plus grande que ce qu’y démontre de sa nécessité mon discours ?

Je sais de la curieuse haine (9) de ceux qui d’autrefois furent empêchés de savoir ce que je dis, ce qu’il faut y reconnaître du transfert, soit au-delà de ce qui s’impose de mon savoir, ce qu’on m’en suppose, quoi qu’on en ait.

Comment l’ambivalence, pour parler comme ceux qui croient qu’amour et haine ont un support commun, ne serait-elle pas plus vive d’un sujet divisé de ce que je le presse de l’acte analytique ?

Occasion de dire pourquoi je n’ai pu longtemps mettre qu’au compte d’histoires le fait étonnant, à le prendre de son biais national, que mon discours fût rejeté de ceux-là mêmes qu’eussent dû intéresser le fait que sans lui, la psychanalyse en France serait ce qu’elle est en Italie, voire en Autriche, où qu’on aille pêcher ce qu’on sait de Freud !

L’anecdote, c’est le cas à faire de l’amour : mais comment donc ce dont chacun dans le particulier fait sa règle, peut-il prêter à cette inflation dans l’universel ? Que l’amour ne soit que rencontre, c’est-à-dire pur hasard (comique ai-je dit), c’est ce que je ne puis méconnaître dans ceux qui furent avec moi. Et ce qui leur laisse aussi bien leurs chances, en long en large et en travers. Je n’en dirais pas autant de ceux qui contre moi furent prévenus — qu’ils aient mérité de l’être n’y changeant rien.

Mais tout de même ça me lave aux yeux des sages de tout attrait pour la série dont je suis le pivot, mais non pas le pôle.

Car l’épisode de ceux qu’on pouvait croire m’être restés pas par hasard, permet de toucher que mon discours n’apaise en rien l’horreur de l’acte psychanalytique.

Pourquoi ? Parce que c’est l’acte, ou plutôt ce serait, qui ne supporte pas le semblant.

Voilà pourquoi la psychanalyse est de notre temps l’exemple d’un respect si paradoxal qu’il passe l’imagination, de porter sur une discipline qui ne se produit que du semblant. C’est qu’il y est nu à un tel point que tremblent les semblants dont subsistent religion, magie, piété, tout ce qui se dissimule de l’économie de la jouissance.

Seule la psychanalyse ouvre ce qui fonde cette économie dans l’intolérable : c’est la jouissance que je dis.

Mais à l’ouvrir, elle le ferme du même coup et se rallie au semblant, mais à un semblant si impudent, qu’elle intimide tout ce qui du monde y met des formes. Vais-je dire qu’on n’y croit pas à ce qu’on fait ? Ce serait méconnaître que la croyance, c’est toujours le semblant en acte. Un de mes élèves un jour a dit là-dessus de fort bonnes choses : on croit ne pas croire à ce qu’on fait profession de feindre, mais c’est une erreur, car il suffit d’un rien, qu’il en arrive par exemple ce qu’on annonce, pour qu’on s’aperçoive qu’on y croit, et que d’y croire, ça fait très peur.

Le psychanalyste ne veut pas croire à l’inconscient pour se recruter. Où irait-il, s’il s’apercevait qu’il y croit à se recruter de semblants d’y croire ? L’inconscient, lui, ne fait pas semblant. Et le désir de l’Autre n’est pas un vouloir à la manque.

Note italienne

Tel qu’il se présente, le groupe italien a ça pour lui qu’il est tripode. Ça peut suffire à faire qu’on s’assoie dessus.

Pour faire le siège du discours psychanalytique, il est temps de le mettre à l’essai : l’usage tranchera de son équilibre.

Qu’il pense — « avec ses pieds » — c’est ce qui est à la portée de l’être parlant dès qu’il vagit.

Encore fera-t-on bien de tenir pour établi, au point présent, que voix pour-ou-contre est ce qui décide de la prépondérance de la pensée si les pieds marquent temps de discorde.

Je leur suggère de partir de ce dont j’ai dû faire refonte d’un autre groupe, nommément l’E.F.P.

L’analyste dit de l’École, A.E., désormais s’y recrute de se soumettre à l’épreuve dite de la passe à quoi cependant rien ne l’oblige, puisqu’aussi bien l’École en délègue certains qui ne s’y offrent pas, au titre d’analyste membre de l’École, A.M.E.

Le groupe italien, s’il veut m’entendre, s’en tiendra à nommer ceux qui y pos-tuleront leur entrée sur le principe de la passe prenant le risque qu’il n’y en ait pas.

Ce principe est le suivant, que j’ai dit en ces termes.

L’analyste ne s’autorise que de lui-même, cela va de soi. Peu lui chaut d’une garantie que mon École lui donne sans doute sous le chiffre ironique de l’A.M.E. Ce n’est pas avec cela qu’il opère. Le groupe italien n’est pas en état de fournir cette garantie.

Ce à quoi il a à veiller, c’est qu’à s’autoriser de lui-même il n’y ait que de l’analyste.

Car ma thèse, inaugurante de rompre avec la pratique par quoi de prétendues Sociétés font de l’analyse une agrégation, n’implique pas pour autant que n’importe qui soit analyste.

Car en ce qu’elle énonce, c’est de l’analyste qu’il s’agit. Elle suppose qu’il y en ait.

S’autoriser n’est pas s’auto-ri(tuali)ser.

Car j’ai posé d’autre part que c’est du pas-tout que relève l’analyste. Pas-tout être à parler ne saurait s’autoriser à faire un analyste. À preuve que l’analyse y est nécessaire, encore n’est-elle pas suffisante.

Seul l’analyste, soit pas n’importe qui, ne s’autorise que de lui-même. Il y en a, maintenant c’est fait : mais c’est de ce qu’ils fonctionnent. Cette fonction ne rend que probable l’ex-sistence de l’analyste. Probabilité suffisante pour Note italienne, Jacques Lacan

garantir qu’il y en ait : que les chances soient grandes pour chacun, les laisse pour tous insuffisantes.

S’il convenait pourtant que ne fonctionnent que des analystes, le prendre pour but serait digne du tripode italien.

Il faut pour cela (c’est d’où résulte que j’aie attendu pour la frayer), il faut pour cela du réel tenir compte. Soit de ce qui ressort de notre expérience du savoir.

Il y a du savoir dans le réel. Quoique celui-là, ce ne soit pas l’analyste, mais le scientifique qui a à le loger.

L’analyste loge un autre savoir, à une autre place mais qui du savoir dans le réel doit tenir compte. Le scientifique produit le savoir, du semblant de s’en faire le sujet. Condition nécessaire mais pas suffisante. S’il ne séduit pas le maître en lui voilant que c’est là sa ruine, ce savoir restera enterré comme il le fut pendant vingt siècles où le scientifique se crut sujet, mais seulement de dissertation plus ou moins éloquente.

Je ne reviens à ce trop connu que pour rappeler que l’analyse dépend de cela, mais que pour lui, de même, ça ne suffit pas.

Il fallait que la clameur s’y ajoute d’une prétendue humanité pour qui le savoir n’est pas fait puisqu’elle ne le désire pas.

Il n’y a d’analyste qu’à ce que ce désir lui vienne, soit que déjà par là il soit le rebut de la dite (humanité).

Je dis déjà : c’est là la condition dont par quelque côté de ses aventures, l’analyste doit la marque porter. À ses congénères de « savoir » la trouver. Il saute aux yeux que ceci suppose un autre savoir d’auparavant élaboré, dont le savoir scientifique a donné le modèle et porte la responsabilité. C’est celle même que je lui impute, d’avoir aux seuls rebuts de la docte ignorance, transmis un désir inédit. Qu’il s’agit de vérifier : pour faire de l’analyste. Quoiqu’il en soit de ce que la science doit à la structure hystérique, le roman de Freud, ce sont ses amours avec la vérité.

Soit le modèle dont l’analyste, s’il y en a un, représente la chute, le rebut ai-je dit, mais pas n’importe lequel.

Croire que la science est vraie sous le prétexte qu’elle est transmissible (mathématiquement) est une idée proprement délirante que chacun de ses pas réfute en rejetant aux vieilles lunes une première formulation. Il n’y a de ce fait aucun progrès qui soit notable faute d’en savoir la suite. Il y a seulement la découverte d’un savoir dans le réel. Ordre qui n’a rien à faire avec celui imaginé d’avant la science, mais que nulle raison n’assure d’être un bon heur.

L’analyste, s’il se vanne du rebut que j’ai dit, c’est bien d’avoir un aperçu de ce que l’humanité se situe du bon heur (c’est où elle baigne : pour elle n’y a que bon heur), et c’est en quoi il doit avoir cerné la cause de son horreur de sa propre, à lui, détachée de celle de tous, horreur de savoir.

Dès lors il sait être un rebut. C’est ce que l’analyse a dû lui faire au moins sentir. S’il n’en est pas porté à l’enthousiasme, il peut bien y avoir eu analyse, mais d’analyste aucune chance. C’est ce que ma « passe », de fraîche date, illustre souvent : assez pour que les passeurs s’y déshonorent à laisser la chose incertaine, faute de quoi le cas tombe sous le coup d’une déclinaison polie de sa candidature. Ç’aura une autre portée dans le groupe italien, s’il me suit en cette affaire. Car à l’École de Paris, il n’y a pas de casse pour autant. L’analyste ne s’autorisant que de lui-même, sa faute passe aux passeurs et la séance continue pour le bon heur général, teinté pourtant de dépression. Ce que le groupe italien gagnerait à me suivre, c’est un peu plus de sérieux que ce à quoi je parviens avec ma prudence. Il faut pour cela qu’il prenne un risque. J’articule maintenant les choses pour des gens qui m’entendent.

Il y a l’objet (a). Il ex-siste maintenant, de ce que je l’aie construit. Je suppose qu’on en connaît les quatre substances épisodiques, qu’on sait à quoi il sert, de s’envelopper de la pulsion par quoi chacun se vise au cœur et n’y atteint que d’un tir qui le rate.

Ça fait support aux réalisations les plus effectives, — et aussi bien aux réalités les plus attachantes. Si c’est le fruit de l’analyse, renvoyez le dit sujet à ses chères études. Il ornera de quelques potiches supplémentaires le patrimoine censé faire la bonne humeur de Dieu. Qu’on aime à le croire, ou que ça révolte, c’est le même prix pour l’arbre généalogique d’où subsiste l’inconscient. Le ga(r)s ou la garce en question y font relais congru.

Qu’il ne s’autorise pas d’être analyste, car il n’aura jamais le temps de contribuer au savoir, sans quoi il n’y a pas de chance que l’analyse continue à faire prime sur le marché, soit : que le groupe italien ne soit pas voué à l’extinction. Le savoir en jeu, j’en ai émis le principe comme du point idéal que tout permet de supposer quand on a le sens de l’épure : c’est qu’il n’y a pas de rapport sexuel, de rapport j’entends, qui puisse se mettre en écriture.

Inutile à partir de là d’essayer, me dira-t-on, certes pas vous, mais si vos candidats, c’est un de plus à retoquer, pour n’avoir nulle chance de contribuer au savoir sans lequel vous vous éteindrez.

Sans essayer ce rapport de l’écrire, pas moyen en effet d’arriver à ce que j’ai, du même coup que je posais son inex-sistence, proposé comme un but par où la psychanalyse s’égalerait à la science : à savoir démontrer que ce rapport est impossible à écrire, soit que c’est en cela qu’il n’est pas affirmable mais aussi bien non réfutable : au titre de la vérité.

Avec pour conséquence qu’il n’y a pas de vérité qu’on puisse dire toute, même celle-ci, puisque celle-ci on ne la dit ni peu ni prou. La vérité ne sert à rien qu’à faire la place où se dénonce ce savoir.

Mais ce savoir n’est pas rien. Car ce dont il s’agit, c’est qu’accédant au réel, il le détermine tout aussi bien que le savoir de la science.

Naturellement ce savoir n’est pas du tout cuit. Car il faut l’inventer. Ni plus ni moins, pas le découvrir puisque la vérité n’est là rien de plus que bois de chauffage, je dis bien : la vérité telle qu’elle procède de la f…trerie (orthographe à commenter, ce n’est pas la f…terie).

Le savoir par Freud désigné de l’inconscient, c’est ce qu’invente l’humus humain pour sa pérennité d’une génération à l’autre, et maintenant qu’on l’a inventorié, on sait que ça fait preuve d’un manque d’imagination éperdu.

On ne peut l’entendre que sous bénéfice de cet inventaire : soit de laisser en suspens l’imagination qui y est courte, et de mettre à contribution le symbolique et le réel qu’ici l’imaginaire noue (c’est pourquoi on ne peut le laisser tomber) Note italienne, Jacques Lacan

et de tenter, à partir d’eux, qui tout de même ont fait leurs preuves dans le savoir, d’agrandir les ressources grâce à quoi ce fâcheux rapport, on parviendrait à s’en passer pour faire l’amour plus digne que le foisonnement de bavardage, qu’il constitue à ce jour — sicut palea, disait le St Thomas en terminant sa vie de moine. Trouvez-moi un analyste de cette taille, qui brancherait le truc sur autre chose que sur un organon ébauché.

Je conclus : le rôle des passeurs, c’est le tripode lui-même qui l’assurera jusqu’à nouvel ordre puisque le groupe n’a que ces trois pieds.

Tout doit tourner autour des écrits à paraître.

Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI

Quand l’esp d’un laps, soit puisque je n’écris qu’en français : l’espace d’un lapsus, n’a plus aucune portée de sens (ou interprétation), alors seulement on est sûr qu’on est dans l’inconscient. On le sait, soi.

Mais il suffit que s’y fasse attention pour qu’on en sorte. Pas d’amitié n’est là qui cet inconscient le supporte.

Resterait que je dise une vérité. Ce n’est pas le cas : je rate. Il n’y a pas de vérité qui, à passer par l’attention, ne mente.

Ce qui n’empêche pas qu’on coure après.

Il y a une certaine façon de balancer stembrouille qui est satisfaisante pour d’autres raisons que formelles (symétrie par exemple). Comme satisfaction, elle ne s’atteint qu’à l’usage, à l’usage d’un particulier. Celui qu’on appelle dans le cas d’une psychanalyse (psych =, soit fiction d’-) analysant. Question de pur fait : des analysants, il y en a dans nos contrées. Fait de réalité humaine, ce que l’homme appelle réalité.

Notons que la psychanalyse a, depuis qu’elle ex-siste, changé. Inventée par un solitaire, théoricien incontestable de l’inconscient (qui n’est ce qu’on croit, je dis : l’inconscient, soit réel, qu’à m’en croire), elle se pratique maintenant en couple. Soyons exact, le solitaire en a donné l’exemple. Non sans abus pour ses disciples (car disciples, ils n’étaient que du fait que lui, ne sût pas ce qu’il faisait). Ce que traduit l’idée qu’il en avait : peste, mais anodine là où il croyait la porter, le public s’en arrange.

Maintenant, soit sur le tard, j’y mets mon grain de sel : fait d’hystoire autant dire d’hystérie : celle de mes collègues en l’occasion, cas infime, mais où je me trouvais pris d’aventure pour m’être intéressé à quelqu’un qui m’a fait glisser jusqu’à eux m’avoir imposé Freud, l’Aimée de mathèse.

J’eusse préféré oublier ça : mais on n’oublie pas ce que le public vous rappelle. Donc il y a l’analyste à compter dans la cure. Il ne compterait pas, j’imagine, socialement, s’il n’y avait Freud à lui avoir frayé la voie. Freud, dis-je, pour le nommer lui. Car nommer quelqu’un analyste, personne ne peut le faire et Freud n’en a nommé aucun. Donner des bagues aux initiés, n’est pas nommer. D’où ma proposition que l’analyste ne s’hystorise que de lui-même : fait patent. Et même s’il se fait confirmer d’une hiérarchie.

Quelle hiérarchie pourrait lui confirmer d’être analyste, lui en donner le tampon ? Ce qu’un Cht me disait, c’est que je l’étais, né. Je répudie ce certificat : je ne suis pas un poète, mais un poème. Et qui s’écrit, malgré qu’il ait l’air d’être sujet. La préface à l’édition anglaise du Séminaire XI

La question reste de ce qui peut pousser quiconque, surtout après une analyse, à s’hystoriser de lui-même.

Ça ne saurait être son propre mouvement puisque sur l’analyste, il en sait long, maintenant qu’il a liquidé, comme on dit, son transfert-pour. Comment peut lui venir l’idée de prendre le relais de cette fonction ?

Autrement dit y a-t-il des cas où une autre raison vous pousse à être analyste que de s’installer, c’est-à-dire de recevoir ce qu’on appelle couramment du fric, pour subvenir aux besoins de vos à-charge, au premier rang desquels vous vous trouvez vous-même, - selon la morale juive (celle où Freud en restait pour cette affaire).

Il faut avouer que la question (la question d’une autre raison) est exigible pour supporter le statut d’une profession, nouvelle-venue dans l’hystoire. Hystoire que nous ne disons pas éternelle parce que son aetas n’est sérieux qu’à se rapporter au nombre réel, c’est-à-dire au sériel de la limite.

Pourquoi dès lors ne pas soumettre cette profession à l’épreuve de cette vérité dont rêve la fonction dite inconscient, avec quoi elle tripote ? Le mirage de la vérité, dont seul le mensonge est à attendre (c’est ce qu’on appelle la résistance en termes polis) n’a d’autre terme que la satisfaction qui marque la fin de l’analyse.

Donner cette satisfaction étant l’urgence à quoi préside l’analyse, interrogeons comment quelqu’un peut se vouer à satisfaire ces cas d’urgence.

Voilà un aspect singulier de cet amour du prochain mis en exergue par la tradition judaïque. Même à l’interpréter chrétiennement, c’est-à-dire comme jean-f… trerie hellénique, ce qui se présente à l’analyste est autre chose que le prochain : c’est le tout-venant d’une demande qui n’a rien à voir avec la rencontre (d’une personne de Samarie propre à dicter le devoir christique). L’offre est antérieure à la requête d’une urgence qu’on n’est pas sûr de satisfaire, sauf à l’avoir pesée.

D’où j’ai désigné de la passe cette mise à l’épreuve de l’hystorisation de l’analyse, en me gardant, cette passe, de l’imposer à tous parce qu’il n’y a pas de tous en l’occasion, mais des épars désassortis. Je l’ai laissée à la disposition de ceux qui se risquent à témoigner au mieux de la vérité menteuse.

Je l’ai fait d’avoir produit la seule idée concevable de l’objet, celle de la cause du désir, soit de ce qui manque.

Le manque du manque fait le réel, qui ne sort que là, bouchon. Ce bouchon que supporte le terme de l’impossible, dont le peu que nous savons en matière de réel, montre l’antinomie à toute vraisemblance.

Je ne parlerai de Joyce où j’en suis cette année, que pour dire qu’il est la conséquence la plus simple d’un refus combien mental d’une psychanalyse, d’où est résulté que dans son oeuvre il l’illustre. Mais je n’ai fait encore qu’effleurer ça, vu mon embarras quant à l’art, où Freud se baignait non sans malheur.

Je signale que comme toujours les cas d’urgence m’empêtraient pendant que j’écrivais ça.

J’écris pourtant, dans la mesure où je crois le devoir, pour être au pair avec ces cas, faire avec eux la paire.

Jacques Lacan Paris, ce 17 mai 1976

Lettre de dissolution de l’EFP

Je parle sans le moindre espoir — de me faire entendre notamment. Je sais que je le fais — à y ajouter ce que cela comporte d’inconscient. C’est là mon avantage sur l’homme qui pense et ne s’aperçoit pas que d’abord il parle. Avantage que je ne dois qu’à mon expérience.

Car dans l’intervalle de la parole qu’il méconnaît à ce qu’il croit faire pensée, l’homme se prend les pieds, ce qui ne l’encourage pas.

De sorte que l’homme pense débile, d’autant plus débile qu’il enrage… justement de se prendre les pieds.

Il y a un problème de l’École. Ce n’est pas une énigme. Aussi, je m’y oriente, point trop tôt.

Ce problème se démontre tel, d’avoir une solution : c’est la dis — la dissolution.

À entendre comme de l’Association qui, à cette École, donne statut juridique. Qu’il suffise d’un qui s’en aille pour que tous soient libres, c’est, dans mon nœud, vrai de chacun, il faut que ce soit moi dans mon École.

Je m’y résous pour ce qu’elle fonctionnerait, si je ne me mettais en travers, à rebours de ce pour quoi je l’ai fondée.

Soit pour un travail, je l’ai dit — qui, dans le champ que Freud a ouvert, restaure le soc tranchant de sa vérité — qui ramène la praxis originale qu’il a instituée sous le nom de psychanalyse dans le devoir qui lui revient en notre monde

  • qui, par une critique assidue, y dénonce les déviations et les compromissions

qui amortissent son progrès en dégradant son emploi. Objectif que je maintiens. C’est pourquoi je dissous. Et ne me plains pas des dits « membres de l’École freudienne » — plutôt les remercié-je, pour avoir été par eux enseigné, d’où moi, j’ai échoué — c’est-à-dire me suis pris les pieds.

Cet enseignement m’est précieux. Je le mets à profit.

Autrement dit, je persévère.

Et appelle à s’associer derechef ceux qui, ce janvier 1980, veulent poursuivre avec Lacan.

Que l’écrit d’une candidature les fasse aussitôt connaître de moi. Dans les 10 jours, pour couper court à la débilité ambiante, je publierai les adhésions premières que j’aurai agréées, comme engagements de « critique assidue » de ce qu’en matière de « déviations et compromissions » l’EFP a nourri.

Démontrant en acte que ce n’est pas de leur fait que mon École serait Institution, effet de groupe consolidé, aux dépens de l’effet de discours attendu de l’expérience, quand elle est freudienne. On sait ce qu’il en a coûté, que Freud ait permis que le groupe psychanalytique l’emporte sur le discours, devienne Église. Lettre de dissolution de l'EFP

L’Internationale, puisque c’est son nom, se réduit au symptôme qu’elle est de ce que Freud en attendait. Mais ce n’est pas elle qui fait poids. C’est l’Église, la vraie, qui soutient le marxisme de ce qu’il lui redonne sang nouveau… d’un sens renouvelé. Pourquoi pas la psychanalyse, quand elle vire au sens ?

Je ne dis pas ça pour un vain persiflage.

La stabilité de la religion vient de ce que le sens est toujours religieux.

D’où mon obstination dans ma voie de mathèmes — qui n’empêche rien, mais témoigne de ce qu’il faudrait pour, l’analyste, le mettre au pas de sa fonction.

Si je père-sévère, c’est que l’expérience faite appelle contre-expérience qui compense.

Je n’ai pas besoin de beaucoup de monde. Et il y a du monde dont je n’ai pas besoin.

Je les laisse en plan afin qu’ils me montrent ce qu’ils savent faire, hormis m’en-combrer, et tourner en eau de boudin un enseignement où tout est pesé.

Ceux que j’admettrai avec moi font-ils mieux ? Au moins pourront-ils se prévaloir de ce que je leur en laisse la chance.

Le directoire de l’EFP, tel que je l’ai composé, expédiera ce qui se traîne d’affaires dites courantes, jusqu’à ce qu’une Assemblée extraordinaire, d’être la dernière, convoquée en temps voulu conformément à la loi, procède à la dévolution de ses biens, qu’auront estimés les trésoriers, René Bailly et Solange Faladé.

Jacques LACAN Guitrancourt, ce 5 janvier 1980

Lettre de la Cause freudienne

Il y a du refoulé. Toujours. C’est irréductible.

Élaborer l’inconscient, comme il se fait dans l’analyse, n’est rien qu’y produire ce trou. Freud lui-même, je le rappelle, en fait état.

Cela me paraît confluer pertinemment à la mort.

À la mort que j’en identifie de ce que, « comme le soleil » dit l’autre, elle ne se peut regarder en face.

Aussi, pas plus que quiconque, je ne la regarde. Je fais ce que j’ai à faire, qui est de faire face au fait, frayé par Freud, de l’inconscient.

Là-dedans, je suis seul.

Puis, il y a le groupe. J’entends que « La Cause », tienne le coup.

  • Le cartel fonctionne. Il suffit de n’y pas faire obstacle, sauf à vectorialiser,

ce dont je donne la formule, et permuter.

  • Un Directoire gère. Ses responsables, en place pour deux ans — après

quoi, changent.

  • Des commissions les assistent, pour deux ans aussi.
  • Une Assemblée annuelle, dite administrative, a à connaître de la marche

des choses ; instance, elle, permanente.

  • Tous les deux ans, un Congrès, où tous sont conviés.
  • Un Conseil enfin, dit statutaire, est garant de ce que j’institue.

La Cause aura son École. D’où procédera l’A.M.E., de la Cause freudienne maintenant.

La passe produira l’A.E. nouveau — toujours nouveau de l’être pour le temps de témoigner dans 1’École, soit trois ans.

Car mieux vaut qu’il passe, cet A.E., avant que d’aller droit s’encastrer dans la caste.

Jacques Lacan Ce 23 octobre 1980

Notes

  1. (1) Ce qu’on appelle d’ordinaire : le psychanalysé, par anticipation.
  2. (1) Ainsi quelqu’un n’a t-il nulle intention de n’y pas venir, c’est seulement d’avoir à cette heure rendez-vous avec son dentiste. (2) Ceci a été sauté lors de la réponse d’où les crochets dont je l’encadre ; j’indique là cette structure de ce que personne ne s’en soit encore aperçu…
  3. (3) Même remarque qu’à l’instant. (4) Même remarque qu’auparavant. Ajoutons que c’est là de quoi donner un autre poids au réseau dont on s’agitait en ce débat.
  4. (5) Voir quelques lignes plus bas.
  5. (6) De mon cabinet professionnel à l’École Normale Supérieure où mon séminaire se tenait à l’époque et y était écouté d’une génération.
  6. (7) C’est le ramassis à s’être commis dans le premier numéro de Scilicet, dont la parution devait faire l’objet bientôt de curieuses manœuvres dont pour certains le scandale ne tint qu’à leur divulgation. À la date du 6 décembre, c’était encore à venir.
  7. (8) Cf. On transference, I.J.P., octobre 1956, numéro IV-V, pages 386-388. Article que j’introduisis le
  8. novembre 1967 pour indiquer comment l’auteur ne repère un objet privilégié de son expérience, à le qualifier de false self, qu’à exclure sa manœuvre de la fonction analytique telle qu’il la situe. Or il n’articule cet objet que du processus primaire, pris de Freud. J’y décèle le lapsus de l’acte psychanalytique.
  9. (9) Le croira-t-on : dans le cas dont je l’illustre dans Scilicet I, on a remis ça de la même veine : soit une lettre dont on se demande par quel bout la prendre, de l’irrépressible de son envoi ou de la confiance qui m’y est faite. Je dis : le sentiment de ma réalité y est conforme à l’idée qu’on se fait de la norme du côté en question, et que je dénoncerai en ces termes : la réalité est ce sur quoi on se repose pour continuer à rêver.
Citer ce texte

Jacques Lacan, « Textes fondateurs », L’@psychanalyse, 31 octobre 2021. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/jacques-lacan-textes-fondateurs (consulté le JJ/MM/AAAA).

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