Dieu a été détrôné; il s’est radicalisé Le père a été décapité; il s’est identitarisé Le manque a été récusé; il s’est marchandisé
Le divan ne suffira pas… Alors quoi?!
Courage! Osons!
Isabelle PIGNOLET de FRESNES [adresse protégée]
Il y a environ 2 siècles, Dieu a délégué au Père ce dont les lumières l’avaient amputé. Mais ce dernier n’a pas tardé, lui aussi, à voir pointer une menace avec la révolution industrielle et à entamer sa propre décadence dès les Trentes Glorieuses et l’entrée dans la société de consommation. Le Père et le manque sont petit à petit passés à la moulinette du scientisme capitaliste, moulinette qui a fini par recracher de nombreux petits monstres radicaux et identitaristes. Le comble, c’est que le manque que le marché nous a permis de récuser —et nous disons bien “récuser“, car le manque n’est pas seulement nié, c’est aussi la fonction même de celui-ci, son autorité de structure qui est désavouée — ce manque donc, que nous avons récusé, nous ne cessons de l’acheter, de le cher payer puisque c’est bien lui qui fait retour dans le réel de l’objet manufacturé décevant. On parvient ainsi à nous vendre une chose que nous possédons de structure: le manque. On nous fait les poches, et le vide qu’on y laisse est bien celui dont nous nous acquittons…
Certes, ce que nous achetons aussi, c’est un plaisir éphémère, un petit répit, un peu de rêve. Nous achetons une promesse et l’émoi suscité par le fantasme de posséder enfin La Chose, le fantasme d’avoir débusqué le graal. Nous achetons du sursis. Le capitalisme est un redoutable avocat, certes cher payé, mais qui nous permet de n’être condamné qu’à une castration avec sursis. A l’instar de la météo qui distingue température réelle et température ressentie, la castration réelle — effective — ne se discute pas, mais celle ressentie peut-être différée par les ingéniosités du marché.
Cela dit, si le sujet se laisse vampiriser par ce dernier, s’il se résout à n’être qu’un consommateur, ce sursis convoité a un autre coût : celui d’une jouissance addictive qui va marquer le corps d’une angoisse corrosive, très corrosive. Sous le joug de la pulsion de mort, le manque de manque se voit alors contraint d’ériger de nouveaux barrages. Mais sans l’ordre symbolique, social et langagier qui nous permet de tenir ensemble, il ne nous reste qu’à régresser en installant de petits barrages de repli identitaire et d’autodertermination, de petits barrages narcissiques clivants dont l’altérité se doit d’être exclue. Ne serions-nous pas là dans le temps du même, dans un en deçà de la castration? Ce temps totalitaire de la symbiose et de la haine fratricide ou les pulsions gouvernent, ce temps de l’imaginaire de la loi du plus fort? Le monde se rêverait-il peuplé de milliards de petits humains de trois ans accrochés à leurs i-tétines qu’ils ne parviendraient à lâcher que pour mordre leurs congénères menaçants?
Contrairement à ce qui a longuement été prêché, la société est tout à fait en mesure de se passer du patriarcat, mais le Père, c’est autre chose. Ce n’est ni “le bon père de famille“ ni le chef, mais le représentant de ce qui permet l’émergence de la parole et le consentement à ses lois. Vouloir s’en passer en tant que fonction symbolique, c’est un périple dont nous commençons à peine à entrevoir les conséquences.
Nous devons néanmoins rappeler que de tout temps, l’homme a depuis qu’il parle chercher des parades pour échapper, négocier ou masquer ses manques à être et à avoir, il s’est toujours raconté des boniments pour ne pas y consentir et a, par la même, développer d’ingénieuses compétences. Cela n’a en soi rien de pathologique, ce processus est arrimé à sa condition. Mais ce que le marché met en péril, c’est la discontinuité de la satisfaction, discontinuité essentielle pour faire place au sujet et permettre au désir de reprendre son souffle (passage du sein à la petite cuillère). La possibilité que nous offre notre monde moderne est de pouvoir être stimulé et de consommer de façon quasi permanente. Il nous offre une jouissance sans entrave dans un espace temps illimité. Il nous offre de quoi mettre tous nos neurones en RTT ou plutôt le sujet en RTP, en « Réduction de Temps de Parole ». Nous pouvons aujourd’hui si nous le souhaitons voir et consommer de façon passive durant un temps infini, nous avons les moyens de cesser de penser. Un James Bond moderne pourrait s’exclamer: « Nous avons les moyens de ne plus vous faire parler! »
Nous pouvons nous émanciper de tout ce qui pourrait nous permettre ou nous contraindre à une position subjective. Vu sous un autre angle, nous pourrions dire que ce que le marché met en péril, ce sont les barrages que le social et le politique mettaient à la disposition du sujet pour l’aider à réguler sa jouissance. Ces barrages se faisaient les alliés précieux de son désir. Non seulement le marché laisse progressivement le sujet démuni face à la pulsion de mort qui l’habite mais il lui susurre même que pour son bien, il faudrait lui vendre son âme. Le marché nous déculpabilise de jouir — pourquoi pas, cela peut participer d’un cheminement —, mais le problème, c’est qu’il nous en donne l’ordre! Il ne nous déculpabilise pas pour nous responsabiliser quant aux conséquences d’un trop plein de jouissance, mais pour nous inciter à l’overdose, au bad trip, au mauvais voyage, celui qui s’exile des voies du désir. Dans la réalité, le temps n’étant pas extensible, le temps de la drogue est donc toujours soustrait au temps du désir et je dirais même au temps de l’amour. C’est cette proportion, ce rapport désir/jouissance que le monde moderne est en train de renverser de façon notoire.
Sans compter que l’excès de jouissance est néfaste pour la santé, elle convoque l’angoisse, attaque le système immunitaire, irrite la peau, fatigue le coeur, acidifie l’estomac, gonfle le foie et ronge l’intestin. Consommer en appelle par ailleurs à la solitude, à l’immobilisme et à la sédentarisation. Le « plus-de-jouir » n’est pas un allier pour l’espérance de vie.
Heureusement bien sûr, tout le monde n’est pas tombé dans la marmite et d’aucuns, encore biens nombreux aujourd’hui, n’ont pas cédé à l’appel de la pierre philosophale du marché, qui transforme leur désir en besoins. Nombreux sont ceux aussi qui se droguent modérément et parviennent à “gérer leur consommation“. Mais il s’agit ici de penser ce processus dans ses implications sur le lien social dans le temps et à l’orée des générations à venir. Nous percevons déjà, à l’échelle de notre propre existence, la modification des structures psychiques chez nos jeunes, structures qui, pour un nombre croissant d’entres eux, virent à la régression, posant là le problème épineux du manque de mots suffisants pour exprimer et contenir ce qui les agite, ou pour penser la réalité qui ne manque pas de se rappeler à eux et face à laquelle ils risquent de se maintenir dans une position toute puissante de victime revendicatrice voire violente, puisque le Père récusé n’a pu occuper sa place. Comme toujours, ces symptômes ne s’éteindront avec le sujet: ils ruisselleront sur sa descendance sur plusieurs générations.
L’humanité a certes besoin de toutes les structures psychiques, mais prenons-nous toujours la mesure de la difficulté dans laquelle nous mettons les êtres humains lorsque nous les privons de la possibilité d’installer une loi interne, surtout dans le cas inédit ici d’une proscription de masse? Nous en faisons des apatrides. Ils ne peuvent retourner dans le monde animal d’avant Sapiens, puisqu’ils ont été touchés par des êtres parlants dont ils portent l’odeur, mais ils se sentent par ailleurs menacés et démunis face au vertige de l’altérité auquel le langage humain les a assignés. Ils errent donc entre deux mondes.
Parfois ils s’en débrouillent et en tire même un talent mais souvent cette errance est un chemin de croix et, de plus en plus fréquemment, le passage à l’acte s’impose comme ultime recours. Vivre avec les autres sans Autres en appelle aux clivages et/ou a des aménagements très coûteux. Nous faisons l’hypothèse que le nombre d’errants ne va cesser de croître, au moins durant un temps, un cycle, une époque. Des Narcisse Errants qui constitueront des proies bénies pour toutes les sortes de sectes, lesquelles ne cesseront de pulluler en ces temps de disette paternelle. A moins qu’ils en soient eux-mêmes les initiateurs. Quand nous nous retrouvons dans un univers ou la jouissance ne peut plus être limitée, elle s’en trouve en conséquence prescrite, orientée et contrôlée. Sous l’égide donc d’une loi maternelle ultra-nourricière et totalitaire. Ce serait se méprendre que de traiter ces symptômes du lien social exclusivement comme de simples transgressions ou uniquement comme une défiance envers l’autorité. Mais voilà, malgré tout, nous partageons la conception du Poète Friedrich Hölderlin qui énonce que « Plus croît le péril, plus croît ce qui sauve »
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Nous croyons en effet que les sociétés sont construites sur des principes d’homéostasie, des principes d’équilibre. A l’instar de la pulsion de vie et de la pulsion de mort, le péril et le salut sont liés de manière dialectique. Nous pouvons d’ailleurs nous demander en quoi le symptôme social du moment ne serait-il pas déjà une tentative de ré-équilibrage face à un ordonnancement du monde arrivé en bout de course.
Hannah Arendt nous dit dans son ouvrage Les Origines du totalitarisme : « Ce qui
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prépare les hommes au totalitarisme dans le monde non totalitaire, c'est le fait que l'isolement et l'impuissance véritables, c'est-à-dire l'absence de relations sociales, ont été de leur expérience quotidienne. » Aujourd’hui, nous ne sommes pas poussé à l’isolement par le travail ou le despotisme, mais par le consumérisme et la forclusion croissante de l’altérité, et ce, malgré les centaines d’amis que nous avons sur les réseaux sociaux. Du jamais vu! Mais dans l’autre sens, ce sont aussi les totalitarismes qui nous ont conduits vers des démocraties. La question qui se pose est de savoir si la nature humaine est irrémédiablement contrainte de pousser chacun de ces cycles au paroxysme avant de rétablir l’équilibre au regard du prix qui lui en coûte, et si l’humanité pourra toujours survivre aux conséquences de ces excès.
L’humanité se ré-invente toujours, mais avons-nous de structure les moyens de concevoir des modes de régulations qui nous permettraient d’éviter d’en passer par ces extrêmes et ces renversements si coûteux? Certes l’Homme procrastine, c’est un peu dans ses gènes de langage, mais il finit toujours par retourner sa veste, instinct de conservation oblige. Est-il néanmoins capable pour sa descendance, de le faire de façon plus économique?
En écrivant, nous repensons à la citation d’Antonio Gramsci: « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. »Nous sommes entrés, vous en conviendrez, dans ce clair obscur. Nous sommes dans ce cycle où la démocratie, et avec elle la psychanalyse, se voient tranquillement mais sûrement poussées vers la sortie.
Comment faire vivre encore ce que la psychanalyse avance et participer avec elle à des innovations régulatrices? Ne faut-il pas ré-inventer la façon d’être au monde de la psychanalyse, afin que ne meurt pas avec elle le sacre de l’impossible et la jubilation de l’équivoque? Pouvons-nous la populariser sans en perdre l’essence? Comment soutenir ses enseignements dans tous les espaces du lien social par d’inédites et ingénieuses trouvailles? Plutôt que de les combattre, ne devrions-nous pas assumer de nous arrimer aux autres discours, non pour un « plus de jouir », mais pour un supplément d’âme? En passer par les autres discours, les appréhender comme des notes de passage (à l’instar de l’improvisation dans la musique). L’intransmissible nous affranchit-il de toute transmission? L’île de la psychanalyse est en train de disparaitre au large dans un immense océan. Nous nous devons de sortir d’une position de retrait, dans l’attente d’une demande qui peine à se formuler. Nous nous devons de bâtir des ponts, des passerelles, afin de nous maintenir dans ce monde auquel nous appartenons et dont les errances nous impliquent aussi malgré la réalité du discours analytique que nous avons fait nôtre.
Les institutions sont des petites cités qui savent se faire l’écho de ce qui fait symptôme dans le lien social. Elles constituent un terrain idéal pour ré-inventer ma pratique et faire vivre la psychanalyse en m’accordant une grande liberté d’innovation. J’y anime depuis vingt cinq années des séances d’analyse de la pratique auprès de travailleurs sociaux, de psychologues, de soignants, d’enseignants, mais aussi d’équipes de direction et de magistrats.
La vignette clinique qui va suivre illustre une forme contemporaine de pathologie institutionnelle que je rencontre désormais régulièrement et qui nécessite, afin de rétablir les conditions que requiert la parole, au sens clinique du terme, à la fois adaptation et créativité. Cela a constitué ici une véritable gageure, un défi complexe à surmonter. Un grand écart a été nécessaire et les chemins de traverse que j’ai empruntés semblaient, en apparence, n’avoir plus aucune accointance avec ce que l’on pourrait attendre de la posture d’un analyste…
J’ai intitulé cette vignette: « Une crèche woke »
J’emploie ce terme « woke » tant dans son sens premier, afro-américain, désignant un éveil nécessaire à l’endroit des injustices sociales, que dans son sens plus péjoratif, attribué par les détracteurs de ses dérives idéologiques.
Je suis contactée par la directrice d’une crèche d’une ville de l’est de la France, donc très éloignée d’ici. Je précise cela parce qu’elle me dit avoir obtenu mes coordonnées par un directeur faisant partie d’un groupe de directeurs que j’ai en supervision, et qu’elle me contacte car elle a épuisé toutes les possibilités d’intervention professionnelles dans sa ville. Selon ses dires, quatre intervenants se sont cassé le nez sur le problème qu’elle rencontre avec son équipe. Ce genre d’information m’incite toujours à bien évaluer la donne afin de m’épargner de jouer les Don Quichotte. Cela dit, je ne cherche pas en savoir davantage sur ces interventions successives mais je considère l’insistance de sa demande et l’invite à m’exposer la situation. Elle évoque un conflit dans son équipe, principalement entre trois personnes, et un défilé régulier de professionnels dans son bureau, professionnels qui viennent pour se plaindre les uns des autres. Elle affirme qu’il est impossible de traiter cela en réunion, car lorsqu’elle tente une amorce, c’est, dit-elle le mutisme total: personne ne se risque à soutenir une parole, une position, ou une demande. Elle précise que le silence peut s’installer longtemps et qu’elle commence à limiter ces temps de réunion durant lesquels elle se sent mal à l’aise et impuissante. Je vous passe nombre d’étapes, mais j’accepte de les accompagner et, afin de dégager avec eux la problématique de ce service, je demande dans un premier temps à recevoir individuellement tous les membres de l’équipe, directrice comprise.
Je découvre sans surprises une équipe qui n’en a que le nom, un fonctionnement clanique, une guerre de tranchée sur le terrain du savoir, un terrorisme du savoir. L’enjeu principal concerne la méthode à employer, celle qui serait La bonne pour s’occuper des enfants. Parmi tous les professionnels que je rencontre, il y a trois auxiliaires de puériculture ayant entre vingt et trente années d’ancienneté dont l’une tient à me préciser qu’elle a élevé cinq enfants, je suppose pour me faire entendre qu’elle a une expérience significative. Je trouve ces professionnelles dans un état d’angoisse et de stress conséquent. Elles sont en grande souffrance, viennent au travail disent-elles avec la boule au ventre et ont vraisemblablement perdu toute confiance en elles. Elles ont une attitude défensive de repli et travaillent dit l’une d’entre elles « clandestinement ». Par ce mot, elle veut dire qu’elles se cachent pour effectuer certaines tâches comme celle de changer la couche pleine d’un bébé. Face à mon étonnement, elle m’explique que deux professionnelles de l’équipe, une puéricultrice et une éducatrice de jeunes enfants revendiqueraient avec force l’application dans le service de la méthode à laquelle elles ont été formées toutes les deux et discréditeraient par ailleurs toutes les autres approches considérées comme passéistes voire maltraitantes. Lorsque je reçois ces deux professionnelles séparément, la puéricultrice semble attacher beaucoup d’importance au niveau de diplôme des salariés et considère que le leur, obtenu dans le cadre de cette formation “moderne“ leur octroie la légitimité du savoir à l’endroit des jeunes enfants accueillis. L’éducatrice de jeunes enfants semble elle se soumettre à sa collègue et relaye ses propos sans que je puisse percevoir une élaboration qui lui est propre.
La formation dont elles se revendiquent est la Méthode Pikler-Lóczy. Cette méthode a été développée au début du XXe siècle par Emmi Pikler, une pédiatre hongroise. Emmi Pikler a élaboré son approche en travaillant d'abord auprès de très jeunes enfants comme médecin de famille, puis en dirigeant, après la Seconde Guerre mondiale, la pouponnière de Lóczy à Budapest. Au cœur de sa méthode se trouve le respect du rythme propre à chaque enfant, le soutien de son autonomie et la valorisation de ses compétences naturelles, à travers le libre développement du mouvement, une qualité de relation attentive entre adulte et enfant, et des soins prodigués avec beaucoup de douceur.
Cette méthode est critiquée car ceux qui estiment qu’en mettant l'accent sur l'autonomie individuelle et un environnement peu ou quasi non interventionniste, elle ne favorise pas assez les interactions sociales entre enfants et avec les adultes, ce qui pourrait constituer un frein à son développement. Est également contesté le fait que l’adulte doivent être disponible pour l’enfant tout en restant relativement passif, sans initier de jeux ni enseigner activement certaines compétences. L’enfant serait privé de la manifestation du désir du professionnel à son égard, celle-ci étant supposée proscrite par cette méthode. Bon, comme souvent, la réalité est probablement plus nuancée, et cette méthode a sûrement été élaborée en réponse à un contexte précis, marqué par des dérives interventionnistes et autoritaires observées chez les professionnels de la petite enfance.
Cela dit, dans ce service, cette méthode a viré à l’idéologie et chacun, quelle qu’ait été sa place, a participé à ce destin funeste. Tous, dans ce collectif, ont contribué à la ratification de ces interdits par leur prescription, leur consentement, leur passivité ou leur rébellion masquée: interdit de tenir la main d’un tout-petit pour monter ou descendre l’escalier; interdit de changer sa couche sans son accord; interdit d’employer des mots comme: « bavoir », « tétine », « pipi », « caca » , « sage »… ; interdit de dire: « tu vas tomber » ou « c’est facile ».
Et surtout interdit de manifester le désir de jouer avec un enfant et de le stimuler de quelque façon que ce soit. Certaines couches, très lestées, ne sont changées que lorsque l’une a le dos tourné et qu’une autre « fait le guet ».
La crèche est devenue un champ de bataille où il vaut mieux rester sur ses gardes, car chacune est sous le regard scrutateur des autres, observée, épiée, critiquée en sourdine, voire humiliée devant les enfants et ses collègues. Plus personne ne se parle. Les rares mots échangés ne sont que reproches ou murmures de complot, et, inévitablement, les enfants pleurent beaucoup.
Ce service a atteint le paroxysme du politiquement correct. Le politiquement correct désigne une attitude visant à modifier le langage pour éviter d'offenser certaines catégories de personnes. C’est un instrument idéologique qui limite la liberté d'expression et impose une pensée unique.
Hannah Arendt, encore elle, nous dit: « Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n'est pas que vous croyez ces mensonges, mais que plus personne ne croit plus rien. »
J’ai transformé sa formule pour l’adapter à la situation présente, ce qui donne: « Quand tout le monde sait tout en permanence, le résultat n’est pas un enrichissant cumul de savoirs, mais que plus personne ne parle. » Je crois n’avoir jamais vu une parole aussi verrouillée dans une institution. Lorsque j’accompagne une équipe où les enjeux et les conflits sont importants, il me parait essentiel de résister moi-même au clivage, et je tente toujours de dégager la zone dans laquelle les protagonistes ont encore quelque chose en commun. Il faut parfois descendre profondément pour la trouver, surtout lorsque ce sont des valeurs mêmes qu’ils ne partagent plus.
Ici, ce qu’elles partagent, c’est une espèce de loyauté, et probablement une douloureuse jouissance, qui les conduit toutes à taire cette situation inacceptable pour les enfants accueillis. Et puis, quid de la position de la directrice dans cette affaire? Elle demande de l’aide, mais semble se tenir à distance de ce chaos. Plus tard, je comprendrai pourquoi; pour l’heure, je décide de les réunir et d’engager avec elles un travail de déconstruction.
Je commence par dire que tout mes propos vont relever du mensonge, ce qui crée la surprise et les intrigue. Puis je leur propose un dialogue socratique, non dans le but de favoriser leur esprit critique déjà bien affuté, mais pour les inviter à lorgner du côté de ce qu’implique le fait même de parler.
Nous démontons ensemble leurs certitudes professionnelles, nous interrogeons leur rapport au savoir, nous faisons de toute vérité un mensonge et de tout mensonge une vérité. Nous remontons la chaine du symbolique et de l’imaginaire pour nous rapprocher du réel insaisissable qu’elles ont en commun. Les concepts lacaniens me sont précieux dans ces circonstances; je tente de les vulgariser sans les trahir. Je crée un choc. Je touche un peu à leurs mécanismes de défense.
Je ne suis ni dans le discours de l’analyste, ni véritablement dans une démarche clinique au sens classique du terme. Je me tiens sur une note de passage. Après ce long “démantèlement“, l’effet est celui escompté: cela génère un léger effondrement, les rois nus sont désarçonnés, mais ils commencent à se mettre à parler…
« Comment avons-nous pu en arriver là ? » dit l’une. « Nous protégions peut-être quelque chose » ajoute l’éducatrice de jeunes enfants, restée plus discrète jusque là.
Nous retrouvons ici tous le ingrédients de la maladie moderne du lien social. C’est bien un douloureux et menaçant rapport au manque que partageaient tous les membres de cette équipe qui les a conduits dans cette chienlit. Pas de capitaine sur le bateau qui se transforme en galère. Pas de Père symbolique pour permettre de fonctionner ensemble en intégrant l’inconsistance du savoir et les ratages de la rencontre, à savoir le non rapport sexuel. Fonctionner ensemble malgré — ou grâce à — l’impossible. Non, ici, c’est un savoir érigé au rang de dogme qui a pris la place. La parole en a été confisquée.
La directrice était à mille lieues d’imaginer ce qui se passait dans son service. Elle a fini par confier qu’étant ni puéricultrice ni éducatrice de jeunes enfants de formation, elle ne se sentait pas légitime à intervenir sur la dimension clinique du travail. Elle a également reconnu qu’elle avait tendance à l’évitement, se réfugiant dans son bureau dans des tâches administratives.
La Puéricultrice, « leader » du service, a, sans qu’on le lui ait véritablement demandé — mais aussi sans l’en empêcher —, pris la place de la précédente directrice lorsque celle-ci est partie et ce, jusqu’au recrutement de la nouvelle, neuf mois plus tard. Elle m’a confié qu’elle s’attendait à ce qu’on lui propose le poste, ce qui n’a pas été le cas. En outre, elle n’a pas assumé la démarche de postuler elle-même. Elle a interprété cette absence de sollicitation comme un désaveu de ses compétences et s'est cloîtrée dans une frustration empreinte d’une forte hostilité. J’entends néanmoins dans son discours une certaine ambivalence quant à son désir d’occuper un poste de directrice: la peur de se voir exposée. Elle a donc fait le choix d’agir en souterrain, mais la frustration est là. Avec la directrice, elles ont conclu une sorte de pacte tacite dont toutes deux tirent quelques bénéfices secondaires: la directrice ne se sentant pas à la hauteur de l’autorité qui lui a été conférée (registre du symbolique) délègue sous le manteau à la puéricultrice le pouvoir dans le service (registre de l’imaginaire); quant à la puéricultrice, elle peut ainsi exercer un pouvoir sans avoir à assumer ni à soutenir son propre désir, et donc sans avoir à en payer le prix, qui aurait impliqué de se soumettre aux lois du dispositif symbolique que constitue l’Institution.
Pour ce qui est des auxiliaires de puériculture, l’une d’elle dira que c’est sa honte de ne pas savoir trouver les bons mots avec les enfants qui l’a empêchée de parler. Une autre, la honte de ne pas être suffisamment diplômée, mêlée à la crainte des représailles et de perdre son emploi.
Derrière ce mutisme collectif, chacune cachait son propre manque, considéré et entretenu par toutes comme un lieu d’ignominie. Par ce silence, chacune préservait probablement aussi — inconsciemment — sa propre jouissance.
A l’issue de ce travail, la puéricultrice “leader“ a sollicité une rupture conventionnelle qui a été acceptée. Sans surprise, un apaisement s’est vite fait sentir. La directrice a pris la mesure des conséquences de sa place non véritablement occupée mais elle a dû se confronter, avec l’association qui l’emploie
- et qui l’avait laissée en roue libre —, à la question de ses compétences à diriger
une crèche, de sa formation et de la politique institutionnelle abandonnée jusque là à la jungle idéologique de la loi du plus fort.
J’observe de plus en plus fréquemment, dans ma pratique au sein des institutions, cette même problématique sous différentes formes. Une kyrielle de services est proposée, sans que l’on puisse y discerner un sens, une politique, une direction donnée ni les conditions nécessaires à l’émergence d’une parole, au sens clinique du terme. Comme si l’objet institutionnel — ce pour quoi l’institution existe — se suffisait à lui-même, et que chaque professionnel était censé avoir « reçu » La Vérité, une bonne fois pour toutes, quant au savoir-être et au savoir-faire que cet objet requiert. Comme si la pratique n’avait plus besoin d’être pensée, comme si elle coulait de source; de sources ruisselantes de protocoles et de démarches qualité… La désertion du Père symbolique génère une détresse silencieuse et archaïque, qui elle convoque un père imaginaire, lequel va inévitablement installer les conditions d’émergence de toutes les formes perverses du lien social.
Nombreuses sont les universités et les grandes écoles à traverser ce type de crise. Ce sont spécifiquement ces espaces de transmission du savoir qui deviennent menaçants lorsque la fonction symbolique n’y opère plus. Le savoir sans trou dans le savoir est une bombe à retardement. Tous les modes d’oppression y sont alors convoqués, prétendument au nom des causes les plus nobles et les plus vertueuses. Plus que jamais, la fin semble justifier les moyens…
Au nom de la pluralité et du politiquement correcte mais aussi par défaut d’élaboration clinique, la plupart des Institutions n’ont plus de politique. Elles se créent en répondant à un cahier des charges, par “fusion“ ou “absorption“ et s’en remettent aux protocoles, aux prêts-à-penser et aux « formulaires d’évènement indésirables », laissant les professionnels démunis, contraints de ne compter que sur eux-mêmes, aux prises avec leur propre jouissance sans limite et sous la menace perpétuelle de celle de leurs pairs. Comment survivre — au sens winnicottien — dans ces conditions face aux symptômes et à la pulsion destructrice des « Institués ». Quant à eux…
Quelle que soient les manquements que j’observe chez les professionnels dans ce système à la dérive, quelle que soit leur place, je reste touchée par la détresse sous-jacente qui les a conduits à se comporter de la sorte. Un système peut insidieusement déshumaniser bon nombre de personnes, lesquelles se protègent en ne voulant rien savoir de ce qu’elles cautionnent ou agissent, pour compenser leur frustration. J’ai pour mot d’ordre d’opérer un déplacement à l’endroit de mon propre transfert, généré immanquablement par ces situations visqueuses afin d’éviter de devenir un maillon supplémentaire de cette chaîne morbide et maltraitante. Je ne me pose ni en experte ni en arbitre, je ne cherche pas la vérité; En revanche, je ne suis pas ignorante et à ce titre, je m’efforce d’incarner l’impossible. Et c’est au nom de cet impossible que je m’octroie une grande liberté.
Nous nous devons d’aller mettre les mains dans la mélasse, car, si nous avons suffisamment séjourné sur le divan pour survivre à la vue traumatique de ce trou noir indélébile que la parole a laissé sur notre corps, alors, nous devrions être à même de tenir sur ces places qui ont été désertées au sein de nos institutions et qui peuvent faire point d’arrimage pour relancer « l’appareil à parler ».
Notes
- Cette citation du poète Friedrich Hölderlin est extraite de Patmos. Autre traduction plus fidèle: 1 « Mais où est le danger, là croît aussi ce qui sauve ». Hannah Arendt, The Origins of Totalitarianism, (1951) 2 Antonio Gramsci, Cahiers de prison, tome I (Paris : Éditions Gallimard, 1978)
- Entretien avec Hannah Arendt, ORTF 1973
- Jacques Lacan, a repris cette expression allemande « Sprechenapparat », l’appareil à parler, 5 dans un sens métaphorique et psychanalytique, pour parler du sujet parlant, ou parlé, par le langage.
Citer ce texte
Isabelle Pignolet de Fresnes, « Intervention au séminaire du 15/03/2025 », L’@psychanalyse, 2 mai 2025. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/isabelle-pignolet-de-fresnes-intervention-au-seminaire-du-15-03-2025 (consulté le JJ/MM/AAAA).