Textes

IPOP : un petit détour par l’analyse profane

33 min de lecture · 13 pages dans l’original Partager

Pourquoi IPOP ?

Un cahier à charge...

Lorsque j'ai pris connaissance, au mois de décembre 2019, du Cahier des Charges de l'Agence Régionale de Santé (ARS) de la Nouvelle Aquitaine, véritable cahier à charge, indiquant de manière très autoritaire les changements à venir dans "l'offre de soin" des Centres Médico-Psycho-Pédagogique (CMPP) de la région, j'ai été ramené à des questions anciennes (bien que toujours actuelles...), liées notamment à la démarche dite qualité dans certains établissements médico-sociaux. Certains enjeux diffèrent mais la même idéologie semble à l'oeuvre, elle fabrique et impose des instruments et des approches qui font système et procèdent à la réification du sujet dans les pratiques d'éducation et de soin. Le changement à venir paraît considérable. Il faut désormais entrer "officiellement" et "totalement" dans l'ère du neurodéveloppement, des "troubles neurodéveloppementaux", à "diagnostiquer" et à "traiter" selon les recommandations de la Haute Autorité de Santé (HAS), dont nous savons désormais le sort qu'elle réserve à la psychanalyse, et donc, in fine, au sujet désirant. A lire attentivement ce fameux cahier, on repère quelques légères discordances dans le texte sans pour autant que cela ne vienne contrarier la logique d'ensemble. C'est un document à lire tant il met en évidence à la fois l'éradication d'une forme de subjectivité marquée par la division, mais aussi logiquement et de manière concomitante, la réduction de la condition humaine à une "assemblée de neurones". Dans un tel contexte "l'expertise parentale", revenant avec insistance, soulève bien des questions tant dans les pratiques professionnelles qu'en ce qui concerne les enjeux de la filiation. Pour ma part, une préoccupation teintée d'angoisse me revient fréquemment, à savoir le devenir sujet, ou l"appel du sujet à venir", dans la mutation anthropologique en cours. Un tel changement paradigmatique dans la culture des CMPP nécessite, pour le moins, de prendre le temps d'une "problématisation critique". Un cahier à charge, donc...mais de quel procès s'agit-il ?

Le sujet en procès...

L'avènement de la psychanalyse, avec Freud puis avec Lacan, vient précisément entamer le cogito cartésien et l'univocité du symbolique. Pour Freud, le "doute" vient notamment du rêve. Cette "pensée inconsciente" qu'est le rêve ne serait-elle pas le "lieu" du je pense par lequel le sujet révêle sa vérité ? D'en affirmer la certitude Freud réalise "le progrès par où il nous change le monde". Partant de Freud, et reprenant ceux qui ne savent pas ce qu'ils disent mais qui disent avant les autres, à savoir les poètes, Lacan porte intérêt à la petite phrase de Rimbaud : je est un autre. Cet autre étant à prendre avec la plus grande précaution. S'agit-il du semblable, du prochain, d'un idéal de je, d'une cuvette ? Autant d'autres. Descartes, dans le fil de ses Méditations, établit son cogito : "Je pense donc je suis". Et c'est du doute qu'il tire l'assurance de penser. Comme Lacan le souligne "ce que vise ce je pense en tant qu'il bascule dans le je suis, c'est un réel". Reste encore à s'assurer du vrai et, pour Descartes, cette garantie du vrai est fournie par un Autre pas trompeur, un Autre qui garantisse que la raison objective soit pourvue "des fondements nécessaires à ce que le réel même dont il vient de s'assurer puisse trouver la dimension de la vérité". Cet Autre, ici Dieu parfait, écrit Lacan, fait de la vérité son affaire et "quoi qu'il ait voulu dire, ce serait toujours la vérité". Tentons un pas supplémentaire : le sujet est à "décrotter du subjectif", il se présente comme "sujet sans subjectivité", effet de la chaîne signifiante il se destitue en s'instituant et s'institue en se destituant. Autrement dit : à être signifiantisé il s'en trouve mortifié. Provenant du champ de l'Autre, le sujet amène au questionnement concernant deux modalités de son rapport à l'Autre : l'aliénation et la séparation. Ce sujet là et son rapport à l'Autre voilà probablement ce dont les tenants lieu de l'hypermodernité ne veulent rien savoir...

Agencements...

Pour Foucault, les dispositifs institutionnels fabriquent des "sujets" à travers des procédures d’assujettissement, en gouvernant les corps et la vie. La subjectivation "désassujetissante" ne pourrait donc être appréhendée que par la désubjectivation qu'elle nécessite. Ainsi, le contre-point au pouvoir politique n'aurait "pas d'autre point, premier et ultime, que dans le rapport de soi à soi". Premier peut-être, ultime sans doute pas. Il y faudrait quelques autres pour produire des "agencements collectifs d'énonciation". Peut-on envisager d'autres agencements, occuper un point aléatoire, plus ou moins aléatoire, pour redéfinir, sans la figer, la réalité relative d'une subjectivité vive, ouverte, acceptant l'épreuve de la division, là où semble désormais régner une neuro-réalité absolue unifiante et totalisante ? La dé-mesure d'une telle perspective ne devrait pas générer une mobilisation de masse...

Depuis quelques mois l'idée de créer un lieu analytique, lieu hétérotopique, à Angoulême circulait fréquemment dans les échanges entre différents praticiens, notamment lors du séminaire de Jean-Louis Sous. Celui-ci en a proposé les modalités : repérage toponymique plutôt que localisation topographique, "jouer la carte du profane" en "retournant freudiennement" à la question de l'analyse profane. Un site numérique sera créé avant fin novembre 2020 pour accueillir différentes productions écrites et des initiatives individuelles et/ou collectives seront prises pour travailler corps présents.

Xavier Gallut

I.p.o.p

Lors de la réunion du 23 octobre 2020 à Angoulême, l’agencement I.P.O.P (interrogations psychanalytiques d’orientation profane) a été créé en tant que contrepoint ou contre-champ, aux discours qui fabriquent les représentations de notre modernité (novlangue gestionnaire, tout à l’imagerie neuro-cognitive, médicalisation des affects et du désir, entités nosographiques mises en cases, modes de transmission de la psychanalyse). Les correspondants qui souhaiteraient s’y inscrire peuvent le faire en adressant un chèque de 20 euros (mise valant pour l’année 2021) au trésorier : [adresse protégée], et en précisant leur email :

Jean- Marie Lecointre, 13 rue Gaston Agard, 16 800 – Soyaux –

Cette inscription permettra à chaque correspondant de déclarer ses initiatives (groupes de travail, associations…) d’adresser ses questions sur sa pratique (théorique, clinique ou institutionnelle) de devenir lecteurs ou auteurs (aucune obligation de publication ne saurait être requise) de textes qui circuleront dans cet agencement. Ces différents styles d’interventions peuvent être adressés

soit à : Élodie Imboug-Bois : [adresse protégée]

ou à : Xavier Gallut : [adresse protégée]

ou à : Jean Louis Sous : [adresse protégée]

L’intervention de ces secrétaires de rédaction ne portera, en aucun cas, sur une ligne éditoriale ou doctrinale. Ils veilleront à la présentation des articles et s’assureront du respect des règles déontologiques de publication (exclusion de tout propos injurieux ou raciste). En revanche, il serait souhaitable que cette circulation de textes donne lieu à des échographies, de possibles réactions ou relances de la part des correspondants, dans l’esprit de cet espace favorisant, l’hétérogénéité, l’altérité.

Un dispositif qualifié de CINECURE pourrait être également envisagé : il s’agirait de proposer un partenariat avec le Cinéma de la Cité (Art et essai) d’Angoulême afin de présenter des films dont l’écriture cinématographique se révèle enseignante pour le savoir analytique. Leurs choix et la discussion de leur thématique après projection (type ciné-club) concerneraient les correspondants de l’agencement I.P.O.P.

Tous les ans, une Assemblée Générale questionnera les problèmes rencontrés dans ce dispositif et proposera aux correspondants un possible tourbillon ou renouvellement des fonctions. La liste des correspondants sera publiée sur ce Blog-Notes, qui devrait être ouvert, avant la fin du mois de novembre. Nous vous en ferons savoir les coordonnées.

Ci-joint, un commentaire du texte freudien sur La question de l’analyse profane développant la portée de ses résonances dans le contexte de notre époque.

Un p’tit détour par l’analyse profane

PRO

-

À la place de, en faveur de, pour, partisan

-

Devant, en avant, quod pro fano est, ce qui est devant le temple.

Prolégomènes

À l’heure où tous les canaux de l’information et de la communication, la presse, les mass-médias, les magazines, les journaux, les réseaux sociaux, les plateaux de télévision ne cessent de se gargariser sur les qualités de l’expertise, se pressant, s’abritant derrière leurs sentences1 et ne jurant que par l’entremise de ses verdicts ( « je parle sous le contrôle d’un expert, je m’adresse à vous, car j’ai besoin de votre expertise » ), il pourrait apparaître de salubrité publique de retourner, freudiennement2 parlant, à La question de l’analyse profane. Ce texte fut écrit en 1926 dans le contexte et les circonstances suivantes : au cours du printemps 1926, Théodor Reik, membre de la Société psychanalytique de Vienne fut l’objet d’une plainte pénale pour exercice illégal de la médecine qui faisait le procès et mettait en question la pratique de la psychanalyse par des non-médecins. Freud répliqua dans l’urgence et boucla en quelques mois la rédaction ce cet opuscule qui parut en librairie dès le mois de septembre 1926. Si l’action en justice s’éteignit (peut-être grâce à l’intervention et la notoriété de Freud ou faute de preuves par rapport à la plainte d’un patient peu digne de foi), il n’en demeure pas moins que cet ouvrage fit l’effet d’un véritable brûlot bousculant l’institution analytique et enflammant bien des débats autour de la question de la formation des analystes.

Aujourd’hui, les choses se sont nettement déplacées dans la référence au médical. Même s’il a pu subsister, encore, dans la période post-freudienne, certaines postures, quelque scepticisme à l’égard de l’exercice de la psychanalyse et du fondement de sa méthode ou quelques velléités nostalgiques de mainmise et de reprise de pouvoir, il n’y a pas eu, somme toute, de procès en illégalité mais tolérance à sa pratique. Mais, aujourd’hui, le contexte et la donne ont changé.Il y a eu surenchère. Sous la pression économique de la gestion3, de protocoles d’évaluation et de la

1 Et même, l’Agence Régionale de Santé de la Nouvelle Aquitaine, recommande et préconise de faire valoir l’expertise parentale, comme si la parenté devenait neuro-cognitivement assermentée par rapport à toute émotion ou affect à l’égard d’un enfant. « Parent 1, « parent 2 » pourraient être, aussi, inscrits dans le fichier scolaire de l’enfant. Ça la fiche vraiment mal quand la novlangue gestionnaire, technocratique, anonyme, met au pas (1,2) la vérité vivante d’une filiation. Ceux qui se disent ouverts à de nouvelles recompositions familiales, composent hypocritement avec la loi en n’osant même pas nommer les alliances réelles d’un père et d’une mère, d’une mère et d’une autre mère (ça s’appelle des lesbiennes) d’un père et d’un autre père (ce sont des gays). Et ce, au détriment des hétérosexuels qui ne sont plus désignés comme papa ou maman ! De sorte que la psychanalyse, désormais, serait coincée entre deux paradigmes : le paradigme médical de l’expertise cérébrale, de l’imagerie mentale et l’expertise parentale !

3 Il n’est qu’ à entendre aujourd’hui comment la métaphore de la « gestion » fait contamination médicalisation des affects, des émotions et du désir, la psychanalyse ne serait plus considérée comme illégale mais comme une imposture dont il faudrait prôner la suppression dans le cursus des études universitaires, l’éradication, voire l’interdiction.sur la scène publique. Et du même coup, l’acception du terme de « profane » aurait sérieusement mutée pour être résolument discréditée. Cet adjectif ne pourrait plus apparaître comme qualifiant une revendication, une affirmation mais comme une disqualification irréversible, une condamnation irrémédiable. Ça ne cesse d’infuser dans la société, de s’inculquer et de s’insinuer dans les représentations collectives. Nous serions devenus des vulgaires profanes, au sens d’amateurs, de Béotiens, de scientifiquement incultes, voire de « charlatanalystes ». Et dire que Freud, dans ce livre, ne se gêne pas pour railler les médecins et leur attribuer cette qualification : ils ne possèdent pas les connaissances et les capacités requises, ils pratiquent le traitement analytique sans l’avoir appris et sans le comprendre. Ils représentent le plus gros contingent de charlatans4 ! Ce sont eux les usurpateurs. Cinglant retournement, retour à l’envoyeur. Quel chassé-croisé !

Scénographie

Pour se situer dans ce nouveau contexte, il nous faut faire retour sur le dispositif d’écriture que met en scène Freud, dans la rédaction de son texte. Dans la veine et la plus pure tradition des dialogues platoniciens (Socrate, l’esclave et ses protagonistes… ) il s’invente un personnage qu’il nomme « interlocuteur impartial5 » destiné à lui poser des questions sur la méthode et les fondements de la psychanalyse. Mais est-il si impartial que cela ? Un objecteur d’inconscient, en quelque sorte, qui peut argumenter, contester et qui pourrait représenter un alter ego de Freud, une partie ou des parts de lui-même, sur lequel il s’appuie et étaye sa thèse tout en exprimant ses propres incertitudes. Il pousse Freud dans ses derniers retranchements afin qu’il précise et développe sa pensée. Cet interlocuteur dit ou supposé « impartial » n’est pas aussi neutre où impassible que ça : il peut manifester des signes d’impatience, pressé de recueillir le savoir freudien tout autant qu’exprimer sur son visage, soulagement ou détente voire… ironie ou dédain lorsque est évoqué le principe de l’association libre. Rien que cela ! Des mots, des mots et encore des mots comme le dit Hamlet ! Serait-ce magique ? Les souffrances s’envoleraient à la guise de

jusqu’à indigestion : on gère ses enfants, sa femme, sa maîtresse, le groupe, son relationnel, son plan de carrière…Peut- on également, neuro-cognitivement, gérer son cerveau ? Il est devenu l’organe encé-phallique, par excellence. Peut-être existe-t-il encore quelques actes manqués qui échappent, dans les décisions prises, à toute maîtrise cérébrale ? Que je sache, on n’a pas encore découvert le centre ou les synapses du lapsus, les circonvolutions de la métaphore, trope nécessaire à l’effet poétique, la création artistique. Ces tropismes sont difficilement rabattables sur la notion de protocoles. C’en est trop ! Il n’est pas si sûr qu’on retrouve la trace du trait d’esprit dans le sillon ou la scissure de Rolando, pas plus qu’on ne puisse réduire la métonymie à une question d’anatomie ou décortiquer, approcher l’ombilic du rêve dans le tracé du sommeil paradoxal. Les neuro-sciences se heurtent à ce problème plus qu’épineux : leur interprétation du langage en termes de codage, d’information, ou de communication (on sait l’usage trompeur, abusif, manipulateur qui est fait aujourd’hui) se heurte à la question de la fiction et du fantasme qui, aussi, nourrissent freudiennement, notre vie.

S. Freud, Ibid., p.1 Il se trouve que dans L’avenir d’une illusion, paru en 1927, Freud utilisera le même procédé…

mais en qualifiant, cette fois-ci, l’interlocuteur, « d’adversaire » : une investigation qui se poursuit sans être dérangée, tel un monologue, n’est pas tout à fait sans danger. On cède trop aisément à la tentation de repousser les pensées qui voudraient l’interrompre, et en échange, on ressent un sentiment d’incertitude que l’on finit par vouloir étouffer par un excès de détermination. Je me représente donc un adversaire qui suit mon exposé avec méfiance et je le laisse placer un mot, ici ou là. » lettres volantes ou volées ? Et puis, aussi, il n’est pas aussi ignorant ou désarmé que l’on aurait pu le croire. Il pose la question de l’influence du psychanalyste sur les patients, en comparaison avec la confession catholique ou l’hypnose. Ce protagoniste se permet même de renvoyer à Freud son agressivité, son agacement, lorsque se pose la question de l’interprétation arbitraire et du sens des rêves « que la psychologie universitaire n’a jamais pu donner ». On peut remarquer que dans ces échanges, la langue utilisée s’écarte de toute conceptualisation métaphysique et quand notre interlocuteur interroge la notion d’appareil psychique, Freud y répond de la façon suivante6 :

Vous contesterez sans doute que pour désigner ces deux instances ou provinces psychiques, nous ayons choisi deux simples pronoms au lieu d’introduire pour elles des noms grecs bien sonnants. Mais nous aimons, en psychanalyse rester en contact avec la pensée populaire dont nous préférons rendre les notions utilisables pour la science plutôt que les rejeter. Nous n’en avons aucun mérite, nous ne pouvons pas procéder autrement, parce que nos doctrines doivent être comprises par nos patients qui sont toujours très intelligents mais pas toujours savants. Ce ça impersonnel se rattache directement à certaines formes d’expression de l’homme normal. On dit : « ça m’a fait tressaillir » ; j’avais ça en moi, quelque chose qui était en cet instant plus fort que moi ». « C’était plus fort que moi ».

Freud exprime quelques scrupules, s’excuse presque auprès de son protagoniste qui, de fait, n’est autre que lui-même, du langage profane voire « provincial » utilisé pour expliciter la topique de ces provinces « psychiques » qui ne sauraient se centraliser dans une instance centralisatrice. L’une déborde, peut mordre sur l’autre. Sur la scène de l’écriture, .ce procès fait aux instances conceptuelles qui se présentent sous des titres trop ronflants, est redoublé par l’instance même de l’interlocution où se disent et se contredisent affirmations et objections. Freud emploie même, à deux reprises, le pronom nous. Qui est englobé, compris, dans cette énonciation ? Lui et sa propre objection ou division ?

Quelques détracteurs pourraient s’empresser d’interpréter ce passage comme une concession complaisante, un côté démago freudien destiné à séduire un public potentiel de la psychanalyse attiré par ce populaire langage. Ce serait plutôt une manière de faire entendre, résonner, au-delà du savoir référentiel d’un diagnostic, d’une entité psychopathologique (qui foire toujours s’il est asséné à la Diafoirus) le titre d’un symptôme à même sa langue, au sens où un titrage désigne la proportion, la composition, les degrés d’un alliance, comme le rapport d’une substance dissoute dans une solution, saturée ou sursaturée.

De plus, cette pop nomination du ça, est une espèce plutôt trébuchante que sonnante, entrant en résonance avec ce qui échappe à la maîtrise d’un moi fort (c’était plus fort que moi), introduisant l’excentricité de l’inconscient, ses bévues, les résurgences. De l’insu. De même, on pourrait faire du sur-moi une entité conceptuelle, empilée sur une autre dans la localisation d’un espace, mais on peut l’appréhender comme un surplomb dressé sur vous, qui vous plombe physiquement, vous colle à la peau, dans un terrible accablement.

Ainsi, dans cette langue, Freud ne s’adresse plus exclusivement à un Publikum, public d’initiés constituant une officine ou une société savante mais à l’Offentlichkeit7 au tout venant de non-initiés.. De sorte que le qualificatif de profane surdétermine le croisement de trois séries : un non-médecin, en tant qu’oreille profane, offre au public tout venant, l’écoute du savoir textuel « conceptueux » de la langue, lequel se démarque d’une prise trop conceptuelle d’un savoir référentiel. Telle serait la localisation, l’hétérotopie de la psychanalyse dans la cité alors que, par les temps qui courent, fleurissent sur les plaques des rues, une kyrielle ou une ribambelle de spécialistes en tout genre.

La psychanalyse serait, justement, un rituel profane de déplacement ou de détournement, dans la mesure où elle interroge la demande exprimée dans le trop-de-sens de formules consacrées (burn-out, dépression, bi-polarité, autisme… ) en suspendant8, en profanant dans les entretiens préliminaires, toute causalité pré-déterminée9 et formatées dans les nouvelles religions de la novlangue10. C’est une invitation à ce que ça cause… autrement vers ce qui a pu rater ou avorter. La lettre en instance ou en souffrance, même si nous sommes instamment sommés (sollicitation pressante) d’en affranchir l’adresse, ne saurait se résoudre en instance ordinale. Elle est plutôt occasion, à faire cas (instance11 en anglais) des circonstances qui ont fabriqué le symptôme, d’entendre le procès du sujet divisé entre la demande et la défense. Il peut arriver aussi, que cette demande se présente dans une langue de bois psychanalytique ( « Êtes-vous freudien ou lacanien ? Mon enfant a un oedipe non résolu, suis-je autiste ? J’ai des problèmes avec le non-rapport sexuel ») dont il s’agira, également, de désacraliser la formulation.

Mais, dans le cours de la discussion avec cet interlocuteur impartial, les choses ne n’arrangent pas vraiment pour que ce dernier soit persuadé du bien-fondé, de la justesse, de la rigueur de la méthode analytique. Ça va de mal en pis ! À quoi bon ergoter sur la distinction médecin/non-médecin, si le doute persiste sur la pertinence de la psychanalyse12. Freud avance alors que pour en être véritablement convaincu, il faut avoir fait, soi-même, l’expérience d’une analyse. Cette analyse soi (Selbstanalyse) n’est pas analyse de soi par soi mais passe par l’Autre d’un analyste et donc par un transfert. Si le savoir est trop référentiel (un discours) veut faire preuve ou démonstration, la transmission échoue. Ce sont les formations de l’inconscient (le tissu, l’étoffe topologique d’un texte) éprouvées par l’analysant qui pourraient faire fondement, garantie de la formation d’un analyste. C’est probablement ce que Lacan pouvait attendre d’un dispositif de passe où un passeur désigné a pu suffisamment faire passer son « soi » au « lui » pour ne pas mettre trop de ses plis dans ce qu’il entend du passant et ne pas le rabattre sur un « entre-soi » institutionnel. De même que le passant n’aurait pas à satisfaire le « plus-de-jouir » de l’institution en servant aux passeurs la dernière mouture vérifiant les signifiants-maîtres de la dernière théorie sur la passe. Peut-être que cette façon de distinguer passe et école ferait la distinction, l’élégance d’un lieu nécessaire à recueillir les textes de chaque passant à travers sa singularité.

Pro

Dès lors, la scénographie du texte de Freud est à interpréter, littéralement comme un dispositif institutionnel qui pourrait régler les agencements d’une institution mise à l’école du profane. Cette part de profane qu’incarne le dit « interlocuteur impartial », comme la case vide du

l’inconscient se prête à ce que j’ai cru devoir suspendre sous le titre de l’une-bévue. »

22 janvier 1964 : « Chaque fois que nous parlons de la cause, il y a toujours quelque chose d’anticonceptuel, d’indéfini. Eh bien, l’inconscient freudien , c’est à ce point que j’essaie de vous faire viser par approximation qu’il se situe , à ce point où, entre la cause et ce qu’elle affecte, il y a toujours la clocherie. […] Et qu’est-ce que Freud trouve dans le trou, la fente, la béance caractéristique de la cause ? Quelque chose de l’ordre du non-réalisé, quelque chose qui se tient dans l’aire du non-né. […] C’est le rapport aux limbes de la faiseuse d’anges. »

canelangue qui signifie « faire coincoin comme un canard », débiter des théories aussi automatiquement qu’une mitraillette sème des balles. Est-ce que le frayage lacanien, quand il applique systématiquement, use et abuse de notions comme la forclusion ou le réel, par exemple, quand il devient mot d’ordre ou ritournelles, relèverait d’une lacanalangue ?

objet de répondre à une première argumentation. Il s’agit aussi d’un débat contradictoire, de la mise en jeu d’un procès où s’affrontent des disparités de point de vue. jeu du taquin serait à… précieusement préserver, afin d’éviter une fossilisation des concepts, une sédimentation de leurs effets opératoires, en « taquinant » dans une position sans cesse renouvelée d’élève profane, ce qui pourrait encore enquiquiner leur application et interroger leur fabrication, leurs variations. Il s’agirait d’instaurer, plus explicitement, cette part de controverse, de disputatio (comme ce terme s’entendait au Moyen-Âge) de frottement, cet espace agonisitque selon Foucault qui, souvent, se réduit à des postures, binaires, antagonistes. La formation d’un analyste suppose qu’il demeure profane, ne pouvant s’identifier à un savoir absolu ou le sacraliser. Une profession de foi au « profane » vaut comme garde-fou du totalitarisme psychanalytique13, met en garde contre les professionnels de la santé psychique.

Dans son ouvrage :Profanations, Giorgio Agamben, fait remarquer que les philologues s’étonnent de la double signification contradictoire du verbe latin profanare : il peut tout autant signifier, rendre profane, (restituer à l’usage commun ce que la religion avait séparé, pétrifié) et, en même temps, consacrer, sacrifier14. Ce qui n’est pas sans rappeler l’article de Freud sur les Sens opposés dans les mots primitifs où il fait référence notamment aux qualificatifs latins, altus et sacer signifiant, à la fois, pour le premier, haut et profond, et pour le second, sacré et maudit. Il cite aussi la conjonction anglaise de without pour dire un « avec sans15 ». La fabrique d’un concept (frère jumeau de son contraire) peut toujours se faire par binarisme, couple d’oppositions binaires de sorte qu’un mot porte toujours la résurgence, l’ombre portée de son inverse (fort/faible, loin/près, dedans/dehors). Mais Freud fait aussi remarquer que le rêve excelle à réunir les représentations contraires et à les représenter en un seul objets (signe d’ambivalence ou immixtions identificatoires, condensation d’images, amalgames répétitifs). Ces renversements des matériaux interprétatifs renvoient plutôt au plaisir qu’ont les enfants à jouer avec le retournement du son des mots.

Tout se joue, me semble-t-il, dans cet usage contradictoire du terme de « profane » sur la valeur paradoxale, à double entente du préfixe latin pro : il peut tout autant indiquer une direction, une orientation précise (en avant vers le temple pour y accéder et y entrer) mais aussi faire poste restante en demeurant devant cet édifice. Dans le premier cas de figure, il y aura consécration, dans le second, suspension, halte devant toute précipitation religieuse. Ainsi, on pourrait dire qu’une édification théorique trop bétonnée et qui serait en instance de passer à sa religiosité d’un temple ou institution analytique (Freud en appelait instamment à se s’écarter de toute fascination des définitions) suppose un temps d’arrêt et de critique de son échafaudage.

Giorgio Agamben considère que le jeu (faire jouer par prise/déprise un concept trop figé dans une capture d’écran) participe de cette opération mutative qui fait passer le sacré au profane. Cette activité dessaisit nos fortes tendances et nos tropismes à nous rendre captifs de la prédation d’un système :

L’opération de profanation, comme le montre l’exemple du jeu, est à la fois plus subtile et plus complexe : elle ne se limite pas à abolir la forme de la séparation, pour retrouver, au-delà ou en deçà de son seuil, un usage intact. Il est des profanations jusque dans la nature : le chat qui joue avec sa pelote comme s’il s’agissait d’une souris (exactement comme le font des enfants avec d’anciens symboles religieux) fait tourner à vide les comportements qui sont propres à l’activité des prédateurs16

les parents, et notamment les mères d’autistes dans leur froideur à l’égard de leurs enfants. .Ces mêmes mères excédées d’être traitées de « frigidaires » ont, probablement, par représailles en miroir et réflexion spéculaire, accusé les pratiques du pack (enveloppement du corps dans des draps mouillés) destinées à prendre soin d’enfants s’automutilant. Elles ont qualifié ces actes thérapeutiques de maltraitance.

14 Giorgio Agamben, « Éloge de la profanation » in Profanations, Paris, Rivages, 2005, p. 91-117.

Paris, Idées/Gallimard, 1978, p. 59-67.

Mais il serait illusoire de croire qu’il existerait une césure nette, une séparation étanche entre ces deux registres de la culture. Le pur d’un côté, l’impur de l’autre. Un signifiant flottant peut circuler entre ces deux régimes. mordre, empiéter sur les deux aires. Il n’ y aurait pas de « pur » profane pas plus que de « pur » sacré, mais des restes, des séquelles, des résidus.

Une profanation absolue et sans le moindre résidu coïnciderait, alors, avec une consécration tout aussi vide et intégrale17.

Retenons, peut-être, pour notre gouverne, quelques conséquences à ces remarques. d’Agamben dans le champ analytique. Il ne saurait y avoir de demande pure. Elle se présente dans l’équivoque d’une formulation amphibologique autant dans son motif que dans les motifs véhiculés par les entités fictives nosographiques du discours ambiant. C’est un cas de figure de ce raccord, ce « déduit » comme le nomme Lacan entre psychanalyse en intension et en extension où il s’agira, en tant que préliminaires, de faire passer ces formules consacrées à une langue profane. Dès lors, il paraît difficile d’établir une stricte délimitation entre psychanalyse pure ou didactique (la pureté résiderait-elle dans le passage à la consécration d’ un devenir-analyste ?) et le tout venant d’une analyse, où il y aussi épure d’une histoire sans pour autant que ça pousse à l’analyste. Ce serait faire fi des multiples interférences en jeu dans ces différents régimes.

Puis, dans la suite du texte sur l’analyse profane, au moment de l’introduction de la question du sexuel, l’interlocuteur se montre indiscipliné, va résolument quitter une position impartiale pour dire ses réserves quant à la fonction du sexuel dans la formation des névroses18. Ce domaine avait déjà suscité dissidences et scissions chez les premiers « disciples »: Jung avait voulu édulcorer l’affaire et dissoudre la sexualité dans des archétypes mystiques tandis qu’Adler voulait faire du sexuel un besoin de puissance et de domination. Freud, ironiquement, le lui reproche, arguant que ce parti pris ne saurait lui laisser la liberté d’un jugement équitable au point que son contradicteur pense que la confiance entre eux est ébranlée et qu’après tout, o n aurait pu choisir quelqu’un d’autre ! Si Freud avait chois quelqu’un qui reconnaisse, sans barguigner, l’importance de la sexualité, on aurait crié à la complaisance et à la partialité ! Cette aversion du sexuel qui a pu caractériser la société viennoise de l’époque et susciter censures ou refoulement n’est plus de mise aujourd’hui. Pourtant, cette admission du sexuel passé au temple de la consommation, garde encore une grande part d’opacité que les études gays et lesbiennes ont révélé, en profanant, ébranlant quelques invariants soi-disant solides : peut-on encore freudiennement se régler sur ladite castration féminine (penisneed) recouverte par le succédané fétichiste et tenir le clivage comme marque de la perversion ? Peut-on toujours se référer à la sacro-sainte hétéronormativité oedipienne pour aborder la question de la différence sexuelle et parler d’un masochisme féminin supposé « de structure » en raison des souffrances dues au coït et des douleurs de l’accouchement. Qu’entendre du non-rapport sexuel lacanien ?

Cet aphorisme ne peut se mesurer (dans l’incommensurabilité même de cette relation) qu’à l’aune de cet étalon-un, comme s’il n’y avait de possible établissement d’un rapport que rapporté à la nostalgie transparente de l’unité. Est-ce, par inversion spéculaire, concéder à l’imprégnation catholique d’une spéculation sur le UN ? (vous ferez un dans une seule et même chair) Profaner cette séquelle de religiosité serait de lancer, à la cantonade : « on n’en a rien à foutre de faire UN ! ». Et pourquoi dire que ce rapport n’existe pas, sous prétexte que ça ne tombe pas juste ? Et justement, le geste érotique baguenaude souvent à la recherche de sa justesse. Certes, on n’a jamais vu deux corps s’enrouler, s’entortiller entre eux et jouir sans entrave, il y toujours un reste, mais qui peut relancer le désir dans son infinitude.

Notre interlocuteur supposé impartial paraît particulièrement curieux lorsque Freud lui parle du matériel d’une psychanalyse, des tonnes de minerai dont il faut extraire le métal précieux….

17 G. Agamben, Ibid., p. 102.

Mais pour garder cette comparaison, comment travaille t-on cette matière première ?

Mais quand Freud répond qu’il s’agit d’interpréter, là, ça lui hérisse le poil : c’est un vilain mot19 qui n’assure aucune fiabilité et ouvre à un arbitraire vertigineux où chacun peut y mettre la subjectivité de ses plis et faire passer son plus-de-jouir à travers l’association libre de l’analysant. Freud a beau en appeler à une « finesse d’oreille », à l’esprit de finesse, à un certain tact nécessaire pour saisir le chairos, le bon moment pour que l’interprétation passe et opère, ça ne suffit pas, désormais, à le dégoûter d’entreprendre un traitement analytique. Il n’ y a probablement pas, aujourd’hui, de sacro-saintes règles concernant la pratique de l’interprétation, la question de ses effets, dans les écoles de psychanalyse. Trouvent-elles un espace, un lieu pour les confronter, et surtout, sous quelle forme, dans quelles modulations ?

En matière de rêves, par exemple (question qui pourrait apparaître triviale) comment les analystes se situent par rapport au récit d’un rêve ou de rêves dans une séance ? Comment traiter la séquence de deux rêves qui s’enchaînent ? Qu’entendre par coupure ? Où passe-t-elle ? Coupure signifiante sur une équivoque ? Coupure par rapport à l’objet ? Comme distinguer, dans la formule condensée du Wunsch freudien, l’accomplissement d’un vœu, d’un souhait, d’un désir ? Et surtout, est-ce que l’équivalence nodale des trois dit-mensions ( imaginaire, symbolique, réel) ôte, de ce fait, la primauté accordée à l’exclusive dimension symbolique, à la décomposition en rébus, au détriment de la composition de l’image20 et de sa prégnance.

Une dernière surprise, et non des moindres, attend l’interlocuteur et peut-être aussi le lecteur. Freud assène à son protagoniste que les patients « ne veulent surtout pas guérir » ou du moins que leur moi a perdu son unité : ils veulent et en même temps, ne veulent pas, ils répondent, par autopunition, à l’exigence et l’impératif féroces de leur sur-moi qui, par leur maladie, les châtie.et exacerbe leur sentiment de culpabilité. Alors, devant ce brutal verdict et ce brutal jugement, son protagoniste reçoit cette assertion comme un véritable et ultime coup de massue qui le détourne définitivement de toute velléité d’exercer la psychanalyse. Cette objection d’inconscient, ces résistances à la guérison (nous dirions aujourd’hui, en termes lacaniens, un sujet divisé entre l’insistance d’un plus-de-jouir de l’objet a, son sabotage répétitif et le passage à la signifiance et au savoir) le guérit lui-même de toute envie de « saboter » ce métier (curieuse impulsion) et sabote par là- même son désir d’entreprendre une analyse sur autrui.

Si jamais j’avais ressenti la moindre envie de saboter votre métier et de renter moi-même une analyse sur autrui, ce que vous m’avez dit des résistances m’en aurait guéri21 .

Ce constat implacable, lucide et froid ferait de la psychanalyse un cas désespéré d’autant qu’une autre complication inattendue surgit : dans cette névrose de transfert détournée : advient un état amoureux morbide (sic), compulsionnel, coloré d’exigences jalouses et d’hostilité, qui ne serait qu’une formation-écran, une « redite » à des attitudes psychiques antérieures du patient, une vice-hainamoration, la réédition de clichés dont il faudra retoucher, « touches par touches » le tirage. Le patient répète une « vieille pièce » (ici, à la différence de la représentation théâtrale, la répétition a lieu dans l’après-scène, le coup d’après) qu’il met en acte au lieu de la remémorer et dont il pourra lui en coûter de faire coupure et de s’en affranchir. Mais comment se sortir de ce tirage, de ces vicissitudes ?. De quelle latitude dispose l’analyste ? Eh bien, c’est à ce tournant qu’est attendu l’analyste. Le patient, c’est l’analyste ! Ce « au lieu de » serait , en termes lacaniens le lieu de

que tout le monde la trouve très belle. ». Ici peut s’entendre, (à travers des associations autour de la laideur, du noir, du travestissement) la tension entre la corde phonématique qui fait vibrer l’homophonie (corps beau) et le registre idéographique de la représentation. l’Autre, où se fait la portée de la résonance interprétative. Supporter, accompagner ces tropismes ou mouvements répétitifs, cette déclinaison transférentielle (non pas au sens d’une psychothérapie de soutien, mais comme agent, support) relèveraient de la patience, d’une ascèse profane, distinguant cet exercice de la furor sanandi médicale et, parfois, aussi, de ses acharnements thérapeutiques. Pas question de se défausser avant que décline cette conversion de transfert…

de renvoyer le malade dès que s’instaure les désagréments de sa névrose de transfert n’a pas davantage de sens et, c’est, de surcroît, une lâcheté ; ce serait, à peu près comme si , après avoir conjuré ds esprits, on détalait sitôt qu’ils apparaissent22.

Si l’on cède à des compromis, ou à la complaisance, cela vire à la compromission et on se retrouve dans une situation ridicule, fort compromise, comme l’ecclésiastique qui doit convertir l’agent d’assurance, malade, et qui lui-même se retrouve assuré alors que le malade demeure non converti.

On pourrait attendre qu’une fin d’analyse ou le dispositif de la passe (passant, passeur, cartels) fasse entendre cette déclinaison, fasse cas de la bio-graphie23 (ce qui s’écrit de sa vie et non ce qui se résume à la la synthèse d’un cas) des formations de l’inconscient (lapsus, mots d’esprit, équivoque interprétative portant sur le symptôme, actes manqués, acting-out, insistance répétitive du fantasme, dégagement décentrement, détachement d’une maîtrise24 et acceptation de ce qui fuit, échappe25, y compris dans les énoncés théoriques).

Jacques Lacan a repris, de façon plus oblique, cette question de la guérison. Une citation,

souvent tronquée dans la mesure où n’est retenu qu’un bout de phrase, sans contextualisation, en précise la tonalité :

Je me souviens d’avoir provoqué l’indignation chez cette sorte de confrères qui savent à l’occasion se remparder derrière je ne sais quelle enflure de bons sentiments destinés à rassurer, je ne sais qui… d’avoir provoqué l’indignation en disant que dans l’analyse, la guérison vient de surcroît. On y a vu je ne sais quel dédain d celui dont nous avons la charge, de celui qui souffre. Je parlais d’un point de vue méthodologique. Il est bien certain que notre justification comme notre devoir est d’améliorer la position du sujet. Et je prétends que rien n’est plus vacillant dans le champ où nous sommes que le concept de guérison26

Dans ce passage, Lacan récuse que cette formulation soit l’expression d’un dandysme exacerbé. Il indique nettement qu’il s’agit d’un réquisit méthodologique reprenant, du reste, les remarques de Freud sur les bénéfices secondaires du symptôme qui fabriquent les résistances à sa

S. Freud, Ibid., p. 101 Pascal Quignard, La vie n’est pas une biographie, Paris, Galilée, 2019, p. 99 : « Quel discours univoque pourrait prétendre rendre compte de cette luxuriance vitale de vies non seulement potentielles mais le plus souvent invraisemblables ? De l’effervescence de leurs directions en bouquets, en ellipses, en spirales, en cercles ?

24 J. Lacan, La psychanalyse à l’envers, séance du 18 février 1970 : « Le discours du Maître commence avec la prédominance du sujet, en tant qu’il tend à ne se supporter que de ce mythe ultra réduit d’être identique à son propre signifiant. »

fondée sur notre partiel aveuglement à nous-mêmes, partagé et invariable. Reconnaître que chacun n’est pas à chaque coup si semblable à ce qu’il présente de lui-même, dans le discours disponible, pourrait donner lieu, en retour, à une certaine patience à l’égard des autres, qui suspende l’exigence qu’ils soient, à tout moment, identiques à eux-mêmes ».

J. Lacan, L’angoisse, séance du 12 décembre 1962. levée. C’est l’économie d’un « plus de jouir » qui objecte à l’envie ou à la volonté de guérir, à tout prix. Cet impératif deviendrait une injonction sur-moïque qui ne pourrait que faire fuir. D’autant qu’une cure ne relève pas d’un soin médical, un traitement thérapeutique qui restituerait au patient un état premier, ad intergrum. Une analyse se joue plutôt sur des effets mutatifs des modes de jouissance qu’on transforme ou laisse tomber pour passer à autre chose. Il s’agit moins de résilience (comme un métal qui retrouverait une forme initiale) que de sublimation ou d’invention d’un sinthome. On peut entendre ce « de surcroît » comme un écho à le parole évangélique (Évangile selon saint Matthieu, VI, 33) qui se démarque d’une demande pressante, d’un besoin, d’un trop de souci de soi :

Ne vous mettez pas en peine, disant : qu’aurons-nous à manger, à boire ? Qu’aurons-nous pour nous vêtir ? Tout cela vous sera donné par surcroît.

Ce détour par le religieux, allège, épure paradoxalement la pesanteur de ce « sacré27 » symptôme, de cette fixation fantasmatique qui plombent nos vies. Ce désencombrement suppose de traverser l’excroissance de couches, les saturations d’événements qui excèdent ou débordent les potentialités de la subjectivation (maladies, deuils, pertes, accidents, traumas, séparations, déclarations de sexe, maternité, paternité…). Ce « de surcroît » pourrait aussi se lire comme ce cumul, ce trop-de-sens, cette compression de phénomènes saturés28 à délier dans l’analyse de leurs causalités.

À la manière d’Agamben qui remanie le rapport trop étanche profane/sacré, Lacan fait vaciller l’opposition entre la mission médicale de guérir et la position profane de non-médecins. Il ne se livre pas à une profanation de la notion de guérison (il la désacralise sans la profaner) mais déplace son enjeu. C’est en instillant une forte dose de profane, comme une méthodologie suspendant l’overdose de la fureur de guérir (solution saturée et sursaturée) que pourrait advenir le « de surcroît » d’une inédite solution.

Dans un lettre au pasteur Pfister, datée du 25-11-928, Sigmund Freud lui livre cette

secrète « liaison » :

Je ne sais si vous avez saisi le lien secret qui existe entre l’Analyse profane et l’Illusion. Dans l’un, je veux protéger l’analyse contre les médecins, dans l’autre contre les prêtres.

Il y a eu beaucoup de débats autour de la traduction de ce fameux adjectif « laien ». L’option qui consisterait à retenir « laïque », outre qu’elle véhicule, insidieusement, une opposition encore marquée par la référence religieuse à des clercs, pourrait laisser supposer une allégeance à l’instance ordinale un état laïque ou à la règle d’une reconnaissance d’utilité publique. Et même si « profane » pourrait être assimilé à « ignorant » ou « non-sachant », c’est d’un tout autre savoir, d’un savoir autre qu’il s’agit, une docte ignorance, une époché, une suspension de toute obédience à quelque référentiel que ce soit. Un État dit « laïque » peut promulguer des lois juridiques qui régulent les mœurs ou garantissent la liberté des pratiques religieuses (par exemple, le droit à S. Freud a rapproché les actes compulsionnels, les rituels conjuratoires obsessionnels de la pratique d’exercices religieux, comme s’ils étaient « la caricature mi-comique, mi-lamentable d’une religion privée ». En faisant des uns, le pendant de l’autre, la névrose serait religion individuelle tandis que la religion serait une névrose obsessionnelle universelle. L’exercice psychanalytique, par la contrainte répétitive, ferait passer de l’allégeance religieuse au symptôme (assujettissement à l’Autre) à son possible allégement profane.

Jean-Luc Marion, De surcroît, Essais sur les phénomènes saturés, Paris, Puf, 2001, p. 52 : « L’origine me reste originairement inaccessible, certes, non par défaut, mais parce que le phénomène déjà sature d’intuitions toute intention. La cause d l’origine, qui se refuse, ne se donne pourtant pas dans la pénurie (Derrida) mais bien dans le surcroît, déterminant ainsi le régime de tous les donnés à venir. » l’avortement ou, plus récemment, le mariage pour tous). Il n’empêche que la loi juridique ne recouvre pas forcément une symbolisation de cette loi et qu’il peut rester un réel en souffrance par rapport à ce qu’a représenté ou représente (résonances sérielles des époques d’une vie) pour un sujet de tels actes (épreuve d’avorter, subjectivation conflictuelle d’un agencement sexuel). .Le titre de psychanalyste ne relève pas d’une titulature mais d’un lieu Autre, d’un champ potentiel où viennent se déposer le titrage et les alliages qui composent et recouvrent un symptôme. Cette excentricité fiait écho à ce que Freud dit du dentiste américain qui n’exerce son métier que couvert, aux yeux de la loi, par l’enseigne d’un autre médecin. Les cabinets des analystes demeurent, dans la cité, des espaces profanes, hétérotopiques où on vient déposer ce qui n’a pas pu être exonéré (ce qui ne va pas de soi) dans la supposition que ces endroits atopiques deviennent des lieux d’aisance, de plus d’aisance, nonobstant l’état des lois laïques qui règlent l’économie psychique des personnes et des citoyens. Quelles que soient, aussi, les options idéologiques, politiques, les croyances religieuses de l’analysant(e) Il peut y avoir, décalage, tension, discord avec l ‘économie libidinale singulière du sujet. En échographie avec les instances psychiques freudiennes, appelées trivialement, « provinces », il convient de rappeler un passage de cette célèbre lettre 52, adressée par Freud à Fliess29 :

Je veux souligner que les inscriptions qui se suivent présentent la production psychique d’époques successives de la vie. C’est à la frontière entre deux de ces époques que doit avoir lieu la traduction du matériel psychique. Je m’explique la particularité des psychonévroses par le fait que, pour certains matériaux, cette traduction n’a pas eu lieu. […] Il subsiste ainsi un anachronisme, dans une certaine province, des «fueros » sont encore en vigueur ; il se produit des « survivances ».

Le fuero est une loi espagnole ancienne garantissant les privilèges particuliers d’une ville ou d’une province. L’excentricité profane de l’exercice psychanalytique peut revendiquer le privilège des anachronismes et des survivances qui scandent la chronique d’une analyse.

Le dispositif I.P.O. P se réglera sur la scénographie de ce texte freudien concernant La question de l’analyse profane, laissant la place à l’interlocution,, l’objection (un pas de côté ou une suspension) au regard des discours trop bétonnés, de toute langue de bois (travers où chacun.e de nous peut tomber). qui ne permet plus de faire « travailler », respirer la langue, la veine d’un texte.

Jean Louis Sous

S. Freud, Lettres à Wilhem Fliess, Par, puf, 2006, 6 décembre 1896, p.265.

Notes

  1. Sigmund Freud, La question de l’analyse profane, Paris, Folio, Essais, 1985.
  2. 5
  3. S. Freud, Ibid., p. 44-46
  4. Mayette Viltard, « Les publics de Freud », in Littoral, N°17, Toulouse, érès, 1985.
  5. Jacques Lacan, séminaire inédit, L’insu, séance du 21 décembre 1976 : « C’est bien en quoi
  6. J. Lacan, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, séance du
  7. George Orwell, 1984, Paris, Folio, 1993 : dans le vocabulaire de la novlangue, il existe le mot
  8. Dans le cas d’une poursuite en justice, l’instance désigne l’avancée d’une objection qui a pour
  9. S. Freud, op.cit., p. 50-53.
  10. La psychanalyse a été souvent critiquée, attaquée, au motif qu’elle ne cesserait de culpabiliser
  11. S. Freud, « Des sens opposés dans les mots primitifs » in Essais de psychanalyse appliquée,
  12. G. Agamben, op.cit., p.108.
  13. S. Freud, La question de l’analyse profane, p. 68-70
  14. S. Freud, Ibid., p.87-89.
  15. Imaginez un rêve où une analysante vous dirait « qu’elle s’est déguisée en corbeau tout noir et
  16. S. Freud, Ibid., p. 90-96.
  17. 23
  18. Judith Butler, Le récit de soi, Paris, puf, 2007, p. 42 : « Il s’agirait peut-être d’une éthique
  19. 28
Citer ce texte

L’@psychanalyse, « IPOP : un petit détour par l’analyse profane », L’@psychanalyse, 18 novembre 2020. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/ipop-un-petit-detour-par-l-analyse-profane (consulté le JJ/MM/AAAA).

Rechercher dans les textes, les auteurs, les activités…