Merci aux organisateurs pour cette invitation. .
De quoi la Covid-19 est-elle le nom, tel est le titre que j’ai proposé pour partager avec vous ce qui
m’a permis de penser la pandémie. .
Je commencerai par dire que la Covid-19 est le nom d’une rencontre. Comme nous le savons, dans
le champ de la relation, une rencontre peut ou ne pas avoir lieu. J’entends par là, la manière particulière avec
laquelle cette maladie dont le noyau invisible (le virus), plus menaçant car invisible, rentre en résonance avec
le symptôme de chacun. Si la Covid-19 sera présentée dans son versant réel par Olivier Douville, cela me
permet de rappeler que parmi les définitions psychanalytiques données au réel, on retrouve, dans les textes de
Lacan, celle de l’impossible, entre autres, et aussi celle d’une rencontre qui n’a pas eu lieu (Le Séminaire,
Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse).
Pourquoi cette rencontre n’a t-elle pas eu lieu? Je vous propose d’esquisser trois thèmes qui ne sont pas
exhaustifs pour moi, mais j’étais obligée de faire un choix pour respecter mon temps de parole.
Je vous parlerai ainsi de la mort, du visage et du transfert.
La Covid-19 est une rencontre soit avec le mot et la représentation de la mort, soit avec le réel de la mort.
Car, tout le monde n’a pas été touché par le virus et n’a pas perdu un proche par la pandémie, mais peut-être
tout le monde a eu cette occasion pour penser ou repenser la mort. Je rappelle que ce n’est pas n’importe
quelle mort. C’est une mort, qui est identifiée comme étant surement précédée par une douleur due aux
symptômes sévères, par l’isolement et la solitude, et accompagnée de l’ébranlement d’un des piliers
- Intervention au Webinaire organisé par le Réseau des Psychologues du Maroc le 05/06/2020, Penser ensemble notre pratique au temps du Covid.
anthropologiques de ce qui fait lien entre les humains, les rituels de la mort. Donc un réel qui s’impose (la
maladie qui fait irruption), il emporte avec lui un symbolique, on ne sait pas quoi en dire, quoi en penser, et
ce réel laisse ainsi les humains dans les filets de l’imaginaire. A ce titre, une patiente me disait : «je n’arrête
pas de me faire des films d’horreur», pour me parler de son angoisse. Une autre, atteinte d’une infection du
système immunitaire bien stabilisée depuis de longues années commente, avant de commencer sa séance, le
soir de l’annonce du confinement total : «Mais les gens sont complètement dans la psychose, je ne sais pas si
c’est dû à la cochonnerie que j’avais attrapée, mais je me sens immunisée, enfin c’est n’importe quoi ce que
je dis, ce n’est pas la même chose, mais pour dire que je n’ai pas peur et je refuse la psychose de mes
collègues qui ont tous présenté des arrêts maladies». .
Freud nous a offert un bon outil de réflexion par cette référence binaire à la pulsion de vie et à la pulsion de
mort (Au delà du principe de plaisir). Sauf que le lien entre les deux n’est pas aussi binaire dans le sens du
simplisme de : si ce n’est pas l’un c’est l’autre, la vie ou la mort. Lacan en fait une belle illustration en
disant que «L’accomplissement de la vie, peut se confondre avec le voeu d’y mettre fin» (Les Ecrits, 958, p.
754). A l’inverse du mouvement que dénote cette citation, un nouveau patient arrive en disant que cela fait
six mois qu’il a eu mes coordonnées mais que ce qui se passe actuellement l’a encouragé à franchir le pas. Il
m’apprend par la suite qu’il est venu me voir pour l’inhibition de la pensée comme celle de la parole, qui
l’envahit quand sa conjointe exprime son désir d’avoir un enfant de lui. .
Avec la Covid-19 et le déchainement de la parole savante, quelques uns découvrent les avancées du
transhumanisme qui voudrait finir avec la parole métaphorisée, la sexualité et la mort. Dans l’Islam, la mort
est le sujet de Dieu par excellence. Pour quelques uns de la Silicon Valley, la mort est un ennemi à combattre.
Un patient originaire d’un pays arabe évoque sa gêne face à son fils de 21 ans qui lui parlait de ce sujet. Il
affiche un rictus en me disant qu’il avait vu cela dans des films de science fiction. Il poursuit : «l’Occident a
tout réalisé à ce jour, il ne sera pas impossible qu’il réussisse ce projet fou»; il termine en invoquant Dieu et
en demandant sa protection. Je ne pouvais pas lui dire, -mais ici c’est le lieu de partager- mon intérêt pour une exposition temporaire vue
à Londres en 2018: The future starts here (Musée Victoria et Albert). Elle donnait un aperçu précis sur cette
question et pas uniquement, bref, elle avait représenté le monde de demain, avec son habitat (y compris sur
Mars), sa démocratie, sa médecine, sa locomotion. Elle m’a permis d’écouter autrement la gêne de ce patient. .
Il me revient, en dernier par rapport à la question de la mort, l’image des marocains qui se sont rassemblés
devant l’hôpital qui a accueilli le premier cas de Covid-19 à Casablanca. Ils voulaient voir ce patient. Plus
tard, avec des consoeur et confrères, on a évoqué l’autre versant, mais qui était pour moi du même ordre :
celui de la foule de marocains accueillant leur voisin de quartier guéri de la maladie, de retour de l’hôpital,
avec des youyous, des embrassades et des accolades, balayant d’un revers de main toutes les mesures du
confinement. La Covid-19 est dès lors le nom du visage de la mort représenté par le corps d’un autre au
temps de la post-modernité, où tout devient image (la culture web oblige). On veut voir à quoi, à qui,
ressemble ce patient candidat à la mort par un ennemi nouveau et invisible. Alors, persistance du magico-
religieux au Maroc, manque d’encrage du discours scientifique, ou angoisse de mort cherchant un objet
réel?? Je m’interroge. Venir voir le patient guéri au retour de l’hôpital, comme pour venir voir une mort
vaincue. On dit à l’intéressé «âla slamtek!» (bénie soit ton bien-être / ta réussite!) , la même expression
1
utilisée pour celui qui rentre de voyage, notamment du pèlerinage à la Mecque, pour celui qui réussit un
examen scolaire et pour la femme qui accouche. Il s’agit donc de moments d’une épreuve. Mais à l’épreuve
on demande souvent une preuve. Ainsi le voyageur, notamment lhaaj (personne ayant effectué le rite de
pèlerinage à la Mecque), apporte un objet-souvenir. Pour l’examen, on demande à connaître la note ou la
mention. Pour la femme qui accouche, on veut voir le bébé et pour celui qui a échappé à la Covid-19, on
demande une preuve également, celle de voir son corps intact.
Par plusieurs aspects dans cette clinique, notamment quand la pandémie est annoncée dans un style
macronien -le ton grave et le «nous sommes en guerre»-, certains sujets se sont précipités dans une logique
de trauma avec sa variante d’un trou dans la pensée concernant ce qui se passe. Et ce, avant même d’être
J’ai opté pour une traduction littérale en absence d’un équivalent en français. dans le «soyons proches mais à distance» et la mise à mal de la liberté d’aller et venir. En cela la clinique de
la Covid-19 pour un clinicien est une clinique du trauma. Je constate que c’est une clinique dans laquelle la
neutralité bienveillante «orthodoxe» n’est pas toujours la bienvenue.
La Covid-19 est aussi la rencontre avec un visage à moitié couvert. En France on parle de masque. Les pays
arabes on opté pour le mot kemama qui désigner le même objet. Il importe de rappeler que ce petit
2
accessoire aux bienfaits magiques a suscité bon nombre de réflexions en France avec également l’histoire du
masque dans la révolution française et son usage au théâtre et au carnaval. Il est à préciser, à ce titre, que la
tradition est autre dans les pays arabes, notamment le Maroc, avec la place accordée au "ltam" dans la culture
marocaine (un voile réservé uniquement au visage qui pouvait être transparent dans certaines régions du
Maroc et qui n’a pas vocation à cacher mais à couvrir le visage) et ce, loin de toute consonance religieuse .
3
Avec "ltam" et "lkemama", tout comme le masque d’ailleurs, l’importance du regard est à souligner . La
4
poésie arabe de la période antéislamique et celle des califas sont encore un meilleur exemple qui montre
comment le regard peut construire ou détruire le lien. Ce n’est pas par hasard que la psychanalyse lacanienne
lui accorde une place maîtresse, pulsion scopique, auprès de la voix, pulsion invocante. En ce sens, je serais
tentée, dans certains contextes, de réduire la place du visage à celle du regard; c’est là, dans et à travers le
regard, que se tissent les premiers fils du rapport à l’autre.
Par ailleurs, la différence de la place du masque dans la culture de chacune, n’a pas empêché deux jeunes
femmes, une d’origine arabe et une autre d’origine française, d’exprimer la même remarque sur les bienfaits
du masque pour le quotidien d’une femme dans ses préoccupations de séduction et du rapport au corps. Ainsi
pour la première, ses boutons sur le visage n’avaient plus à la préoccuper puisqu’ils n’étaient plus visibles au
dessous du masque, et pour la seconde qui travaille dans un magasin de cosmétique, elle appréciait le port du
Ce mot désigne dans le dictionnaire de la langue arabe Al Wassit: ce qui est mis sur le nez et la bouche pour couvrir dans l’objectif de protéger ou empêcher de parler et de manger.
Il est à souligner que l’adjectif dérivé du mot «ltam», peut être utilisé au masculin : un homme «moulatham», comme au féminin : une femme «moulathama» et ce dans l’arabe dialectal comme dans l’arabe littéraire. Sauf erreur de ma part, je n’ai pas trouvé un équivalent précis en français pour le mot kemama. Le mot masque est celui qui est utilisé pour une traduction et lexicale et terminologique, alors qu’il existe en arabe un autre mot qui signifie masque : « qinâ`».
Dans un autre champs qui est celui de la communication non verbale, il est parfois nécessaire de traiter le regard en lien avec le mouvement des sourcils et du front. masque qui lui évitait «l’obligation professionnelle de se maquiller en bonne et due forme chaque matin»
quand elle était en poste.
Avec l’avènement de la démocratie, couvrir le visage prend une autre signification qui va toujours dans le
sens du philosophe Lévinas, qui fait du visage nu un fondement de la rencontre de l’autre dans son altérité :
« Le visage s’impose à moi sans que je puisse rester sourd à son appel, ni l’oublier, je veux dire sans que je
puisse cesser d’être responsable de sa misère» (Humanisme de l’autre homme, Fata Morgana, p. 1972, p. 49)
En dernier, la Covid-19 est le nom de l’inédit du transfert. Certes, il a été théorisé par la psychanalyse mais le
transfert est inhérent à toute rencontre humaine avec la différence qu’on lui connaît en psychanalyse : c’est
un outil de travail si je peux m’exprimer ainsi, il est à interpréter. La Covid-19 m’a imposé en thérapie le
recours aux outils modernes de télécommunication. Ainsi, les symptômes des patients ont influencé le choix
d’un appel téléphonique ou vidéo. Un autre usage des supports de la dite communication s’est installé, les
« hum», les silences, les «je ne vous entends pas », peuvent avoir d’autres portées. Sans négliger l’effet du
thérapeute accueilli au téléphone chez-soi, des fois pas loin de l‘écoute du conjoint, des parents, des enfants.
Telle patiente, suivie depuis plus d’une année, détestant les appels vidéo, me laissait entendre au téléphone
que mon absence physique m’a transformé en mauvais objet qui ne la soutenait pas, ajoutant que ma
respiration et quelques mouvements sur mon fauteuil, quand elle est allongée sur le divan, lui transmettaient
quelque chose dont elle avait besoin. Alors s’agit-il d’écouter, accompagner, soigner, prendre soin, orienter,
informer, tout cela pourrait être mêlé au temps d’une crise comme celle de la Covid-19, notamment dans une
cellule d’écoute par exemple . Je dirais pour ma part que l’écoute analytique offre une variante d’accueil de
Intervenant régulièrement auprès des professionnels du social et du médico-social dans le champs de la formation continue, j’ai informé, dès l’annonce du confinement, les centres de formation partenaires que j’étais bénévolement disponible pour les professionnels des structures de soins et d’accueil (les Ehpad en particulier) auprès desquelles nous sommes déjà intervenus. Les appels reçus, notamment au début du confinement, dénotaient une plainte, pour la plupart, centrée sur le manque de moyens et la confusion face à l’imprévu, la peur d’être contaminé et de contaminer les siens. Le deuxième mois, j’ai reçu des appels évoquant la difficulté de faire face au quotidien avec des problèmes particuliers liés au couple et ou à la relation aux enfants. Très vite, également, était apparue l’idée d’une méfiance par rapport au dispositif d’écoute mis en place par les structures. Certains professionnels ne souhaitaient pas être identifiés par les collègues et la hiérarchie comme ayant fait recours au psychologue et ce, malgré la condition de l’anonymat et du volontariat. La particularité de ma proposition, en tant que professionnelle du secteur libéral, faisait rapidement émerger des questions par rapport à l’après confinement (les «appelants» me demandaient régulièrement comment ça va se passer avec moi après le déconfinement). Ce qui sollicitait de ma part une parole d’information et d’orientation, parallèlement à l’écoute de la plainte subjective de chacun. la souffrance du sujet, lui permettant, quand les conditions sont réunies, de revoir sa part dans ce qui lui
arrive. Ceci pour que la crise ne soit pas uniquement celle de la peur d’un virus, de la perte d’un emploi ou
du manque de moyens matériels. Elle sera, à ce moment là, celle d’une responsabilité du sujet capable de
manoeuvrer seul auprès des autres avec ses propres ressources, dans un monde qui continuera encore à être
le même, ne serait-ce que le temps que la dernière génération sur terre, née avant l’ère du Web quitte la
planète, mais qui sera aussi un autre monde, au sens de ce que nous enseigne M. Foucault sur le bio-pouvoir
(La volonté de savoir. Droit de mort et pouvoir sur la vie, Folioplus, Philosophie, 2006, p. 57). Ce qui n’ira
pas sans influencer le lien social.
Je dirai finalement que vivre ensemble après la Covid-19 , ne s’entend pas pour un pays comme le Maroc
6
sans l’apport du discours de la science dont cette initiative de votre groupe fait partie.
Ichrak Laoud
Psychologue clinicienne - Psychothérapeute
14 bis Passage Saint-Pierre Amelot
75011 Paris
On m’a demandé pourquoi l’usage du féminin, puisque nombreux sont ceux qui désignent la maladie au masculin. Au niveau de la langue française, en France, c’est l’Académie française qui se veut la garante des règles, même si parfois l’usage peut en faire fi. C’est le cas semble t-il de la COVID-19. Je vous renvoie au site de l’Académie française qui s'est basée sur la traduction de l'anglais : http://www.academie-francaise.fr/le-covid-19-ou-la-covid-19 qui a répondu à cette question le 7 mai 2020.
Notes
- 3 4
- 5
Citer ce texte
Ichrak Laoud, « De quoi la Covid-19 est-elle le nom pour une psychologue clinicienne ? », L’@psychanalyse, 31 juillet 2021. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/ichrak-laoud-de-quoi-la-covid-19-est-elle-le-nom-pour-une-psychologue (consulté le JJ/MM/AAAA).