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Hommages à Roger Gentis

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Illustration du document original, page 1

Photo de Serge Diakonoff

Roger GENTIS nous a quittés cet été, au mois d’août. Il avait 91 ans. Sa mort est passée quasiment inaperçue aussi bien dans les médias que dans les échanges entre professionnels. Sans doute est-elle survenue à son image : celle d’un homme discret qui avait choisi de se retirer du tumulte depuis de nombreuses années pour se recueillir auprès de siens à Orléans. Elle résonne étrangement avec la phrase qu’il avait choisie de mettre clôture des entretiens réalisés avec Patrick Faugeras (Erès, 2005). Il l’avait empruntée à un personnage de Luigi en Pirandello, Vitangelo Moscarda : « je voudrais être seul d’une façon absolument neuve et inusitée … c’est-à-dire, sans moi. Ah, ne plus avoir conscience d’exister, comme une pierre, comme une plante … Ne plus même se rappeler son propre nom ».

Il ne peut, cependant, nous empêcher de nous rappeler le sien et du coup de tonnerre qui y est associé lors de la parution en 1970 de son premier ouvrage, Les murs de l’asile (Maspero,). Les phrases qui en constituaient la couverture sonnaient comme un pamphlet : « je jure que si demain on parlait de liquider en France, par des moyens doux, 50 à 80 000 malades mentaux et arriérés, des millions de gens trouveraient cela très bien et l’on parlerait, à coup sûr, d’œuvre humanitaire, et il y en a qui seraient décorés pour ça de la légion d’honneur et le reste … J’affirme que l’on trouverait des psychiatres pour dresser la liste des malades mentaux donnant droit à l’euthanasie ».

La question de la « conscience d’exister » constitue une préoccupation centrale de l’œuvre de Roger Gentis, comme psychiatre d’abord, comme écrivain et homme d’art ensuite et comme formateur enfin. A l’hôpital de Saint Alban puis à celui de Fleury les Aubrais, il a milité sans cesse pour la reconnaissance de celles et de ceux que la société a enfermés derrière des murs hospitaliers et dans des nosographies psychopathologiques. Il a toujours été convaincu que « la schizophrénie peut nous mener à explorer et à comprendre ce qu’il y a de plus intime et de plus mystérieux dans l’existence humaine ». Cette enquête sur la conscience d’exister l’a amené naturellement à s’intéresser au corps comme premier support de l’identité pour le psychotique et outil pour sa thérapie. « Le schizo, rappelait-il, n’en finit pas de se créer un monde, un corps vivables, tout simplement vivables ». Cette même raison l’a amené à s’intéresser aux processus de création littéraire (La folie Canetti,1992) et artistiques, notamment celles des œuvres de l’art brut. Il a baptisé Aloïse le réseau d’accueil qu’il a créé à Orléans en 1981. Il s’est toujours exercé lui-même à l’écriture et a tenu pendant de nombreuses années une rubrique dans La quinzaine littéraire de Maurice Nadeau. Roger Gentis, enfin, a toujours eu le souci de la formation. Chargé très tôt de cette question par François Tosquelles, il l’a poursuivie jusqu’à la fin de ses activités professionnelles persuadé qu’il était impossible de « soigner les malades » si l’on ne se préoccupait pas, d’abord, de « soigner » l’institution et ses professionnels.

Avec Roger Gentis disparait le dernier « grand » des pionniers de la psychothérapie institutionnelle et la psychiatrie désaliéniste. Il a le plus souvent préféré la voie de la discrétion, de la rencontre et de l’échange et du travail discret. Comme Tosquelles, Bonnafé ou Oury, il était porté par une même force de volonté, de liberté et d’intelligence. Merci Roger.

Joseph Mornet

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J’ai été très touchée par l’annonce de la disparition de Roger Gentis, laquelle m’a renvoyée à ce jour de juin 1987 où je l’ai rencontré pour la première fois, aux journées de St Alban.

Peu militante dans l’âme, j’avais été marquée par ses livres. Ce jour-là ses écrits prenaient corps dans la rencontre du grand monsieur qu’il était. Un peu intimidée, il m’a fallu de l’audace pour aller à son contact. C’était au moment où il prenait sa retraite des hôpitaux. Mais je n’ai pas eu trop de mal car il se tenait souvent un peu à l’écart dans ces grands rassemblements, disponible à ceux qui venaient le trouver. Je lui ai demandé de venir travailler avec nous en pédopsychiatrie pour « écouter », on dirait superviser le travail des équipes des hôpitaux de jour, la Maison-Lune et la Rose Verte.

Il a fallu revenir à la charge plusieurs fois pour qu’il accepte de nous donner un peu de son temps et de son énergie. Il a fallu aussi renouveler chaque année ce désir que nous avions de poursuivre ce travail avec lui. Il le souhaitait ainsi. Et c’est lui qui y a mis un terme après douze années, pensant que le moment était venu de nous « sevrer » (c’était son mot) et qu’il fallait continuer sans lui.

Ce que je voulais inspirer de la psychothérapie institutionnelle comme mode d’être et de fonctionner pour notre équipe soignante, a été conforté par sa présence chaleureuse, par son expérience réconfortante. Alors que nous étions déjà en réunion pour traiter les affaires courantes, il arrivait d’un pas feutré, lent, avec une élégance du geste, tranquille, assuré, toujours précis, toujours à l’heure. Son bonjour était attentif avec l’esquisse d’un sourire amusé, comme s’il venait là pour jouer avec nous. Et je crois que ce fut le cas…. Il disait volontiers combien cette découverte du travail avec les enfants l’enchantait. Il s’était même permis de dire que nous étions en avance sur la psychiatrie des adultes. Il ne se prenait pas pour un superviseur, il l’était dans l’âme et sûrement depuis toujours. Il savait écouter l’autre en toute circonstance avec attention et finesse, tout simplement. Il ne laissait jamais le silence s’instaurer comme il est de coutume dans ce genre de réunion. Il lançait à la volée un mot, une expression pour détendre l’atmosphère et engager à la prise de parole. Il la prenait très brièvement pour mieux nous la laisser. Il a su nous transmettre cette légèreté de dire et de s’exposer.

Roger n’hésitait pas à épingler l’un ou l’autre, à l’aider à développer son propos, à ouvrir son cœur, son esprit, ses pensées, toujours d’un air amusé qui donnait l’impression de jouer avec lui aussi.

Ses interventions étaient incisives, percutantes parfois rudes mais toujours avec une attention, une préoccupation bienveillante. Cela donnait une atmosphère unique, à la fois sérieuse, profonde et en même temps enjouée, amusée, car il suivait les effets de transfert avec une adresse et une acuité d’écoute extrêmes, et il ajoutait une dose d’humour, juste ce qu’il fallait, un humour tendre et accessible, parfois même communicatif.

Chaque fois que l’occasion s’en présentait, il nous incitait à écrire. Il savait que l’acte d’écrire permet la mise en forme du quotidien, permet de digérer toutes ces choses difficiles à vivre. Ecrire pousse à une mise en forme narrative et transmissible tellement nécessaire au travail thérapeutique. Il nous a transmis ce goût de l’écriture, cette nécessité d’écrire inhérente au travail thérapeutique. Il en était le passeur.

Marie Allione Psychiatre des hôpitaux honoraire Psychanalyste

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Roger Gentis s’en est allé, Roger Gentis nous quitte. Restera longtemps en nous une présence qui aura marqué discrètement mais durablement nos projets, nos désirs comme nos espérances.

Il fut jadis un de mes contrôleurs – c’était ainsi qu’on le disait, mais je préfère aujourd’hui dire superviseur – et c’est lui qui, insensiblement, sans forcer mon chemin, m’a guidé dans ma pratique, autant celle d’analyste que de superviseur. Comme tant d’autres je lui dois beaucoup. Il n’y avait là rien d’une pédagogie. Roger n’enseignait pas, Roger transmettait.

De lui, nous restera une certaine approche de la psychanalyse, jamais dogmatique, toujours en chantier. Il le disait lui-même : je n’en fais qu’à ma tête. Il rejoignait ainsi une belle cohorte de ces psychanalystes dépourvus de tout psittacisme. Et c’est cette logique-là, celle d’une psychanalyse déganguée de sa phraséologie répétitive, ouverte à des approches moins académiques, celle du corps (Leçons du corps), celle de l’atelier d’art (Projet Aloïse), parfois surréaliste et toujours empreinte d’humour, de cette juste distance qui sait apprécier sans enfreindre, c’est cette psychanalyse-là qui l’a fait être, dans le creuset de la psychothérapie institutionnelle, ce psychiatre désaliéniste (n’est-ce pas pléonasme ?) luttant, sur le terrain de Fleury comme dans ses livres puis dans l’association L’Autre Scène, contre toutes les formes redevenues invasives d’une pratique qui aurait oublié d’être humaniste, qui aurait perdu l’humain de vue.

Comme quelques belles figures de la Renaissance, Roger Gentis aura d’abord été un humaniste.

D’un trajet, il nous aura laissé le sens d’une vie. Un littéraire (le lycée de Saint-Étienne le couronnait pour cela) devenu neuropsychiatre en un temps où le neurone n’empêchait pas de penser (de panser dirait Stiegler), tombé presque par hasard dans le creuset de Saint-Alban et de la psychothérapie institutionnelle dans le sillage de Tosquelles puis du groupe de Sèvres et du GTPSI, il s’est demandé un temps s’il ne fallait pas créer une clinique avec Guyotat comme l’avaient fait quelques autres. Mais c’est bien là que réside ce qui fait l’homme : son engagement, sans éclat mais néanmoins sans compromission. Le groupe de Sèvres se déchirait sur la participation des infirmiers à la psychothérapie ? Roger – qui se disait fils de prolétaires – s’engageait clairement dans cette voie devenue aujourd’hui évidente pour certains, dépassée pour d’autres, de cette participation de tous les acteurs du soin. La psychothérapie institutionnelle résidait de cliniques en châteaux ? Ce sera le service public à Fleury dans la foulée de Daumezon. La psychiatrie s’enfermait-elle exagérément dans les dogmes psychanalytiques du discours et du signifiant ? Ce sera le recours au corporel, et particulièrement l’exploration – bien avant que cela ne devienne un terrain de lutte – du packing. Fallait-il trouver sans cesse le compromis pour qu’il n’y ait pas trop de déchirures ? Roger choisissait au contraire de porter le fer. La psychiatrie doit être faite/défaite, disait-il. Et par tous, de surcroit. Augurait-il alors une “défaite” de la psychiatrie ? L’histoire ne lui donne pas totalement tort. Voulait-il que l’on tombe les murs de l’asile ? L’administration l’a fait, emportant avec eux une bonne partie de nos projets humanistes et de nos combats. Cependant… Parce qu’aussi il y avait l’homme. Grand. Très grand. Buriné toujours un peu. Et qui vous regardait de son sourire malicieux comme pour dire allez va petit, c’est haut, c’est bas, c’est dur ou ça ne l’est pas, mais ça finit toujours par arriver. Ne t’en fais pas, fais ton travail, honnêtement. Tu y arriveras. Roger était de ceux qui vous portent, de ceux qui vous soutiennent sans grand mouvement : seules quelques paroles et un beau regard vous entraînaient dans le désir d’aller. Juste un dernier hommage, juste une de ses phrases percutantes et tellement justes pour en tenir la mémoire :

« Partout où parle la folie, dire à tous prêtez l’oreille, écoutez, ceci nous concerne tous. Il y a là une vérité réprimée qui cherche à se faire entendre. Il y a là, peut-être, une liberté à naître dont vous n’avez pas encore idée ».

Claude Allione, psychanalyste, superviseur

Citer ce texte

Joseph Mornet, Marie Allione et Claude Allione, « Hommages à Roger Gentis », L’@psychanalyse, 23 septembre 2019. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/hommages-a-roger-gentis (consulté le JJ/MM/AAAA).

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