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Pour une contre-histoire de la psychanalyse

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Lʼhistoire est une construction de la conscience humaine réfléchie valable dans le cadre de lʼépoque où elle est écrite. Lʼhistoire est lʼhistoire des victoires de la conscience. Cʼest la civilisation, et à cette mesure la psychanalyse, avec son inconscient et son principe de dénégation, fait figure de barbarie. Hors de la conscience la psychanalyse se présente comme une « contre-histoire ». Bien que cette expression comporte plusieurs sens la psychanalyse relate pour chacun une contre histoire, une histoire subversive, une autre histoire, simplement parce quʼelle se déploie dans la dimension de lʼinconscient. Contrairement à ce que pensent certains il nʼy a pas de psychanalyse si lʼon fait lʼéconomie de lʼinconscient. « Lʼinconscient est le psychisme lui-même », explique Freud, déjà en 1900, dans Lʼinterprétation des rêves1. Il poursuit sa découverte copernicienne dans toute son œuvre jusquʼà son dernier ouvrage, en 1938 l'Abrégé de psychanalyse2 où il souligne encore une fois les caractéristiques de la psychanalyse : La psychanalyse nie énergiquement lʼassimilation du psychique au conscient.

Non, la conscience ne constitue pas lʼensemble du psychisme, elle nʼen est quʼune qualité et une qualité inconstante, bien plus souvent absente que présente. Lʼinconscient est le psychisme proprement dit. Les activités de pensée les plus compliquées et les plus parfaites peuvent se dérouler sans que la conscience y prenne part.3 Il est indispensable de cesser de surestimer la conscience.4 Dans Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse Lacan précise : Lʼinconscient freudien nʼa rien à faire avec les formes dites de lʼinconscient qui lʼont précédé5. Au niveau de lʼinconscient freudien, il y a quelque chose en tous points homologues à ce qui se passe au niveau du sujet – ça parle et ça fonctionne dʼune façon aussi élaborée quʼau niveau conscient, qui perd ainsi ce qui paraissait son privilège6. Lʼinconscient est pulsation temporelle.7 Lʼinconscient se manifeste à nous comme quelque chose qui se tient en attente dans lʼaire du non-né8. Non-né, en chinois wu xing 无形. La béance de lʼinconscient est pré-ontologique.9 Lʼinconscient échappe tout à fait à ce cercle de certitudes en quoi lʼhomme se reconnaît comme moi.10 Cʼest en chinois le wu wo 无我 [無-].

La psychanalyse nʼest pas un humanisme.11 Lʼinconscient nʼest pas une notion.12 Lʼinconscient a la structure radicale du langage.13 Lʼinconscient est langage.14 Lʼinconscient parle.15 On dit quʼavec lʼinconscient Freud a découvert un nouveau continent. On le compare à Christophe Colomb. Mais lʼinconscient nʼest pas un continent. Il ne relève pas de la géographie. Ce nʼest pas une chose. Ce nʼest pas une qualité. On nʼa pas dʼinconscient comme on possède une voiture, une compétence ou un défaut. Lʼinconscient ne se rapporte pas au système de lʼavoir ou de lʼêtre mais à la fonction du faire. Il ne relève ni du cerveau ni du biologique mais du langage. Lʼinconscient est ce qui se trouve « entre ». Entre vous et moi, entre nous et eux, entre les êtres parlants. Entre les étoiles et entre les atomes et ce qui les compose, entre les sensations, les sentiments, les désirs et ce qui les conditionne. Le terme est formé de « en », dans, et de « ter » qui sert à opposer deux parties comme dans « alter », autre. Entre les consciences et au fond des consciences il y a cet entre quʼest lʼinconscient.

Entre les signes, entre les sens, entre les phonèmes et ce qui les constitue, entre les lieux, entre les temps, entre les signifiants, entre les signifiés, entre les signifiants et les signifiés : S/s. Cʼest ce qui divise, donc ce qui devise, et qui combine, cʼest donc un dire en mouvement, un dire qui montre, un dire entre les mots, entre les lignes, entre les sons qui les articule, les disjoint, les couple ou les noue. « Entre » dit la différence comme il dit lʼunité des contraires et lʼunité des contradictoires. La différence : A nʼest pas non-A. Lʼunité des contradictoires : A est non A. Le vrai est le faux. Lʼunité des contraires : le haut est le bas. Le chaud est le froid etc. Il y a différence entre le fort et le faible mais aussi entre les forts et entre les faibles, entre les riches et les pauvres et entre les riches et entre les pauvres. Entre la vérité et lʼerreur et entre les formes de vérités et entre les formes dʼerreurs. Entre la beauté et la laideur et entre les styles de beautés et entre les styles de laideurs. Entre les sexes féminin et masculin et entre les sexes masculins et entre les sexes féminins.

Entre la nuit et le jour et entre les nuits et entre les jours. « Entre » est ce qui permet la dénégation : nier pour affirmer et inversement. « Entre » se dit jian yu 间于 [間-] en chinois. Lʼinconscient cʼest le « entre » tel exactement le vide médian, zhong kong 中空, de Laozi « le vide central de la roue qui fait avancer le char » (Daodejing XI). Ainsi le vide est ce qui articule aussi bien les paroles que les choses. Topologiquement le vide, zhong kong, 中空, précède ses bords. Lʼinconscient en chinois cʼest zhong kong 中空, et non pas wu yishi 无意识 [無-識], comme on le traduit généralement16. Car wu yishi correspond à lʼinconscience et comme le dit Lacan : Lʼinconscient nʼa rien à faire avec lʼinconscience.17 Le mot « histoire » vient du grec historia, ιστορια, signifiant « enquête », « connaissance acquise par lʼenquête ». En Chine, dans le Chan, lʼexpression gōng'àn 公案 signifie « arrêt faisant jurisprudence ». Cette jurisprudence est ici une coupure paradoxale, sarcastique, absurde qui introduit à la dimension de lʼinconscient. Exemple : « Quʼest-ce que le Bouddha ? Réponse aujourdʼhui classique du maître de Chan Yunmen (IXe s) : - un bâton à merde ! ».

Cette définition est évidemment irrecevable pour toute honnête conscience qui serait désireuse dʼen savoir plus sur le Bouddha. Elle serait, comme dit Freud de la psychanalyse, « ennemie de la civilisation et devrait être bannie comme danger public »18. Ainsi le gongʼan 公案, dans le Chan, souligne-t-il lʼimportance de la contre-histoire du réel de lʼinconscient. Gongʼan 公案 se prononce Koan en japonais. Dʼoù, pour en savoir plus, le fameux article de Guy Flecher « Lacan, koanalyse, analyste quoi »19. Lʼintérêt du Chan, pour la psychanalyse, ne réside pas dans son aspect religieux, extérieur et conscient qui prône la morale, la compassion, lʼhumanisme et autres vertus, mais dans la particularité fondamentale de sa praxis : lʼéveil à lʼinconscient, au vide, à lʼabîme, au « ça », à la dénégation. Pour la psychanalyse comme pour le Chan lʼéveil à lʼinconscient est la suprême médecine. Lʼanalyse sʼest acquittée de sa fonction lorsquʼelle a apporté au sujet : « la ferme conviction quʼil y a de lʼinconscient »20. Lacan a ouvert son premier séminaire Les Écrits Techniques de Freud (1953-1954) par un éloge du Chan.

Il compare le psychanalyste idéal au Maître Chan. Il poursuivra cette référence au Chan jusque dans ses derniers séminaires La topologie et le temps et La dissolution (janvier 1980). On peut comparer le subitisme de Hui Neng aux séances courtes et parfois sans paroles que Lacan tenaient à la fin de sa vie. Aujourdʼhui la psychanalyse relève plus encore que jamais de la contre histoire. Deux raisons à cela : 1) La psychanalyse ne cesse de se dévoyer en psychologie du conscient. 2) Lʼinconscient est structuré comme lʼécriture chinoise (Huo Datong). 1) Lacan nʼa cessé de dénoncer cette première falsification. Rappelons ses paroles solennelles au fameux « Colloque de Bonneval » en 1960 : « …à cette date dans le monde, les psychanalystes ne sʼappliquent quʼà rentrer dans le rang de la psychologie. Lʼeffet dʼaversion que rencontre dans leur communauté tout ce qui vient de Freud est avoué en clair notamment dans une fraction des psychanalystes présents »21. De nos jours cette tendance ne fait que sʼaggraver. Les progrès admirables des neurosciences incitent certains à réduire lʼinconscient au préconscient.

Contre cette tromperie sur lʼinconscient la célèbre formule de Lacan rappelle lʼévidence : « Quʼon dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui sʼentend »22. Tout être parlant est un être parlé par le ça (en chinois wu ming 无名). Il est toujours amusant de voir des savants oublier, pour ainsi dire, quʼils parlent avant dʼexposer leurs découvertes. Psychanalyse est un mot grec composé de analusis, analyse, qui désigne lʼaction de distinguer en les séparant les composants dʼun ensemble, mais qui signifie aussi, on aurait tort de lʼoublier, « libération ». Libération de quoi ? Libération de Psyché qui en grec désigne « le souffle vital » (qì 气 [氣], en chinois). Psyché, Œdipe, Narcisse, anankè, logos, la plupart des concepts psychanalytiques se réfèrent au monde grec. Mais il sʼagit du grec dʼHéraclite et de la mythologie et non pas du grec de Parménide, Platon et Aristote, lesquels refoulent systématiquement lʼinconscient. 2) Il y a une analogie, encore peu exploitée, entre la pensée chinoise et la psychanalyse. Écoutons le premier psychanalyste chinois Huo Datong : Moi, Chinois, jʼai compris en 2002 que lʼinconscient de tous les êtres humains est structuré comme lʼécriture chinoise.

Jʼai compris plus tard pourquoi Michel Guibal [son analyste] mʼavait demandé dʼécrire les caractères chinois des mots que je nʼarrivais pas à exprimer en français. En réalité, Lacan avait transmis à mon psychanalyste cette envie de la découverte du monde chinois, de lʼâme chinoise.23 Lʼinconscient, écriture chinoise chez tous les êtres humains ? Connaissez-vous une proposition, depuis la mort de Lacan, plus subversive, plus nouvelle, plus contre-historique que celle-ci ? Lʼinconscient de chacun est strictement de lʼécriture chinoise pour plusieurs raisons. La plus directe cʼest que les phrases chinoises, les caractères chinois, ont toujours plusieurs interprétations. Il y a, comme pour les images des rêves, plusieurs façons de les lire. Jusquʼà la fin de sa vie Lacan sʼest référé à la culture chinoise traditionnelle. « Je ne suis lacanien, expliquait-il, que parce que jʼai fait du chinois »24. De Mengzi, Mencius, un des grands penseurs chinois confucéens (IIIe s. av. JC) Lacan a mis en évidence une formule que personne nʼavait remarquée avant lui et qui à sa manière résume la psychanalyse : « Si vous nʼavez pas déjà trouvé au niveau de la parole, cʼest désespéré, il est inutile dʼaller chercher ailleurs »25.

Tous les classiques de la littérature chinoise sont à réexplorer sous lʼangle de la psychanalyse, le Yijing, le Taoïsme, le Zhuangzi, le Chan etc… lʼécriture chinoise nous y oblige pour le profit de tous. La plus grande partie de lʼancienne littérature chinoise parle de lʼinconscient et on ne le savait pas. On sait lʼadmiration de Freud pour Empédocle dʼAgrigente26. Empédocle dʼAgrigente (Ve

  • s. av. JC) « le plus excentrique des philosophes présocratiques » comme on lʼappelle,

enseignait quʼil nʼy a que deux principes absolus dans le monde : φιλια, lʼamour et νειχος, la discorde. « Ces forces sont des puissances, agissant pulsionnellement, et en aucune manière des intelligences conscientes de leurs fins »27. Freud souligne quʼEmpédocle « conçoit le processus universel comme une alternance continue ne sʼinterrompant jamais de périodes dans lesquelles lʼune ou lʼautre des deux forces fondamentales remporte la victoire, si bien quʼune fois lʼamour, lʼautre fois la discorde, impose pleinement ses vues et domine lʼunivers, après quoi lʼautre partie, qui a eu le dessous, entre en jeu et alors à son tour terrasse le partenaire. Les deux principes fondamentaux dʼEmpédocle sont par le nom et par la fonction lʼéquivalent de nos deux pulsions originaires, Éros et Thanatos, sʼefforçant lʼune de rassembler ce qui existe en unités toujours plus grandes, lʼautre de dissoudre ces notions et de détruire les formations qui en sont nées »28. Dans l'Abrégé de Psychanalyse, Freud explique encore : « Cet accord et cet antagonisme des deux pulsions fondamentales confèrent justement aux phénomènes de la vie toute la diversité qui lui est propre »29. Il ne sera pas spécialement audacieux de comparer les deux pulsions fondamentales dʼEmpédocle et de Freud au yin et au yang de la pensée chinoise dans le Yijing, le « Livre des Mutations », dont lʼemblème, le Tai Qi résume en quelque sorte « la pulsation temporelle » quʼest lʼinconscient, comme dit Lacan… Il y a lʼinconscient et le conscient (le noir et le blanc, la nuit et le jour). Au fond du conscient il y a lʼinconscient (du noir dans le blanc). L'inconscient sans fond produit le conscient (du blanc dans le noir). Le S, le sujet. Le cercle, le nœud trivial. Telle est lʼouverture dynamique que devrait exploiter une contre-histoire de la psychanalyse aujourdʼhui et pour lʼavenir. 4 Ibid., p. 520.

5 Lacan (1964). Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Le Séminaire livre XI, Paris, Éd. du Seuil, 1973,

  • p. 26.

6 Ibid., p. 27.

7 Ibid., 4e de couverture.

8 Ibid., p. 25.

9 Ibid., p. 31.

10 Lacan (1953-1954). Les écrits techniques, Le Séminaire livre I, Paris, Éd. du Seuil, 1975, p. 83 11 id. p. 83 12 Lacan (1970). « Radiophonie », in Autres écrits, Paris, Éd. du Seuil, 2001, p. 432.

13 Lacan, in Écrits, 1966, p. 594.

14 Lacan, in Écrits, 1966, p. 866.

15 Lacan (1970). « Radiophonie », p. 435.

16 Rainier Lanselle, « Glossaire français-chinois de psychanalyse », in le site Lacanchine.com 17 Lʼinsu que sait de lʼune bévue sʼaile à mourre, leçon 1, 16 décembre 1976 18 Sigmund Freud, « Résistances à la psychanalyse », in Résultats, idées, problèmes, II, Paris, PUF, 1995, p. 132. 19 in le site Lacanchine.com 20 Sigmund Freud,« Analyse finie et infinie », in Résultats, idées, problèmes, II, Paris, PUF, 1995, p. 264 21 « Lʼinconscient, VIème Colloque de Bonneval, sous la direction de Henri Ey » ed. Desclée de Brouwer, p. 160. 22 Lacan (1973). « L'étourdit », in Autres Écrits, Paris, Éd. du Seuil, 2001, p. 449.

23 Dorian Malovic, La Chine sur le divan, Plomb, p. 41.

24 Lacan (1971). D'un discours qui ne serait pas du semblant, Le Séminaire livre XVIII, Paris, Éd. du Seuil, 2006, p. 36.

25 Voir le séminaire de Michel Guibal à Chengdu avec Huo Datong en mars 2008 sur Un discours qui ne serait pas du semblant, in le site Lacanchine.com 26 Sigmund Freud,« Analyse finie et infinie », p. 260.

27 Ibid., p. 261. 28 Ibid., p. 261. 29 Sigmund Freud (1938). Abrégé de psychanalyse, p. 8.

Notes

  1. Sigmund Freud (1900). L'interprétation des rêves, Paris, PUF, 1971, p. 520.
  2. Sigmund Freud (1938). Abrégé de psychanalyse, Paris, PUF, 1970, p. 20.
  3. Ibid., p. 504.
Citer ce texte

Guy Massat, « Pour une contre-histoire de la psychanalyse », L’@psychanalyse, 6 avril 2023. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/guy-massat-pour-une-contre-histoire-de-la-psychanalyse (consulté le JJ/MM/AAAA).

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