Ethique, inconscient et questions contemporaines (L’Harmattan, 2022)
Introduction par Brigitte Dollé-Monglond
Notons d’abord la complexité de la notion d’éthique
1 Entre une éthique de la technique de la cure
2 Une éthique du sujet de l’inconscient, pris entre l’intemporalité des processus inconscients, les temporalités historiques de la réalité psychique, traversées par les temporalités trans-générationnelles de l’Histoire, collective et individuelle.
3 Enfin « une éthique de l’actuel », quand c’est le réel qui vient s’imposer à la vie psychique elle-même, singulière et partagée.
J’ai beaucoup apprécié ce que Brigitte met alors en valeur : « La capacité de discernement psychique », comme position éthique de fin de cure, que j’entends comme cette capacité de dégagement d’un état de confusion entre ces différents niveaux d’influence :
Influence d’un pulsionnel non lié sur la réalité extérieure privée et collective Influence des déterminants historico-politiques collectifs sur la réalité psychique.
Influence d’un réel irréductible sur la vie de l’esprit, aujourd’hui bien mise à mal.
Demeure cette capacité de discernement qui peut être pensé aussi comme travail de culture à l’œuvre au niveau du sujet et de l’ensemble.
La seconde introduction, celle de Monique Lauret, s’intitule
Ethique et questions contemporaines
Monique Lauret met d’emblée en avant la question de la haine, en particulier la haine de soi comme un effet « d’une absence répétée d’éthique ».
J’aurais aimé discuter avec elle de ce lien qu’elle établit entre « absence d’éthique » et passion destructrice quand la haine l’emporte sur l’amour. J’introduirai ici une double réserve :
Le fait que pour Freud la haine anticipe toujours l’amour dans la constitution de la subjectivité et son rapport à l’objet.
Ma seconde réserve concerne « une éthique qui ne serait plus aujourd’hui à la hauteur du progrès scientifique ».
Il me semble que faire de la science LE Référent éthique pose la question d’une idéalisation du progrès à tout prix. Les techno-sciences sont-elles toujours aujourd’hui un modèle de morale et d’éthique ?
Je voudrais prendre comme exemple les transgressions incestuelles qu’autorisent aujourd’hui les techniques procréatives et les FIV, favorisant la mise en acte du fantasme de toute-puissance et d’auto-suffisance narcissique ( se faire un enfant toute seule ), dans une réalisation du fantasme d’auto-engendrement. On en voit l’extension dans les demandes actuelles de changement de sexe, et des offres techniques, au nom des idéologies qui confondent « se décoloniser des pouvoirs dominants du patriarcat, du biologique, de l’homme blanc », « se revendiquer du côté du droit des victimes, des colonisés, des racialisés, subissant l’autorité abusive de la biologie », enfin « se réclamer de la science pour se fabriquer tout seul » dans un déni de la différences sexuelle, et de l’ordre génératif, puisque désormais, au nom d’un certain discours sociologique, le sujet n’est plus qu’un
récit, un « narratif », qui s’écrit lui-même, libéré de tout désir autre qui l’anticiperait et le déterminerait.
Je retiens d’emblée de cette double introduction d’une part combien le sujet contemporain se revendique comme indéterminé, cad comme échappant aux différents déterminismes biologique, sexuel, générationnel, historique, culturel, dans lesquels il s’inscrit. Le sujet contemporain se revendique libre de tout déterminisme, il est l’humain augmenté par excellence, l’humain technique lui-même, anti-éthique, neutre.
Néanmoins je note la nécessité d’un discernement entre éthique de la morale (sociale ) et éthique intime, celle du désir. Et s’il y a une éthique du désir, je retiens qu’il faut l’entendre au sens d’Arthur Rimbaud : « je cherche la vérité vraie ». Ce serait à ce désir-là qu’il s’agirait, pour Lacan, de se conformer, au sens de se conformer à cette vérité vraie qui n’est pas une identité pleine mais se réfère à l’énigme qui, en chacun, est le vrai de sa vérité.
Ce qui nous introduit à ce très beau texte de Joseph Rouzel
« Ai-je agi conformément à mon désir ? »
Un texte qui commence par cette formule prêtée à Héraclite : « Dans la demeure de l’homme il y a un daÏmon » J’ai été très intéressé par la façon dont Joseph Rouzel dialogue avec cette figure du DaÏmon intime, figure à la fois intime et étrangère, voix intérieure qui indiquerait au sujet son rapport au vrai. C’est ainsi que j’ai entendu cette figure du DaÏmon intime avec laquelle il s’agirait de mesurer pour chacun son accord avec soi-même, cad avec la vérité de son désir.
Condamné à mort, Socrate à l’écoute de son DaÏmon, décide de se soumettre à la
sentence. Position éthique en effet, elle est celle de se conformer à cette voix intime.
Autrement dit plutôt qu’une éthique du désir, ne faudrait-il pas parler d’un désir de se conformer à cette relation au vrai du sujet, à ce point d’énigme en chacun de nous, quand il nous arrive de nous confronter aux moments les plus ultimes de la vie, au deuil et à la disparitions des proches.
On pourrait presqu’alors parler d’une éthique de la solitude, quand il s’agit de « répondre de son être au monde », de son énigme dans cette épreuve éthique de
la mort, du mourir ou du mourant.
J’ai trouvé à ce propos qu’une grande partie du livre, en particulier aussi avec le texte de Brigitte Dollé, nous permet d’approcher ce rapport difficile de l’éthique et de la mort, soit une figure obscure de l’éthique intime qu’on a bien peu l’occasion d’évoquer.
La vie ne s’institue-t-elle pas à partir de la fidélité à cette opacité énigmatique de notre être, confronté à sa finitude et à sa mortalité.
Cette fidélité, ne serait-ce pas cela l’éthique intime qui fait le sujet ?
Vous avez compris combien ce texte est « parlant » et ouvre aussi le livre à une dimension singulière de l’éthique.
Je proposerai quelques pistes de discussion à partir du texte qui suit, celui de
Monique Lauret
« L’éthique à l’heure du numérique »
Un texte foisonnant de propositions multiples.
Je lui proposerai volontiers un autre intitulé, inspiré par ma lecture :
« L’éthique à l’heure de la machine maffieuse instituée »
N’est-ce pas aujourd’hui la structure maffieuse qui organise l’ensemble sociétal, au service de laquelle chacun se trouve soumis ? Face au système mafieux généralisé, le sujet est seul, d’autant plus qu’il est fragile et encore peu structuré.
Je pense à des films récents qui montrent combien la machine maffieuse s’exerce sur des adolescents sans limite et sans espoir. Des films comme HOPELESS, un film coréen, ou le film brésilien SANS CŒUR , mettent en valeur non pas « un temps qui s’accélère » mais un temps qui s’absente, au profit d’une sidération maffieuse du temps lui-même, et qui s’étend à l’ensemble.
Comme le montre Monique Lauret, la machine d’Internet, suit le modèle de transparence, d’exposition d’un soi marchandisé, et d’une pratique haineuse de la dénonciation et du harcèlement. Or un tel modèle résume précisément le fonctionnement d’un système maffieux, figurant la figure vampirique de « la Pieuvre » archaÏque.
C’est à partir de là que je verrai volontiers s’organiser la situation mélancolique du sujet contemporain, dans sa relation introuvable à l’éthique.
Je ne pourrai pas m’arrêter sur chaque article, malgré tout leur intérêt.
Je voudrai me porter maintenant à l’article de Brigitte Dollé-Monglond :
« L’évitement de la mort et le Covid 19 ».
Ce texte représente pour moi le pivot même de ce livre, de par son recentrement sur la question vertigineuse : quel est le traitement que nous avons fait à l’épreuve de la mort depuis le Covid et le confinement ? Et quels sont les effets à la fois pour le sujet et pour l’ensemble, d’un tel « traitement » aujourd’hui ?
Car c’est toute l’appartenance à notre humanité qui, désormais, se trouve gravement atteint avec la perte de notre sens de l’humain, quand toute notre relation au temps du vieillir, à notre finitude, à l’accompagnement du mourir, qui, dans la déritualisation généralisée des pratiques de deuil, se trouve gravement désymbolisée. Le texte de Brigitte Dollé-Monglond reprend magnifiquement une question bien peu abordée aujourd’hui, même si la parole publique exhibe « les pratiques de l’aide à mourir ».
Comme s’il s’agissait de se débarrasser de cette question en la transformant en « pratiques actives », et « en sabotant le processus d’accompagnement de la fin de vie » cad du mourir.
L’éthique de la présence auprès du mourant est aussi sabotée par « le traitement » virtuel numérique et les protocoles techniques désaffectés de ce qu’on résume par
le terme de « fin de vie », pour éviter de nommer la mort.
Le déni actif aujourd’hui porte non seulement sur la dénomination de la mort, mais de ce temps pour mourir que l’auteur décrit comme « une expansion libidinale du malade, et l’exaltation de l’appétence relationnelle »
Ce temps du mourir se déploie à la faveur d’un accompagnement qui rend possible « un regain d’énergie et un surinvestissement des objets d’amour. »
Or on pourrait dire qu’aujourd’hui, il a été mis fin à l’apprivoisement de la mort, ne
laissant plus que l’horreur de la mort devenue désormais source de Tabou.
Brigitte Dollé-Monglond évoque le rôle d’un médicalisation à outrance de la Société, dans cette obsolescence actuelle du temps pour mourir.
Je voudrais lui proposer de faire intervenir également dans cet évitement culturel de notre rapport à la mort, l’effroi d’une extermination de masse qui, avec le siècle dernier, nous a désapproprié de notre rapport intime au mourir.
Ce temps du mourir n’est-il pas au fondement même de l’éthique du sujet ?
Les textes suivants m’ont tout autant passionné quand ils traitent, par exemple, des rapports de la sublimation et de la mort, comme le propose Jacques Cabassut. À cet auteur je poserais volontiers la question : Y a-t-il un lien entre éthique et mode contemporain du jouir ?
Peut-on parler d’une sublimation contemporaine à propos des demandes de reconstitution des identités sexuelles et des positions subjectives fondées sur la question transexuelle ?
Avec Sophy Camacho et à partir de son beau texte sur « L’adolescence au risque de la prostitution 2 _0 », je me suis interrogé sur « la désintimité » qui œuvre avec l’exposition de soi dans les réseaux sociaux : qu’en serait-il de ce retournement de soi sur son propre corps exposé, prostitué, fécalisé, dans une mélancolisation haineuse de sujet ?
Comment penser alors l’évènement de la honte comme processus de retournement en doigt de gant du dedans intime en un dehors exhibé sans protection, comme j’ai développé le processus dans « L’œil de la honte » ? (revue Espace )
Les deux derniers qui achèvent ce livre, sont tout aussi passionnants, et je les mettraient volontiers en débat l’un avec l’autre.
Celui de Marc Lantier, « Quelle éthique pour la science ? » pose que dans le
discours de la science le sujet n’est pas divisé. Ce sujet de la science supposé échapper au refoulement me semble une construction idéalisante qui fait abstraction du fait qu’il n’y a pas de sujet de la science mais seulement des scientifiques. C’est d’ailleurs
Michel Vaquié, chercheur au CNRS, dans le texte suivant, « Remarques sur
la science et la technique » qui rappelle « que la position du scientifique n’est pas celle de la certitude, du savoir complet et absolu… Le discours de la science est marqué par cette incertitude et cette incomplétude . »
L’auteur rappelle aussi à juste titre que l’usage capitalistique du monde de la nature, la marchandisation de notre rapport à la différence des sexes et à notre finitude mortelle, n’est pas sans effet sur le sujet scientifique et les offres technoscientifiques aujourd’hui.
Vous avez compris tout l’intérêt de ce livre qui nous ouvre à une réflexion fructueuse. Je voudrais rappeler en conclusion combien la toute-puissance de la pensée traverse l’ensemble des questions soulevées. J’en verrai pour preuve cette affirmation d’un philosophe actuel, Arthur Nauzyciel, qui déclare, dans ce courant idéologique actuel « : « La langue que l’on parle est une façon de construire le monde et la réalité dans laquelle on vit. »
La langue fait la réalité. À partir de là tout est possible. Plus de butée, plus de limite. Jouir sans limite devient la nouvelle injonction surmoÏque et la norme. L’ubris ne serait-elle pas aujourd’hui la nouvelle éthique ?
Il y a néanmoins le réel comme butée encore indépassable… « Je préfère faire confiance au réel » conclut Carlo Ginzburg.
Pour une éthique du réel ?
Ghyslain Lévy (mai 2024 )
Citer ce texte
Ghyslain Levy, « Discussion sur « Éthique, inconscient et questions contemporaines » », L’@psychanalyse, 28 mai 2024. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/ghyslain-levy-discussion-sur-ethique-inconscient-et-questions-contemporaines (consulté le JJ/MM/AAAA).