PSYCH et PO*
Intervention lors de la journée inter-cartel ACF Voie Domitienne Octobre 2018 Montpellier
Claude SIBONY
Psychanalyste St Clément de Rivière 34980
Les utopies de 68 ont longtemps marqué mon imaginaire, les idéaux communautaires, le rapport homme femme, la « libération » de la femme. J’assistai euphorique aux manifestations de l’époque années 70 contemplant les banderoles et leurs signatures. L’une d’entre elle m’est restée en mémoire et m’est revenue en ce début de cartel « psy et po » osant un lien entre contestation du politique de la société dite de consommation et la psychanalyse. L’entrée dans cette question se faisait du côté du féminisme, traiter de la question des rapports homme femme, de l’évolution de la condition féminine, de la place du désir et de la jouissance dans ce monde héritier de la fracture de la guerre, héritier du décolonialisme, monde d’accélération du capitalisme dans lequel l’individu est mis en avant, sa liberté, ses modes de jouissance etc
Les dernières élections ont posé la question d’un acte des analystes dans le débat. Appeler à voter ou faire barrage à untel ou une telle, posant ainsi que le psychanalyste a son mot à dire et au-delà que se pose pour lui la question de la survie de son discours dans un monde totalitaire. La psychanalyse est-elle l’une des filles de la démocratie, quel lien avec le capitalisme ; la psychanalyse peut-elle devenir un objet de jouissance à consommer avec modération ? Le sujet est-il concerné par l’air du temps ? Autant de questions qui ont orienté mon travail.
Si l’inconscient c’est la politique, la politique n’est pas l’inconscient (Lacan livre XIV) mais le psychanalyste entend dans son cabinet l’infiltration du discours social environnant notamment le positionnement du sujet face aux objets plus de jouir dans le contexte contemporain. Alors il est concerné par le politique. Rappelons-nous Lacan disant du collectif qu’il n’est rien d’autre que le
sujet de l’individuel (Écrits p.213 le temps logique).
Les sociétés occidentales se voient traversées de lignes de fractures qui mettent à mal le lien social. Ces dernières années ont vu se renforcer les signes de tension, les clivages sociaux, les banlieues pauvres, ghetto de populations issues de l’immigration, reliquat du colonialisme. Crises économiques cycliques du capitalisme, avec pour effet Racisme, ségrégation, terrorisme, montée de l’extrême droite fascisante.
Le lien social contemporain produit de la ségrégation et de la haine ; son symptôme sépare, sous des revendications communautaristes en rivalité. Ce mouvement se décline au plan individuel questionnant le rapport du sujet à ses paires, identification horizontale, imaginaire conduisant au clan, à la communauté de jouissance. Ce lien social contemporain, ce discours, détermine les rapports du sujet aux objets de jouissances, promus plus de jouir ; renforçant l’illusion d’un sujet aux commandes, agent du discours par ce tour de force du discours capitaliste. Cet avènement du sujet aux prises avec l’objet de sa jouissance a créé une clinique contemporaine d’effacement du fantasme comme régulateur de jouissance au profit d’une jouissance forte parfois ravageante : addictions, dépression, burn out, passage à l’acte, angoisse, bipolarité. Lacan parlait de tentative de rompre le mariage avec le petit pipi. Un débranchement en quelque sorte de la jouissance phallique au profit d’une jouissance Autre.
Jacques Lacan (Milan, 12 mai 1972) « la crise, non pas du discours du maître, mais du discours capitaliste, qui en est le substitut, est ouverte. C’est pas du tout que je vous dise que le discours capitaliste ce soit moche, c’est au contraire quelque chose de follement astucieux, hein ? De follement astucieux, mais voué à la crevaison. Enfin, c’est après tout ce qu’on a fait de plus astucieux comme discours. Ça n’en est pas moins voué à la crevaison. C’est que c’est intenable. C’est intenable… dans un truc que je pourrais vous expliquer… parce que, le discours capitaliste est là, vous le voyez… une toute petite inversion simplement entre le S1 et le S… qui est le sujet… ça suffit à ce que ça marche comme sur des roulettes, ça ne peut pas marcher mieux, mais justement ça marche trop vite, ça se consomme, ça se consomme si bien que ça se consume. » En 1970 dans « Radiophonie » : la science est « une idéologie de suppression du sujet »
Dans d’Un Autre à L’autre Lacan traite la problématique particulière du capitalisme liant science et capitalisme : « la copulation du capitalisme et de la science »
L’effet du discours de la science, rabattu sur le discours de l’universitaire, est l’expulsion des institutions de soins et des universités du discours analytique ; le discours de la science forclos le sujet alors la question du sujet se déplace … Nos institutions s’adressent à un usager ou un client modifiant radicalement le rapport du sujet à son symptômes et à sa demande… Il s’agit d’un sujet jouissant d’un service loin du sujet divisé.
Si la science vise à forclore le sujet, il n’y a cependant pas de science sans sujet : elle échoue à éliminer ce sujet, « elle s’avère définie par la non-issue de l’effort pour le suturer », comme l’écrit encore Lacan dans « La science et la vérité ». Lacan J., Ecrits.
Le Capitalisme promeut un libre accès à la jouissance, l’objet cause se fond en objet plus de jouir ; capitalisme en copulation avec le discours de la science qui produit une pluie d’objet en référence à l’article d’Éric Laurent, une prolifération des « lathouses » (Lacan séminaire 17 ch. 11). De ces objets qui nous environnent ou nous encerclent nait une clinique du trop plutôt que du manque. La langue propose aujourd‘hui de remplacer le très par le trop : comment c’était ?... c’était trop bien… Cette saturation provoque un bain de jouissance dont chacun a à se dégager…
Jouir sans entrave était l’un des slogans libertaire des années 70. Peut-être le mouvement d’un balancier qui allait loin après le puritanisme de l’époque dans laquelle vivait Freud.
A chacun sa jouissance, et il devient possible de revendiquer la jouissance sous le primat du droit : droit au bonheur, droit à l’enfant, droit à choisir son propre sexe. La loi allemande autorise une détermination sexuelle hors de la différence homme femme, elle ouvre un nouvel ensemble nommé divers. Ainsi vous êtes homme, femme ou divers. Tout un chacun dans son mode de jouir peut se reconnaitre dans le divers dans la diversité des positions singulières. En incluant l’exception dans l’ensemble alors il n y a plus d’ensemble puisque plus d’exception. C’est le délitement du collectif. Chacun s’éclate dans sa solitude aux prises avec une jouissance hors mots, une jouissance du corps. Revient la question d’une jouissance Autre ou jouissance féminine. Un socius qui s’organise autour du Pas-tout phallique.
Cette évolution des sociétés occidentales suite au déclin du Nom Du Père fait apparaitre sur la scène du pouvoir des figures obscènes : Trump en est le meilleur exemple, tout puissant, grossier, jouisseur…Il n’y a plus de vrai et de faux puisque plus de garantie phallique, il n’y a plus que : consommez et jouissez ! L’effacement du père symbolique se fait au bénéfice d’une figure surmoïque vociférant une injonction à jouir. Consommez, jouissez ! La politique se sacrifie sur l’autel du commerce…. D’un côté un idéal de jouissance exténuant de l’autre une promesse de sécurité : « Jouissez » mais, air du temps oblige : « en toute sécurité ». Jouissez braves gens l’Autre veille… D’un côté une jouissance ravageante de l’autre une répression féroce pour tout débordement : jouissez sans limite dans un lieu circonscrit, un hotspot. Jouissez en communauté derrière vos murs…
Le NDP ne fait plus nouage, à chacun son bricolage pour le meilleur et pour le pire, nouveau pacte…
Au temps de la globalisation, de l’effacement donc de l’Autre, au temps de l’idéal de jouissance sécurisée dans un monde sécuritaire, au temps du plus de jouir au zénith, comment le rapport au manque, au désir, à la castration subsiste ? Et là encore quelle place au discours analytique ?
Pierrot le fou sujet de jouissance
Je le reçois il y a plusieurs années à l’hôpital puis il me contactera en cabinet
Il a alors 25 ans et est empêtré dans un usage massif d’alcool et de cannabis sur fond de structure névrotique, composant avec la division subjective. Il est solidement installe dans une position de malade jouissant, amoureux du corps médical qui le lui rend bien. Et le voici me parlant de son psychiatre de son alcoologue, de son nutritionniste de son kiné et de son psychologue, moi en l’occurrence, autant de petites mains au service de sa jouissance illimitée.
Le dégager de cette position bien ancrée est difficile puisque le discours ambiant, l’air du temps pour reprendre le terme de Miller dans son dernier cours, favorise dans le discours contemporain l’avènement du sujet comme agent qui commande au savoir de la science de lui fournir sa jouissance. Mais le voilà, dans ce discours, aux prises avec l’objet sur le mode d’une addiction. La promotion du sujet dans ce discours se différencie du sujet divisé dans le discours de l’hystérique qui commande au maitre de lui délivrer son savoir.
L’air du temps ne propose pas, sous couvert de liberté individuelle, l’interdit mais plutôt un accompagnement medio social d’un choix subjectif. Le sujet divisé est forclos derrière le droit à la jouissance attribué à tort aux discours gauchistes d il y a 50 ans mais plutôt à rapprocher du discours capitaliste et son injonction de jouissance.
Pierrot vient par intermittence, il renoue avec le signifiant et s’enfuit. Il sait, il entend mais ne résiste à l impériosité ravageante de la prise d’alcool et de cannabis.
Il évoque l’histoire familiale et insiste sur une scène traumatique à l’âge de 5 ans ou il défèque dans son bain, joue avec ses excréments et rencontre la violence démesurée de son père qui le surprend. Scène qui met en lumière la structure névrotique, l’objet anal… Il s’arrête ensuite sur les jeux sexuels qu’il a initié jeune ado avec son frère. Matériel très culpabilisé et honteux coté jouissance. Suite aux séances, il en parle à sa mère. L’alcool est déchu, le cannabis suit. Le court-circuit que ces produits permettaient semble éteint. La parole a de l’effet.
Pourtant très vite il ne résiste pas à l’offre du discours de la science. Tout d’abord le super marché des pharmacies : il achète un sirop, pour quelques euros précise-t-il, et, peu à peu élève cet objet au rang de plus de jouir octroyé par le maitre de sa jouissance : le médecin. Il se décline à la codéine et referme le travail de la parole et de ses effets Il court-circuite la fonction phallique au profit d’une jouissance sans sexe Il ira plus loin trouvant dans le médical un maître qui décide de le mettre sous méthadone et lui délivre ainsi, cerise sur le gâteau, le produit, médicament gratuit pour un malade officiel. Il disparait de la scène et revient 6 ans plus tard Il veut remettre en place un travail régulier, il a pris énormément de poids et parait pétrifie dans son corps.
Il est à un taux de méthadone deux fois supérieur à celui donné à des héroïnomanes. Il s’en plaint mais aussi s’en vante. La méthadone dit-il résout la question du désir sexuel : « plus besoin, non pas comme si ça avait disparu, mais ça s’y est substitué ». Il a vécu avec une femme quelques années mais le produit était toujours là lui proposant une alternative à la rencontre sexuelle et à la confrontation au non rapport. Il créé un rituel matinal associant sa prise de médicaments à l’absorption de deux litres de thé. Il prend le temps et la combinaison des deux produits provoque une montée de chaleur qui part du creux des reins et se prolonge dans tout le corps, chaleur puis bienêtre. Il décrit ce qui pourrait s’apparenter à un orgasme féminin ; le débranchement de la jouissance phallique s’opère au profit d’une jouissance hors mots, Autre.
Il déploie à nouveau l’histoire familiale et énonce cette phrase : « j’en peux plus d’être la serpillère de ma famille ». Je lui demande de me rappeler le prénom de son frère : Pierre. Rires devant le bon jeu de mot du psy : « sert pierre » ; mais le rire se transforme en expression tragique… Le travail se poursuit…
Dans le discours contemporain le sujet n’est plus protégé d’une jouissance mortifère par l’interdit lié au signifiant du ND, il doit seul se débrouiller de cette offre grandissante qui, de cerise sur le gâteau en lichettes de jouissance, se transforme en torrent .
Cela me conduit à réfléchir à la place du psychanalyste au temps du rapport triomphant de la science, la technologie et la création de richesse, au temps de la disparition de l’Autre dans la globalisation, au temps d’une science qui prétend suturer la division subjective.
La psychanalyse lacanienne accompagne cette évolution en passant elle aussi du désir à la jouissance du symptôme au sinthome, de la structure a la suppléance, du collectif et ses identification à l’appareillage singulier ; elle est prise aussi dans le chacun sa solution, le sujet au un par un, le soutien au montage singulier, l’inattention à la norme.
Mais cela dit, elle offre une perspective qui n’est pas d’accompagner uniquement mais aussi de favoriser les conditions d’un remaniement, de modifier un régime de jouissance, si le sujet en fait la demande.
La psychanalyse ne peut s’aligner sur le discours du politique sauf à se déformer en son envers. Elle peut faire vaciller les semblants en intervenant dans le champ social, en interprétant ou en laissant échapper un signifiant qui prendra place dans le discours courant comme les signifiants freudiens l’ont fait.
La psychanalyse oppose au : « jouissez sans entraves » un « parlez sans entraves ». En ce sens elle fait acte politique.
A la dictature du Un s’oppose la démocratie de l’Autre, l’incomplétude et le malaise consenti
Pierrot, bienvenu en démocratie !!
Citer ce texte
Claude Sibony, « Psy et po* », L’@psychanalyse, 13 mai 2019. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/claude-sibony-psy-et-po (consulté le JJ/MM/AAAA).