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Psychanalyser ou broder l’impossible

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J’aimerais en premier lieu remercier Jacques et Joseph de m’avoir invité à participer à ce séminaire de l’@psychanalyse. M’exposer dans un discours n’est à priori pas mon fort mais c’est après une rencontre autour de Pascal Quignard dont le sujet était « chacun son Freud » où j’avais pris le risque de parler de ma pratique de la broderie que mon texte avait retenu l’attention et pouvait, semble t il, s’articuler au thème du séminaire de cette année.

INTRODUCTION

Les œuvres d’art se passent fort bien des psychanalystes et encore d’avantage de leurs interprétations, même si Freud s’est lancé avec beaucoup d’intérêt dans l’interprétation de l’œuvre de Leonard de Vinci, notamment ce souvenir d’enfance du « vol du vautour ». Les œuvres parlent d’elles mêmes sans qu’aucun discours ne s’y ajoute.

Et l’artiste n’est pas mieux qualifié que n’importe quel quidam, n’importe quel spectateur pour juger de son œuvre, d’autant qu’à priori, c’est d’inconscient à l’œuvre dont il s’agit. Donc, à priori, l’artiste fait, mais ne sait pas ce qu’il fait. En tout cas, dans le premier geste .Ensuite bien-sûr, il peut chercher à entendre ce qui se dit là.

Revenons un moment sur le titre que j’ai donné à mon intervention. C’est un titre que j’ai donné comme ça ,à toute vitesse, dans la journée, à la demande de Jacques . C’est un titre qui ne veut pas dire grand chose mais qui articule dans une même formulation trois notions : psychanalyser, broder et la notion d’impossibilité ; ensuite on peut tricoter ces trois brins comme on veut, selon où l’on place la virgule.

Psychanalyser ,( virgule) ou broder l’impossible à entendre comme psychanalyser: métier impossible et broder comme une autre voie pour moi ; Ou psychanalyser ou broder, (virgule)l’impossible : au sens d’occuper cette place de psychanalyste ou broder, à entendre comme deux activités n’étant pas des métiers au sens commun du terme, deux métiers impossibles.

Qu’est ce qui de l’impossible de la psychanalyse m’a incité à me tourner vers la broderie ?

J’ai construit ma présentation en trois temps .

Dans un premier temps, je vais centrer mon propos sur comment j’ai articulé la psychanalyse et la broderie.

Dans un deuxième temps, puisque , comme en psychanalyse on ne s’autorise que de soi-même et de quelques autres, je vous parlerai de ces quelques autres : « mes maîtres » en arts plastiques et en broderie, ceux qui m’ont aidé à force de les fréquenter et de dialoguer avec eux, à m’autoriser. Je vous parlerai de la grande tapisserie « La dame à la licorne » datant du XV ème siècle puis je vous parelerai d’artistes contemporains comme Louise Bourgeois, Sarah Lucas ou Annette Messager.

Dans un troisième temps, je vous présenterai mon travail. Je vais pour cela projeter des photos de certaines de mes pièces car elles sont à la fois fragiles à manipuler, trop encombrantes pour celles qui sont présentées dans des cadres coffres en plexiglass. ; et surtout le lieu ne se prête pas à un accrochage digne de ce nom..

I ARTICULATION PSYCHANALYSE/ BRODERIE

Alors que j’exerçais en tant que psychanalyste depuis quelques années, j’ai repris « une nouvelle tranche » d’analyse comme on dit, avec la demande de m’autoriser une pratique artistique, qui pourrait être soit un travail d’écriture tourné vers une écriture critique des arts plastiques contemporains pour les quels j’ai un véritable intérêt et ce depuis fort longtemps, je pense ici au magnifique texte de Julia Kristéva sur le travail d’Annette Messager , soit un travail plastique.

Il faut noter que cette reprise d’analyse s ‘est faite dans un moment de réelle difficulté : Je questionnais la pertinence de ma place au sein du mouvement auquel j’appartenais à l’époque. Je remettais en question mon affiliation à ce mouvement où les idées que je défendais divergeaient de celles du Coût Freudien pour ne pas le nommer, notamment sur les questions d’homoparentalité et des nouvelles familles. Je ne vais pas m’étendre sur le sujet car là n’est pas la question mais c’est intéressant de noter que c’est à partir d’un manque que j’ai dû inventer une voie nouvelle pour moi. Mais c’est aussi l’exercice de la psychanalyse, l’écoute des patients au cabinet et le silence qui l’accompagne,( cette place qui peut s’apparenter à celle d’Hypnos, comme Luc l’a évoqué ), ont fait emerger en contre-point la nécessité de renouer avec le fil, mais cette fois dans une expression propre. Le désir d’ouvrir un espace autre s’est imposé à moi pour sortir de la relation thérapeutique duelle.

Voilà donc qu’en reprenant mon analyse, j’ai fait confiance à l’inconscient et à mes rêves. J’ai fait alors de nombreux rêves qui disaient cette nécessité d’accoucher, de faire naître ce que je portais en moi de manière très intime. La broderie s’est imposée très naturellement car elle fait partie de mon histoire. J’ai brodé avec mes grand-mères quand j’allais pendant l’été en vacances chez elle dans le Limousin. J’ai découvert le plaisir de jouer avec les fils et les couleurs, un certain rapport à la matière, au tissu et au temps. Il faut noter qu’en tant qu’enfant nous n’avions rien le droit de faire, j’ai ressenti ce qu’était l’ennui, profondément. Alors cette pratique de la broderie était une manière de passer le temps et de passer le temps agréablement. La théorie lacanienne de la sublimation proposée dans « L’Ethique de la psychanalyse » est que « la sublimation élève un objet imaginaire à la dignité de la Chose ».

La chose est un manque, un espace vide ; elle est toujours au delà de ses limites, un lieu inaccessible et ne peut être représentée.

Je me suis retrouvée à ce stade, comme une enfant tellement curieuse de la chose sexuelle ou comme une adolescente qui aborde et découvre la rencontre sexuelle, autrement dit obsédée par ces créations , ces idées en gestation qui venaient en nombre. Avec cette difficulté qui génère également beaucoup d’angoisse, du fait que les idées sont plus nombreuses et arrivent plus vite que la mise en acte. Car la broderie est un geste qui demande beaucoup, beaucoup de temps.

En quoi l’art est il tout à fait unique ? Il est capable de nous montrer non pas seulement un objet crée, mais un objet qui consiste lui-même en l’acte de création. Au delà le l’œuvre elle-même, il y a le vide sur lequel elle se fonde et qu’elle évoque. L’art a bien une relation unique avec la dimension de la perte.

A ce propos, je repense à ce que Jean-Pierre Winter dit à propos de l’œuvre d’art . Je ne suis pas toujours d’accord avec lui , loin s’en faut, mais j’ai eu longtemps beaucoup de plaisir à suivre son séminaire . Donc ce qu’il nous dit de la valeur, et du prix parfois exhorbitant des œuvres d’art. Il nous dit que nous sommes prêts à payer très cher car ce que nous payons c’est le prix de la liberté qu’il faut avoir pour créer, liberté que nous ne nous octroyons pas toujours, loin s’en faut.. Nous payons le prix de la notre culpabilité de ne pas nous autoriser à créer. Je suis assez d’accord avec cela. Mon intérêt profond pour l’art, pour l’art contemporain n’est pas sans lien avec cette voie que j’ai choisi d’explorer à mon tour, non plus en tant que regardeur mais en tant qu’acteur, en tant qu’auteur(e). La jouissance esthétique générée par l’œuvre mais aussi ce qu’elle procure comme mouvement de la pensée, dans un dialogue entre « je » et l’objet est productrice de sens et d’émotions nouvelles, qui invitent le psychisme à repartir à l’assaut pour réactiver l’effet de la rencontre.

J’aime beaucoup l’analyse de Joyce Mac Dougall sur la créativité et la question du féminin.

Elle attribue aux femmes « un espace interne », cet espace énigmatique, ouvert sur ce qui viendra l’habiter ou non, qui appelle aussi bien l’avènement de l’œuvre que l’avènement de l’autre scène.

Par ailleurs, Freud, décrit dans Totem et Tabou, son fameux scénario de la mise à mort du père et de son incorporation cannibalique comme une étape nécessaire. Je ne peux que confirmer cette théorie car il se trouve que mes rêves de l’époque mettaient en scène à plusieurs reprises l’assassinat de mon père.

Je vous parle de la manière dont les choses se sont mises en place il y a 8 ans maintenant. Aujourd’hui je poursuis sur ma lancée et mon inspiration vient de ce que je vis dans le monde et de toutes mes impressions , perceptions, émotions et pensées que j’incorpore et qui nourrissent mon monde interne. J’ai choisi ce médium parce que c’est celui qui m’a été transmis, et qu’à travers lui je peux exprimer ma sensibilité.

J’aime la simplicité des outils : il suffit d’un fil et d’une aiguille qui sont des objets très rudimentaires, très rustiques. Même si par ailleurs, j’ai plaisir à employer d’autres matériaux pour tirer la broderie au delà des simples « ouvrages de dame », pour un peu la subvertir.

J’apprécie cet écart entre cette chose très ancienne, ultra simple et la contemporaneïté des formes et des sujets dans toutes leurs diversités. Car comme vous le verrez, je brode aussi d’autres matériaux.

Origine de processus.

J’aime beaucoup l’analyse de Joyce Mac Dougall sur la bisexualité primaire inconsciente qui serait à l’origine du processus créatif.

Dans la mesure où nous acceptons l’idée du masculin et du féminin en nous, nous avons tous un potentiel créatif et nous sublimons notre désir impossible d’avoir les deux sexes sous forme de créations ou de travaux divers. Selon elle, ce sont les fantasmes et le désir de posséder aussi bien le pouvoir créatif de la mère que la fertilité du pénis du père qui sont à l’origine de nos dispositions et capacités artistiques.

Freud lui-même a cherché à percer les secrets de la créativité. Dans son assai intitulé « l’écrivain et la création littéraire », il pose cette question « a quelle source étrange le créateur puise t-il son inspiration ? sa réponse est qu’ « un écrivain est comme un enfant qui joue, à savoir qu’il crée son propre monde. L’enfant crée un monde de fantaisies qu’il prend très au sérieux et qu’il investit largement sur le plan émotionnel ».

Pour Winnicott, les fantasmes, les jeux et la créativité sont un champ transitionnel d’expériences auquel participe à la fois le monde interne et le monde extérieur.

Cette dimension du jeu est une chose que je ressens et qui fait fortement écho. Il y a une forte excitation, quand je me mets à ma table de travail pour dessiner tout d’abord. Cette excitation de découvrir ce qui va surgir dans un geste sous mon crayon ou sous mon aiguille, à ce moment là. Avec la surprise et l’étonnement qui me saisissent parfois au vu de ce qui vient. Cette dimension du jeu n’exclut pas pour autant l’angoisse. Il y a là aussi , comme dans la psychanalyse, de profondes résistances accompagnées d’une grande culpabilité.

Ma pratique de brodeuse se déploie au croisement d’un savoir-faire ancestral et d’un intérêt profond pour le fonctionnement psychique. Pointer, broder, repriser, tirer les fils, comme autant d’associations possibles entre tissu et matière de la pensée. Les points comme des pas, les lettres comme une promenade dans la langue, dans le texte et dans la couleur. Les connexions insidieuses forment une trame, relient corps et symbolique, corps et signifiant.

Chacun entend les multiples analogies qu’on peut faire entre broderie et psychanalyse. La broderie est intiment liée à la sphère privée, à l’intime.

Des ponts entre les deux pratiques

le silence L’analyste est quelqu’un qui se refuse au dialogue pour permettre à une parole d’advenir ; la création nécessite également du silence pour accueillir les mouvements de ma pensée, un peu comme dans une libre association silencieuse

La solitude de l’analyste, comme celle de l’artiste. L’idée que je peux couper court à tout instant, comme dans la lecture poser mon ouvrage comme on pose un livre, comme on fait scansion pour lever une séance.

L’archaïque : avec d’un côté l’inconscient qui va chercher dans l’archaîque et d’un autre côté cette pratique archaïque qui existe depuis l’Antiquité , dans la culture occidentale comme dans les cultures orientales ou du continent africain. Les tchaks du Zaïre sont tissés en fibre végétale pour les cérémonies et peuvent être préparées des années ou des mois à l’avance.

Le temps : on vient de le voir, dans la durée mais aussi dans la répétition : répétition des dires et du symptôme dans la cure et répétition du geste dans la broderie.

Le transfert Entre l’analyste et l’analysant il y a du transfert, l’instauration d’une relation qui se trame dans la fiction.

Il y a entre l’artiste et son public, une relation qui se trame dans la fiction, comme entre l’écrivain et son lecteur.

De nombreux signifiants communs Comme :

Le fil : ce qui attache, ce qui lie , ce qui relie.

Tirer un fil, suivre le fil, tendre un fil, filer la métaphore, la trame, la chaîne, de fil en aiguille, la reprise ou reprendre, en découdre, pointer, piquer, point de capiton.

La règle fondamentale de dire tout ce qui vient, comme ça vient est bien de suivre le fil de ses pensées. Les nœuds : Lacan a beaucoup élaboré sur la question des nœuds borroméens.

Toutes les expressions : ne tenir qu’à un fil, avoir un fil à la patte, se laisser aller au fil de l’eau etc…

II MES REFERENCES ARTISTIQUES

A ) La dame à la licorne Sans doute tissé autour de 1500 à Aubusson, cet ensemble de 6 tapisseries sont conservées au Musée de Cluny. Une pièce circulaire, hexagonale, a été spécialement conçue dans le musée pour l’accueillir.

Je vais vous la montrer pour vous la faire découvrir pour ceux qui ne la connaissent pas déjà, ou vous la remettre en mémoire pour ceux qui l’ont déjà vue.

Comme tout chef d’œuvre, La Dame à la Licorne apparaît à la fois familière et mystérieuse. Elle doit sa célébrité à la séduction des scènes représentées , simples en apparence mais énigmatiques.

Ces 6 tapisseries forment un ensemble qu’on appelle tenture . les compositions placent sur un fond rouge parsemé de branches fleuries et d’animaux, une terrasse qui met en scène une dame accompagnée sur certains tableaux d’une demoiselle. Ces figures sont représentées avec de faibles variantes d’une tapisserie à l’autre. Leur décor végétal , leurs animaux allégoriques et leurs objets tissent une théologie de l’amour et des sens. Les cinq premières tapisseries sont censées représenter les 5 sens ( la vue , l’ouïe, l’odorat, le goût et le toucher, la sixième « Mon seul désir » . Mon seul désir étant comme l’illustration d’un sixième sens , le plus proche de l’âme.

Je voudrais m’arrêter un instant sur les différentes interprétations de cette 6ème tapisserie « Mon seul désir ». ce pourquoi elle a sa place dans mon propos d’aujourd’hui. La multiplicité des interprétations renforçant son aspect énigmatique.

Le Licorne incarne en elle même une énigme ; Elle fait partie des merveilles du monde par la présence de sa corne( en réalité c’est une dent de narval), dotée de pouvoirs extraordinaires, notamment des vertus thérapeutiques de purification de l’eau etc… L’animal lui même est un collage composé d’éléments issus d’espèces différentes.

Tout d’abord, « mon seul désir » se distingue des 5 autres tapisseries par ses dimensions bien supérieures à ses voisines et c’est la seule à comporter un écrit : « Mon seul désir » pris entre 2 initiales A et I qui pourraient être les initiales des deux fiancés. La devise « Mon seul désir » qui peut être lu comme « A mon seul désir » apporte l’énigme. La banderole orne le fronton d’une tente, dont deux animaux, un lion ou une lionne, et une licorne tiennent les pans entre ouverts. Une femme se tient devant cette embrasure , flanquée d’un petit chien sur un tabouret et d’un singe à son pied . Une autre femme tient un coffret à objet précieux et le présente à la femme tenant un collier. Différentes interprétations s’offrent à nous.

On a dit que la Dame dans ce geste, et c’est l’interprétation de Rainer Maria Rillke, choisissait un collier dans le coffret ouvert comme une boîte de Pandore. D’autres exgégètes au contraire ont affirmé qu’elle reposait le bijou dans le coffret après s’en être dépouillé. « A mon seul désir » serait ainsi dédié à un au delà des cinq sens. Le mot désir serait à comprendre comme un terme d’apaisement , voire de contrition. Si la Dame remet le collier dans le coffret dans un geste de renoncement aux plaisirs des 5 sens, alors son geste se conforme aux courants philosophiques et religieux de la fin du 15 ème siècle., qui conçoit la liberté du désir comme celle d’un vouloir pur, dégagé des tentations corporelles.

Pourtant, selon la critique d’art E. Lebovici, une troisième voie s’ouvre comme autre interprétation. A la place d’une lecture binaire : prendre ou rendre, ( pure ou impure), pourquoi ne pas lire dans ce geste suspendu, énigmatique, un geste de subversion aux injonctions normatives dont elle serait l’objet, contre laquelle le débat des savants l’assignerait ? Que dédie t-elle dans son geste, à son seul désir. Dans ce geste performatif dont le sens se confond avec l’acte même de l’énoncer, elle décide des conditions dans les quelles son désir pourra faire effet.

Après ce qui peut sembler une digression, La dame à la licorne représente , par sa puissance symbolique autant qu’énigmatique, les nombreuses interprétations dont elle est l’objet, le dialogue intérieur qu’elle éveille sur la question de désir et l’équivoque qu’elle suscite ; en ce sens cette tapisserie est au cœur de mes préoccupations d’analyste mais aussi d’artiste.

Après s’être attardé sur cette tenture du 1ebut du 16ème siècle, j’aimerais évoquer avec vous des artistes contemporains qui, eux aussi, à leur insu m’ont autorisée.

B) Louise Bourgeois

Les deux artistes que j’ai choisi d’évoquer sont des artistes dont le travail fait tellement écho à la psychanalyse qu’elles ont été choisies pour exposer l’une au Freud Muséum de Vienne , L’autre au Freud Muséum de Londres.

Louise Bourgeois place l’origine de son travail dans l’infantile. Elle dit, je la cite : « Tout mon travail des cinquante dernières années, tous mes sujets trouvent leur source dans mon enfance. Mon enfance n’a jamais perdu de sa magie, elle n’a jamais perdu son mystère ni son drame ». Louise Bourgeois a eu une longue relation avec la psychanalyse, elle est restée en analyse toute sa vie, toute sa longue vie puisqu’elle a vécu 98 ans. Je vais vous montrer la sculpture « Janus fleuri ». Janus était le Dieu aux deux visages , l’un tourné vers le passé, l’autre vers l’avenir ; c’est le côté bipolaire qui a fasciné Louise Bourgeois dans le choix du titre.

C’est une sculpture suspendue et bipolaire où deux formes seins pénis pendantes s’entrecroisent avec à la jonction une fente moussant de matière débordante ; le tout fondu dans le bronze. L’artiste y voit un double masque facial, deux seins, deux genoux. Masculin et féminin se trouvent réunis dans cette œuvre aux deux visages où par un glissement formel le pénis se fait sein.

Cette façon d’associer le suspend, au-dessus du terrain de l’analysant, dans le bureau de l’analyste est un accrochage qui fait sens. C’est une œuvre qui reconstruit le corps en fondant la différence des sexes, en ajoutant les morceaux, les objets partiels pour les réparer les fondre dans un ensemble de citations, dans ce bureau lui aussi ctationnel.

« The reticent child » fait allusion au traumatisme de la naissance. Cette œuvre a été réalisé pour le Sigmund Freud Museum de Vienne. Il s’agit d’une installation qui est comme une maquette de théâtre : la grossesse, la naissance, l’enfance de son fils y sont représentés.

Cinq figurines en tissu de laine rose et la 6ème couchée sur un lit, est en marbre couleur peau. Au dessus, dans un grand miroir convexe, les 6 personnages se reflètent dans la glace. Le miroir déformant renvoie à l’inquiétante étrangeté et rappelle en même temps la scène du rêve.

Je vais m’arrêter là dans la citation des œuvres de Louise Bourgeois mais je pourrai tout vous montrer, tellement il y a un lien étroit entre son art la psychanalyse.

C) Sarah Lucas

Le travail de S. Lucas tourne autour de la question sexuelle, du corps érotisé , de la mort, la mélancholie, le genre, l’amour.

Je vais vous présenter une œuvre qui date de l’année 2000 et qui a été commandée par le Freud Museum de Londres. La conservatrice de l’époque a eu cette géniale idée d’inviter des artistes contemporains à investir le temple de la psychanalyse pour le dépoussiérer un peu.

L’oeuvre s’intitule « Au delà du principe de plaisir » , « Beyond the pleasure

principle » .

Cette installation s’appuie sur le texte de Freud de 1920 ; Toutes ces pièces mettent en scène mais surtout redonnent vie aux principes de la théorie freudienne : l’inconscient et les rêves, l’importance de la sexualité, le transfert, le dispositif . On peut y voir également une reflexion sur les rapports entre l’homme et la femme, la sexualité comme une tentative de déjouer la mort. Cette installation est constituée de plusieurs pièces , montrées dans les espaces différents : Attaque d’hystérie

  • Prière de toucher, grande photographie montant un buste de femme celui de Sarh Lucas en l’occurrence habillé d’un tee-shirt blanc qui a la particularité d’être troué au niveau du bout du sein . Cette photo est accrochée juste au dessus du divan.
  • Le principe de plaisir dans la salle à manger qui met en scène deux chaises recouvertes en parties par des sous-vêtements, reliées entre elles par des néons et des tissus.
  • Au delà du principe de plaisir dans la chambre à coucher.

D) Annette Messager

A la biennale de Venise , elle avait investi le Pavillon français pour montrer une immense installation intitulée « Casino » qui est une réinterprétation du conte « Les aventures de Pinocchio ». cette fameuse marionnette construite par Gepetto. On pénètre dans une première salle où un petit pantin de bois traîné sur un pelochon circule sans fin entre les traversins d’où pointent d’étranges formes noires, plus ou moins pointues , inquiétantes. Dans la salle suivante, un déferlement de soie rouge, l’étoffe se gonfflant et retombant telle une respiration, laissant apparaître à l’expiration de vagues formes indistinctes, peu identifiables, vestiges d’un monde englouti. Etrangement, le flux est rythmé par une pendule qui remonte le temps. De ce ventre chaud émerge le petit pantin ainsi projeté dans le monde de l’humain.

Dans la dernière salle, nous voilé propulsés dans le monde du cirque. un immense trampoline avec de grands filets noirs enserre des morceaux de corps, agités à un rythme infernal, sorte de poubelle de la condition humaine. Le rêve de Pinocchio , dvenir un humain comme n’importe qui, trouve son issu dans une désarticulation fatale.

Annette Messager qui aime beaucoup les proverbes, est parti de « qui perd , gagne ».

Annette Massager est une truqueuse. Bouts de ficelle, bouts de tissu, de coussins, de mythes : elle se les approprie dans une Babel mobile, se jouant du chaos ; pas de sortie de ce dédale, l’artiste vous emporte dans son voyage, vertige fait de rapprochements, de déplacements, de résonnances qui multiplient le sens et les incertitudes à vous faire perdre la tête. Les installations d’Annette Massager et Casino encore moins que les autres ne s’installent mais incorporent le mouvement dans la plasticité de la composition.

Dans l’agencement des trois espaces du labyrinthe : dehors/dedans/dessus, rêve/terre, naissance / ventre/mer, cirque/jeu/air ; dans l’incertitude du temps Eros/Thanatos, vie :mort, tendresse/imaginaire/acrobatie démembrement. « qui perd gagne », voilà où elle veut en venir. Après vous avoir présenter mes artistes favoris desquels je peux me réclamer d’une filiation, je vais vous présenter mon travail.

III MON TRAVAIL

Il est très difficile de parler de son propre travail . Là encore, je vais faire un lien avec la psychanalyse ; de même que nous connaissons les limites de l’auto-analyse tentée par Freud, de même il est très difficile de parler de son propre travail. ça doit passer par l’autre.

Je vais quand même tenter d’en dire quelque chose, notamment du processus plus que de l’œuvre elle-même.

Pour ce faire, je vais vous présenter certaines pièces , plus exactement les photos de certaines pièces.

A l’origine de mon travail, il y a d’abord le plaisir du geste ancré dans l’enfance et tout ce qui me nourrit, que ce soit des textes, des réflexions, es rencontres, des discussions ; tout ce que je vis passe au tamis , au service de l’acte artistique.

La pièce intitulée « Mémoire »

Une œuvre faite de bande magnétique crochetée. Il s’agit d’une bande magnétique enregistrée dans l’enfance , notamment adressée à mon père. Le dimanche, ma mère , ma sœur et moi nous nous installions devant le magnétophone pour enregistrer le récit de nos vies quotidiennes pour que mon père se fasse une idée de ce que nous vivions alors que lui séjournait en Afrique. Sont enregistrés également des airs d’opéra , notamment le Carmen de Bizet : si tu ne m’aimes pas je t’aime avec force rires car je chantais très mal.

Je joue avec cette matière, la bande magnétique pour en faire une forme représentant un cerveau. Il y a une sorte de tricotage entre l’idée, le matériau, le signifiant, pour créer une forme support de sens. Cela fait référence au bloc-notes magique de Freud, à savoir qu’est-ce qui reste mémorisé alors que nous pensons l’avoir oublié ?

Fil conducteur

Sue le même principe, j’ai eu envie de travailler une autre matière , le fil de cuivre, qui renvoie à une autre fonction du cerveau qui est celle de la transmission. L’aspect du fil cuivré, sa brillance, sa tenue, son feu donnent l’envie de travailler cette matière. Le titre fil conducteur évoque également la règle analytique qui est le règle de la libre association . se laisser conduire par le fil de ses associations.

La chose/ l’achose

Dyptique qui fait référence à Lacan et la chose cet objet toujours manquant qui suscite et renouvelle le Désir avec ces deux écritures qui suscitent un questionnement.

J’ai choisi un fil doré et une écriture en relief pour dire la préciosité de l’objet . Comme support, j’ai choisi un tissu d’organza qui est également précieux et qui présente la particularité d’une transparence.

Encore

Comme chacun l’entend je suis partie du titre du séminaire de Lacan pour aller ensuite par libres associations égrainer tous les objets de jouissance susceptibles de venir combler le manque.

Sur tissu de lin, j’ai décliné tous les objets en une liste ininterrompue matérialisée par des fils, dont les nuances de couleur changent très progressivement pour passer lentement du rouge brun foncé au bleu en passant par les roses les violets …

Le beau danger

L’idée de cette pièce est venue après la lecture d’un entretien entre Michel Foucault et Claude Bonnefoy sur la question de l’écriture et plus précisément sur l’origine de son écriture.

Foucault révèle que l’envie d’écrire lui est venue à 30 ans lors d’un séjour en Suède. Alors qu’il devait s’exprimer soit en anglais, soit en suédois , langues qu’il ne maîtrisait absolument pas, ce qui l’obligeait à simplifier et réduire sa pensée ; il a alors compris que sa langue, le français, il pouvait l’habiter comme étant le lieu le plus secret et le plus sûr de sa résidence. La seule maison où il pouvait s’abriter était bien sa propre langue. Dans cet écrit, il nous apprend qu’il est fils de chirurgien. Le chirurgien est quequ’un qui ne parle pas, il agit , il intervient. Il ouvre le corps et le recoud, il oprère dans un mutisme absolu. Il y a chez Foucault dans son porte-plumes une vieille hérédité du bistouri. Il trace sur la feuille blanche ces mêmes signes agressifs que son père traçait sur le corps des gens quand il opérait. Il substitue à la cicatrice sur le corps, le graffiti sur le papier. Avec son écriture, il parcourt le corps des autres, l’incise, lève les téguments et les peaux et fait apparaître le foyer de lésion.

Puis à un moment assez avancé de l’entretien, m. Foucault se tourne vers son interlocuteur et lui dit qu’il s’est prêté à une expérience assez risquée de dénouer les fils pour parler de ce qu’il ne présente pas d’ordinaire. Puis il parle des dessous de l’écriture comme de l’envers d’une tapisserie. Et il lui semble que l’autre côté de la tapisserie est tout aussi interressant, tout aussi logique que l’endroit montré habituellement.

Donc, c’est ce dyptique vient en écho à ce texte et c’est pourquoi j’ai souhaité montrer l’envers de la tapisserie, en regard de celle de l’endroit. Et ça sur la question de la parole ou la pulsion invoquante : parle moi raconte sussurre moi chuchotte moi vitupère moi crie moi tous les modes, toutes les déclinaisons possibles du dire.

Avec une écriture bâtons dans des dégradés de bleu .qui donnent l’apparence d’espaces où l’écriture est plus estompée. Et de voir le dos de la tapisserie, évoque ce qu’il y a derrière ce qui se dit.

Manque

C’est un dyptique , construit sur le même principe. L’intérêt de montrer l’envers du manque. Qu’y a t-il derrière le manque ?

Les entêtés

C’est le titre donné à toute une série de petites têtes.

Avec un même contour qui représente une tête avec des oreilles et différentes choses à l’intérieur ; certaines sont très littérales : un petit pois dans la tête, des larmes, le soleil , une bombe , une tête dans la tête , un porc ; d’autres sont plus abstraites : un filet noir, un maillage blanc, un grand trou, plein de petits trous. Chacun peut interpréter librement et inventer sa propre lecture.

Il y a aussi les grandes têtes : le grand rêveur et les temps modernes.

Mère agitée

CONCLUSION

J’aurais pu m’inspirer d’Eric Duyckaerts qui fait des conférences performances improvisées sur les parts plastiques et les savoirs, les sciences, la physique, les mathématiques , la philosophie, il a fait une conférence performance sur Kant où il parodie le discours, le tord, le décale de manière tout à fait savante car très référencée et en même temps complètement hilarante.

J’espère donc que ma présentation n’était pas trop sérieuse, pas trop sage, car cette pratique se fait avant tout dans beaucoup de plaisir et j’espère que vous l’avez entendu.

Je voulais dire qu’en écrivant ce texte, j’ai beaucoup pensé à Didier Eribon. Cet écrivain, philosophe et sociologue pour lequel j’ai une profonde admiration ; certains d’entre vous le connaissent certainement ; Il est connu notamment pour son ouvrage « retour à Reims » . Il vient de publier un essai intitulé « Ecrits sur la psychanalyse » dans lequel il affirme que la théorie de la subjectivité qu’il s’est efforcé d’élaborer ne peut simplement se tenir à l’écart des théories psychanalytiques mais doit entrer en conflit avec elle pour s’opposer à ses velléités normatives et ses tentations autoritaires. Cet écrit est cet effort pour échapper à la psychanalyse. A la lecture de cet ouvrage, j’étais à la fois très en colère, en même temps je me disais qu’on était en partie responsable de ce devenir de la psychanalyse, que nous étions restés dans l’entre - soi, que nous avions manqué d’ouverture, raté quelque chose . Alors, en tant qu’analystes, nous sommes, il est vrai, bien intéressés par ce qu’il en est du ratage mais au fond, que sommes nous capables d’en entendre ? Et quelles réponses pouvons nous y apporter ? Peut-être que la broderie et plus largement les arts plastiques sont pour moi une tentative de réponse à Didier Eribon. Autrement dit , être analyste sans me cantonner à ça, avec le désir toujours reconduit vers un ailleurs tout aussi investi.

Je pense au très beau texte de Didi Hubermann « la survivance des lucioles », et j’aimerais terminer là dessus, car ce sont de très belles lueurs d’espoir face aux lumières aveuglantes du pouvoir. Comment déjouer le pouvoir par de nouvelles formes esthétiques ? Car la nature du désir, est l’indestructible par excellence. « Se retirer sans se replier » ( se retirer hors du monde de la lumière tout en travaillant à quelque chose qui peut encore être utile au monde, une lueur en somme.

Citer ce texte

Christine Masduraud, « Psychanalyser ou broder l’impossible », L’@psychanalyse, 14 mai 2019. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/christine-masduraud-psychanalyser-ou-broder-l-impossible (consulté le JJ/MM/AAAA).

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