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Il était une fois (séminaire du 13 novembre 2021)

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UNE PRAXIS DE LA PSYCHANALYSE…

SEMINAIRE DE L’@PSYCHANALYSE PSYCHASOC 3, rue Urbain V 34000 MONTPELLIER

Chantal BEICINHO Directrice LVA AEVA 34 Educatrice spécialisée Psychanalyste

IL ETAIT UNE FOIS…

Il était une fois, dans un petit Lieu de Vie à Campagne (comme son nom l’indique, implanté en milieu rural !), quelques instantanés de vie :

  • 1. C’était Il y a quelques années, un soir après le repas, je dis à un jeune, manifestement en recherche d’innovation des gestes domestiques ordinaires :

« Aléxi, tu fais quoi, là ? Dans ce sens, ça ne va certainement pas fonctionner !

  • T’inquiète, regarde !
  • Oui, mais là, c’est le contraire !
  • Mais non Chantal, c’est le sens INCONTRAIRE ! »

Petit blanc, puis grand « fou-rires », plusieurs fois repris.

  • 2. Plus tard, il y a quelques saisons, un après-midi sur la petite route devant la maison, Samya me hurle :

« LÂCHE-MOI !! JE VEUX PARTIR !! C’EST UNE PRISON ICI !! » à ce moment-là, elle m’avait déjà empoigné les mains, me serrait dans ses bras très fort, trop fort… De retour à la maison, j’ai bercé cette jeune fille de 15 ans, en pleurs un long moment. Deux heures près, comme si de rien n’était…

  • 3. Et il y a longtemps, Camélia un soir de rare confidence :

L’air de rien, elle me lâche un : « Mais c’est trop bizarre…

  • Quoi donc ?
  • Bin en fait, je veux pas que tu m’aimes bien !
  • Ha bon ?
  • Oui, parce c’après, moi, je t’aimerai bien aussi.
  • Et c’est bien ?
  • N’importe quoi !!, parce que sinon, quand tu me laisseras et je pourrai pas !! Tu comprends vraiment rien !!

Elle le lance un regard noir, et disparait dans sa chambre en claquant la porte me clouant le bec. Le Lieu de Vie est un espace EXTRA-ORDINAIRE dans la conception institutionnelle de l’accueil social. AEVA 34 est une grande maison, qui ressemble juste à une grande maison, avec un grand jardin, et des enfants dedans.

Avec eux, dans ce lieu, des éducateurs engagés partagent leurs vies. C’est une intégration totale et réelle d’un couple de permanents avec ses enfants et les enfants. Ils sont soutenus par d’autres membres de l’équipe en journée et en relais pour les repos.

C’est le quotidien qui rythme les journées, les saisons, les années : l’école, les devoirs, les repas, le soin de soi et de l’autre, le sport, les jeux, les découvertes, les apprentissages… Ce sont aussi des agendas de ministre pour certains des enfants, découpés en une multitude de prises en charge spécialisées, qui collectionnent les rendez-vous, les suivis, les soins, les bilans, les ordonnances, les médicaments…

Ce sont les vacances que nous vivons ensemble lors du « camp d’été » et les séjours-relais organisés pour que les enfants soient en vacances des éducateurs et réciproquement.

Ce mode de vie, c’est l’espace d’expression d’une quantité et d’une intensité considérable de productions psychiques, émotionnelles et affectives, qu’elles soient positives et négatives adressées à ces adultes qui tiennent le coup, qui tiennent les enfants dans un cadre éducatif et affectif qui tient le tout ensemble. Il y a des épisodes de grandes joies, de « fou-rires », de surprises, de réussites, de déceptions, de tristesse, de détresse, de colère, de violence… que tous, l’on CON-TIENT.

Il est évident qu’une telle proximité avec ces jeunes qui arrivent « abîmés », traumatisés, abandonnés, doit s’inscrire dans une forme d’équilibre, de ligne de crête : rien ne sert de presser, de réparer à tout prix, de chercher à compenser, de vouloir soigner (ça, ça vient de surcroit !).

A l’image d’une cordée, l’évolution est lente, progressive, on assure chaque pas ensemble, sinon, ça dévisse pour tout le monde !

C’est dans ces espaces de la relation à l’Autre, le Sujet dans la relation à l’Autre, que la clinique institutionnelle vient donner la « bonne distance » mais aussi la « juste proximité ». Elle nous éclaire sur les messages que le sujet adresse, et non pas seulement sur la manière dont ce message est reçu ou la façon dont on croit le recevoir ou le comprendre.

Elle fait émerger l’élaboration nécessaire pour saisir ce que dit Aléxi avec son magistral « sens incontraire » qui est en fait le contraire du contraire, donc le sens qui convient, au-delà même du « bon sens » !! Quel magnifique jeu de l’esprit pour faire cheminer son idée propre, individuée de celle de l’Autre tout en donnant raison aux deux protagonistes !!

C’est aussi l’éclairage analytique qui donne la capacité de lire le langage de Samya, qui accrochée à moi, veut sortir de sa prison intérieure, tente de fuir sa souffrance interne qui la poursuit ou qu’elle soit, quoi qu’elle fasse. L’outil analytique permet le dépassement du simple stade de phénomène pour donner du sens : de ce qui aurait pu être perçu sans distance comme une agression peut être alors ressenti comme une supplique d’aide en donnant leurs places symboliques à chacun des sujets, pour tenter de sortir de l’envahissement phantasmatique et choisir le réel.

Et sans l’apport de cette praxis, que faire des productions abandonniques de Camélia ? S’agacer de ses instabilités relationnelles, émotionnelles ? Lui coller un trouble de l’attachement ? La cataloguer de difficile et par là, faire le jeu d’un contre-transfert morbide répondant juste à sa compulsion de répétition d’abandon et d’échec ? La clinique du quotidien d’inspiration analytique change le point de vue, permet le pas de côté pour ne pas prendre pour soi tout ce matériel, mais pour ce qu’il est réellement : il dit la souffrance de l’Autre. Il aura fallu des années, au-delà de l’accueil sur le Lieu de Vie, de réponse à ces demandes d’amour pour que Camélia aime, car oui, maintenant Camélia aime, Soi et l’Autre.

Cette clinique institutionnelle, à la façon du Lieu de Vie, est d’autant plus exigeante pour les éducateurs qu’elle les place en première ligne des productions des jeunes qu’ils accompagnent.

Le paradoxe réside dans un engagement massif qui doit s’inscrire dans l’équilibre de la bonne distance, au quotidien.

Paradoxe aussi dans cette capacité remarquable d’empathie profonde induisant ce si particulier transfert, tout en évitant la projection de son propre désir d’adulte (d’aide, de réussite, de projet, …) sur le jeune Sujet.

Et elle demande l’exploit de revêtir les habits du Père et de la Mère symbolique en évitant d’alimenter le conflit de loyauté, quand le parent réel est justement inscrit dans le réel, même disqualifié, par ses limites, par le magistrat, par la société, et par ses propres souffrances.

La praxis éducative en Lieu de Vie est régulièrement mise à l’épreuve de la commande sociale, politisée, évoluant au gré des « modes éducationnelles » du moment. Il arrive régulièrement que l’éducateur du quotidien ne soit reconnu que partiellement dans son engagement auprès du jeune Sujet par les intervenants des institutions de Tutelle, tel un technicien répondant à une série de besoins, dûment listés, voire évalués en termes de qualité relative à un référentiel standardisé.

Peu d’entre nous peuvent témoigner d’avoir été, un jour, interrogés par l’un de ces partenaires départementaux sur la nature, la profondeur, l’intensité du lien qui se tisse avec le jeune accompagné, l’affect qui circule, qui vient accompagner le Manque à Être de cet enfant en souffrance, ses identifications, ses désirs.

On atteint même quelquefois les limites du réel dans ce que nous percevons comme des injonctions paradoxales :

  • Quand l’application du droit va à l’encontre du bien-être du jeune, seulement inclus comme pièce de l’ensemble familial, comme enjeu des désirs parentaux.
  • Quand ensuite, l’idéalisation du modèle familial ne survie pas au principe de réalité,
  • Quand la carence éducative et affective provient des instances qui, pourtant, sont chargées de mission de protection, …

Que dire de cet échange surréaliste, il y a peu, avec un membre de l’équipe éducative d’un foyer d’urgence qui ne cille pas une seconde en m’expliquant doctement le protocole en vigueur : une seule visite de pré-admission d’une heure, trois jours avant son changement de vie, sera largement suffisante, car : « voyez-vous, Madame, quand ils partent, ils nous appellent une fois ou deux et après, c’est bon. Y’en a même qui partent directement, hop et c’est tout ! ». Cette éducatrice sait pourtant très bien que l’admission de Lyli au sein du Lieu de Vie va s’inscrire durablement dans son parcours, que ces rencontres multiples et ces multiples rencontres seront certainement déterminantes pour cette fillette de 8 ans, qui a déjà connu deux accueils avec une remise d’enfant pour le dernier : j’explique, l’assistant familial n’y arrivait pas avec elle mais très bien avec sa sœur de 18 mois son aînée, qu’elle a gardé. Je vous laisse imaginer les éprouvés et les interrogations de cette jeune enfant au sujet de cette décision…

Pour en revenir à l’application stricte de ce protocole ne supportant apparemment aucune souplesse, cette colossale distance dans le discours de cette éducatrice m’a instantanément interrogé sur ce qui pouvait ainsi faire souffrance. J’ai aussitôt cherché à comprendre ce que ces affirmations avaient produit sur moi : oui, j’ai procédé aux prémices de la « rêverie » de l’enfant à venir, en créant une place à Lyli avant de la voir pour la rencontrer. Mon équipe et moi disposions au préalable d’un document que nous appelons entre nous « le référentiel », plus pragmatiquement dénommé « fiche de demande d’admission », ainsi que quelques entretiens téléphoniques, qui donnent une série de renseignements, bien rangés sous leurs sous-titres : Référents, historique d’accompagnement social, objet du placement, description des productions, essentiellement comportementales… C’est bien peu pour cerner un profil, une personnalité, pour faire la place. Alors, j’ai compris que cette éducatrice de foyer d’urgence souffrait peut-être à l’inverse, des innombrables départs, de tous ces petits deuils qui ne devaient surtout pas durer, c’était trop dur, car, contrairement à une impression de surface, elle devait limiter ses transferts, sinon, elle avait mal d’aimer ces enfants qui partaient. Son moyen de défense a alors été intégrer ce protocole minimaliste comme Loi, comme tiers modérateur et séparateur.

Alors, pour définitivement se départir d’une logique d’efficience, d’objectifs de qualité, de techniques éducatives correctives, ou de sombrer dans l’injonction inconsciente de répétition du jeune, de se faire envahir par son matériel venant en résonance avec le nôtre propre, je conçois la pratique éducative, ce métier impossible, comme celle du Juste, de l’éthique. L’éducateur parvient à habiter sa pratique, à mon sens, parce qu’il est soutenu par l’outil analytique dans la communication, la recherche d’élaborations, par la médiation, l’analyse des pratiques professionnelles, la formation et l’écriture qui sont les piliers conditionnels et indispensables au maniement délicat et complexe de cette relation simplement humaine et unique qu’est le transfert.

Pour autant, la pression de normalisation et de lissage dans le milieu institutionnel ne faiblit pas. Cela fera bientôt 19 ans que le Lieu de Vie AEVA 34 accueille des jeunes, pour quelques mois mais surtout pour des années. A cette humble échelle, nous avons observé la monté en puissance de cette pression. Elle a, certes, permis de mettre en place des outils de contrôle pour éviter les dérives, mais l’exercice périlleux des différentes responsabilités (civiles, pénales, légales, usuelles et non-usuelles), l’application de logiques financières, et dernièrement, le projet d’une grille d’évaluation normée des réponses aux besoins, poussent vers des extrêmes qui envahissent largement le champ d’action de la pratique du quotidien.

Pour l’anecdote, quand la direction des finances publiques avait assujetti les LVA à la TVA, je leur avais envoyé les courbes poids/taille des enfants sur un an, avec le petit commentaire : « voici ma seule valeur-ajoutée chiffrée, bonne chance pour le calcul ! ». Plus sérieusement, il devient de plus en plus difficile d’obtenir un financement pour qu’un jeune ait accès à des séances psy régulières, pour proposer des interventions « originales et créatives », loin des programmes « ludico-occupationnels » habituels. Cette tendance à l’uniformisation du référencement qui ne répond qu’à une volonté d’économie d’échelle, nous la retrouvons dans la toute nouvelle offre de soins-psy spécifique au post-confinement, dans les coupes budgétaires discrètes et continues de la pédopsychiatrie, dans les refus de conventionnement des formations professionnelles au RNCP dès lors de l’item « psychanalyse » ou apparenté apparait.

Je ne parviens cependant pas à me départir d’une certaine forme d’optimisme, car les modes passent et changent, tout comme les politiques et les tendances. La praxis analytique, comme elle est habitée dans notre modeste LVA dans le quotidien de la pratique éducative, n’en est que plus précieuse.

Merci à tous.

Citer ce texte

Chantal Beicinho, « Il était une fois (séminaire du 13 novembre 2021) », L’@psychanalyse, 17 novembre 2021. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/chantal-beicinho-il-etait-une-fois-seminaire-du-13-novembre-2021 (consulté le JJ/MM/AAAA).

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