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Pango l’Un. De fragmentum

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Pango l’UnDefragmentumCartel Franco-BrésilienLa psychanalyse n’a pas de place dans une société qui a perdu le sens du tragique. Jacques LacanPangol: Sous la terre vivaient les pangols, âmes des ancêtres. On considérait que la société des vivants devait être constamment en rapport avec la société des pangols dont elle était le calque. Les pangols étaient consultés et honorés en toutes circonstances. De l’anima à l’animal. Étymol. et Hist. 1773 zool. (Buffon, Hist. nat., t. 10, p. 188 : le pangolin est couvert d'écailles sur toutes les parties de son corps). Empr. au malais panggolin, «animal qui s'enroule». Autour de quoi ça s’enroule? Autour du désir.La tragédie, nous y sommes plongés jusqu’au cou, mais en retrouverons-nous le sens? Albert Camus dans une conférence donnée à Athènes en 1955,revient sur «L’avenir de la tragédie». La tragédie antique en mettant en scène les passions humaines et leur possible purification par l’appareil théâtral (catharsis) donne en même temps à voirles limites à ne pas dépasser.«De part et d’autre de cette limite se rencontrent des forces également légitimes dans un affrontement vibrant et ininterrompu.

Se tromper sur cette limite, vouloir rompre cet équilibre, c’est s’abîmer»(Albert Camus, Théâtre, Récits, Nouvelles, Gallimard, coll. «La Pléiade», 1962).Si la tragédie est affaire de limites,à quelles limites est confronténotre monde dit postmoderne? De tout temps ce qui fait limite dans les sociétés humaines, c’est le point de butée du réel, imprévisible, sans foi ni loi. En l’occurrence,l’irruption dans l’espace mondial d’un virus logé aux marges du vivant a fait son œuvre. Limite imposée à l’ubrisdes sociétés modernes, bouleversements dans les diverses économies qui abritent la communauté humaine. L’oïkos nomos, l’économie qui régit la maison de hommes et se décline en économie sociale, politique, financière, symbolique et la dernière en date, découverte par Freud, psychique est profondément remaniée. Mais les sociétés humaines, jamais à l’abri des coups du sort, s’imposent aussi des limites pour apprivoiser l’effraction du réel. Les interdits fondamentaux (du meurtre, de l’inceste) qui fondent l’ordre symbolique et le tissage du lien social, déclinés en des rituels multiples et variés, sont aujourd’hui aussi profondément réinterrogés.

Limites du réel, limites du symbolique… L’humanité bute en ces jours sombres sur la nécessité de réinventer le sens du tragique… Le chant du bouc (tragos, bouc; oïdia, chant) résonne encore sur la scène où l’officiant sacrifie l’animal et répand son sang en un cercle où se déroule la tragédie. Que sait-on aujourd’hui de ce qu’il y a à sacrifier? Quel potlatchlibèrera l’espace social des miasmes de la surconsommation des biens et des pulsions? Le travail de civilisation exige, nous confie Freud, de sacrifier la pulsion. La voilà la limite à retrouver. Détourner, dériver, shunter la brutalité pulsionnelle pour produire de l’être ensemble, du social. Sacrifier, sacrum facere, accomplir une cérémonie sacrée, sacrificare, offrir un sacrifice à une divinité… Pensant nous faire aimer, nous avons offert un sacrifice aux dieux obscurs. Le «sacrifice signifie que, dans l’objet de nos désirs, nous essayons de trouver le témoignage de la présence du désir de cet Autre que j’appelle icile Dieu obscur»1. Àqui et à quoi avons-nous sacrifié nos forces vives et les ressources de la planète? Quel est cet Autre mal barré auquel nous nous sommes volontairement asservis?

Le Dieu obscurdont 1Jacques Lacan, Le Séminaire Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1994, p. 247 nous avons voulu nous concilier les bienfaits, tel Chronos, a dévoré ses enfants. Ici prend place un rituel collectif, un dispositif d’écriture au sens où le décrit Michel Foucault:«Ce que j’essaie de repérer sous ce nom, c’est, premièrement un ensemble résolument hétérogène comportant des discours, des institutions, des aménagements architecturaux, des décisions réglementaires, des lois, des mesures administratives, des énoncés scientifiques, des propositions philosophiques, morales, philanthropiques, bref: du dit aussi bien que du non-dit, voilà les éléments du dispositif. Le dispositif lui-même c’est le réseau qu’on établit entre ces éléments…Par dispositif, j’entends une sorte –disons –de formation qui à un moment donné a eu pour fonction majeure de répondre à une urgence. Le dispositif a donc une fonction stratégique dominante…J’ai dit que le dispositif était de nature essentiellement stratégique, ce qui suppose qu’il s’agit là d’une certaine manipulation de rapports de force, d’une intervention rationnelle et concertée dans ces rapports de force, soit pour les développer dans telle direction, soit pour les bloquer, ou pour les stabiliser, les utiliser.

Le dispositif donc est toujours inscrit dansun jeu de pouvoir, mais toujours lié aussi à une ou à des bornes de savoir, qui en naissent, mais, tout autant, le conditionnent. C’est ça le dispositif: des stratégies de rapports de force supportant des types desavoir, et supportés par eux»2.1.Ce texte est né d’une urgence. Urgence de dire. Si mon maître Tosquelles lançait à la cantonade: «il n’y a pas d’urgence, il n’y a que des gens pressés», cependant demeure l’urgence de dire, de se soumettre à une certaine logique de la hâte, là où le collectif excède l’individuel. C’est ce que met en perspective le texte de Lacan de 2Michel Foucault, Dits et écrits, vol.III, Paris, Gallimard, 1994, pp. 299-300. 1945, écrit à l’issue de la guerre, sur le temps logique3. Nous sommes tels ces trois prisonniers que le directeur de prison a fait venir dans son bureau: je dispose, dit-il, de cinq ronds, 3 blancs et 2 noirs. Sur le dos de chacun d’entre vous je vais apposer un de ces ronds et je vous renvoie en cellule. Le premier qui aura deviné le rond qu’il porte dans le dos sortira et sera libre. Évidemment chaque prisonnier en observant (l’instant de voir) le rond que porte ses codétenus, essaye d’en déduire celui qu’il endosse.

Il fait des calculs, échafaude de hypothèses logiques (le temps pour comprendre). Mais il y a un point de butée au raisonnement individuel. Et les trois prisonniers sortent en même temps, dans une forme de «certitude anticipée» (le moment de conclure). 2.Urgence de diredonc. Comme en temps de crise. Dans ce temps particulier des choix essentiels où chacun passe au crible (même origine que le crisisgrec) et trie ce sur quoi il peut compter. Ce cartel est issu de la création à plusieurs d’un dispositif institutionnel appuyé sur la psychanalyse, à l’enseigne du ratage de tout discours. Ce ratage est enchâssé dans une lettre (plus qu’un signifiant) @, inspiréde l’objet ade Lacan. D’où la nomination de l’association comme l’@psychanalyse. Dans ce dispositif associatif, chacun peut trouver à mettre à l’épreuve et à partager sa propre urgence de dire, là où «ça rate, ça rêve et ça rit»2! D’abord trois au début, comme les trois prisonniers, une femme deux hommes, nous nous sommes retrouvés à deux: la femme en moins. Là où LAfemme se barre, il nous a fallu apprendre à faire avec ce qu’elle nous laisse en dépôt: un trou, un vide, un creux.

L’essence même du féminin, ce pourquoi on les… dit femmes.

3Jacques Lacan, «Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée», Écrits, Paris, Seuil, 1966. 3.Le cartel franco-brésilien a démarré aussi à trois, trois hommes. Un collègue français émigré à Belo Horizonte au Brésil, et deux de la région montpelliéraine, où est née l’association. Puis se sont ajoutés un homme du sud et une femme du Brésil. Un +1 s’est imposé, qui empêche le recroquevillement du cartel sur l’entre-soi: la projection à l’horizon de quelques années d’un colloque à Belo Horizonte. Il s’agissait de mettre en œuvre la fonction +1, sans se laisser berner par un accaparement imaginaire qui la rabattrait sur l’un ou l’autre. Les premiers échanges ont d’abord eu lieu par skype, avec les alea de la technique. Puis comme pour la création de l’association LAfemme du Brésil s’est barrée, laissant béant un vide. Un vide qui, de faire répétition, nous oblige à le prendre en compte. C’est juste avant que l’un d’entre nous décida de prendre des notes,pour fixer le volatil de nos échanges. Ces notes inaugurales furent soumises à une circulade. Le premier scribe envoie à nos collègues brésiliens en leur demandant de prendre la suite et de faire tourner.

Mais du côté brésilien pas de suite, si ce n’est le retrait de la collègue femme. Nous avons donc réorienté le dispositif et lancé la circulade côté français. Entre temps a éclaté la crise, non seulement sociale, morale, politique, mais sanitaire. Le corona virus a fait son œuvre: chacun est confiné. De son propre chef au Brésil, sur ordre en France. Les trois français se mettent à skyper deux ou trois fois par semaine. Autre circulade de parole qui soutient et relance le cartel. 4.A envoie à B qui envoie à C. Puis envoi à D au Brésil. C’est là que E s’est retirée. D laisse filer. Relance, et le texte tissé –souvenons-nous que texte, texture, textile participent de la même origine –a repris sa navette. Dans l’après-coup, ce dispositif étrange qui s’est imposé au sein du cartel, on peut voir qu’il n’est pas sans lien avec ce que Marcel Mauss dans un ouvrage célèbre désigne comme l’essence du don, où il s’agit avant tout de faire circuler, les objets, les gestes, comme les paroles, dites et écrites. 5.L’urgence de dire nous est imposée par l’effraction du réel. «On pourrait dire que leRéel, c’est ce qui est strictement impensable.

Ça serait au moins undépart. Ça ferait un trou dans l’affaire, et ça nous permettrait d’interroger ce qu’il en est de ce dont –n’oubliez pas que je suis parti –à savoir de trois termes, en tant qu’ils véhiculentun sens. Le réel a un statut particulier, du fait que l’on ne l’atteint pas. Le réel est inaccessible», Jacques Lacan,Séminaire RSI, 10 décembre 1974 (Inédit).6. L’irruption sur la scène mondiale du SARS-COV-2 fait trou dans nos manières de vivre ensemble, de penser, d’échanger etc. Trou dans les pouvoirs, les savoirs, les avoirs. C’est un nouveau signifiant qui apparaît pour chacun et sur la scène mondiale. Comment allons-nous apprivoiser ce trou, subjectivement et collectivement, en border les entours ? Comment prendre la mesure de ses effets sociaux, économiques, symboliques, sémantiques, psychiques? Toutes les grandes économies sont touchées. Les lois qui régissent la maison des hommes (oikos/nomos) sont bouleversées. Il y a un désarrimage de nos chaînes signifiantes, qui parfois tournent à vide (avides) et nous endorment. C’est le réveil, brutal. Un moment de crise, au sens premier, crisis: moment de choix, où l’on passe au crible (même origine) nos positions subjectives et collectives.

Comment allons-nous lier d’autres signifiants à ce signifiant premier qui fait soudain effraction? Pour le moment chacun, dans ses mots, dans ses gestes, dans ses modes de relation, répond comme il peut... Cette effraction du réel appelle à inventer, chacun d’entre nous et tous ensemble. 7.L’irruption du réel vient effracter les images et les mots qui soutiennent pour chaque sujet sa position dans le monde, parmi les autres. Et soudain cette construction s’effondre. La toile bariolée du chapiteau qui nous abritait s’envole. Les semblants vacillent, nous voici mis à nu. Ce moment Charles Baudelaire l’évoque dans «Mon cœur mis à nu»: moment de destruction/reconstruction. C’est au sens propre, l’apocalypse au sens premier du terme, loin des échos millénaristes: révélation, dévoilement. 8.Devant ce trou laissé béant qui pirate toute forme d’image et de symbole, chacun y va de son propre appareillage. Il s’agit de border là où ça s’effondre. Travail de mineur de fond qui étaye la galerie.9.Aujourd’hui devant l’apparition du corona, ce virus couronné, on peut suivre à la trace les tentatives de faire bord.

Dans un premier temps, c’est l’effroi. Qu’est-ce que c’est que ça? Un innommable, un chaos, un trou noir. Premier travail, et c’est le discours de la science qui s’avance: lui donner un nom, le rattacher à du connu. Les chercheurs ont identifié assez rapidement son génome qui le situe dans la famille du SARS-COV-1 origine du SRAS en 2002. Sa capacité de transmission est alors connue, ainsi que son pouvoir létal (3 à4 % des personnes infectées). Ce nouveau virus fait partie de la famille des coronavirus (200 répertoriés), dont la plupart sont bénins. 10.Puis les batteries signifiantes se mettent en branle. Chaque sujet y prélève sa part, quitte à répéter, ou bien invente. Les échanges et réparties sur les réseaux dit «sociaux» vont bon train. L’appareillage (au sens où Freud parlait de l’appareil-à-parler, Spracheapparat) opère. 11.Voilà donc sur quel fond de scène se poursuit l’écriture de ce texte baroque. Baroque au sens où dans les mailles des signifiants, il tente d’apprivoiser les débordements de jouissance de chacun. «Il s’agit d’un travail de civilisation, un peu comme l’assèchement du Zuiderzee», disait Freud en 1933.

Les digues qui tiennent une civilisation ont craqué, les barrages ont cédé, l’historial que chacun construit pour se supporter et supporter les autres, est en perce…12.Se dessine alors une Idée, une «dit-mension» du réel. Badiou, dans «Àla recherche du réel perdu»4, en désigne son artifice, celui d’un pseudo-réel accompagné de son pseudo-impératif de soumission à un discours économique qui se présente comme le gardien et le garant dudit réel. Il précise, dans le prolongement de Lacan, que la subjectivité comme telleest seule capable d’expérimenter et de décrire ce qu’est la rencontre du réel, prenant le risque de l’angoisse qu’on éprouve –le «On» du sujet de l’individuel et du sujet du collectif sans doute… –s’il vient à manquer ou au contraire à surabonder. En ces temps de (re)confinement péri-covidien, les propos font mouche. Ce pseudo réel en effet saturelemanque desemblants d’objets que le discours capitalistes (DC) fabriqueà foison de façon à produire le sujet de consommation,lequelen relancera l’acquisition afin de compléter son manque à être, à dire, à jouir, le frustrant d’embléede son ratage annoncé.

«Lathouses» avait proposéLacan. Paradoxe du temps de la peste camusienne du Corona, où les objets manquants dans le réel tels les masques, les tests etc… surabondent à certainsendroits, dont le pays d’origine 4Alain Badiou,Àla recherche du réel perdu. Paris, Arthème-Fayard, 2015. virale, et provoquent l’angoisse d’en manquer ou la toute-puissance d’en avoir,surtoutà en déposséder autrui!Rachat prioritaire des stocks par Trump,qui paye mieux que d’autres,lors de la vague 1; Guerre des masques entre soignants des différents services hospitaliers lors de la vague 2: les détenteurs de masques FFP2 sont des nantis! Guerre de tous contre tous: privation, castration et frustration s’emmêlent. Car le réel décrit par Badiou nous manque, tant son idée a été démolie non seulement au sein des métiers impossibles propres à l’humain (soigner, éduquer, gouverner), mais aussi dans le champ même de l’humanité de l’homme. Ne reste plus alors que cet emballement stérilepour apprivoiser l’angoisse et les débordements de jouissance de chacun et de tous. L’imaginaire et le symbolique se débrident dans la tentative effrénée de symboliser ce qui peut l’être.

De s’appareiller dans le langage et le masque, voile de la parole. Telle est la souffrance du traumatisé, que Freud aura précisé magistralement dans son «Au-delà du principe de plaisir». Nous sommes tous des traumatisés, réinjectant de l’angoisse là où la rencontre du réel nous a structurellement empêché d’en mettre. Reconstruction d’après coup, d’un rapport au réel vial’activisme à symboliser la Chose. Peine perdue: réinjection massive d’angoisse à la place de l’effroi, de la détresse ou de la désaide originelle qui ne cesse pas de ne pas se répéterde façon autonome: +1, +1, +1… «On est puceau de l’horreur comme on l’est de la volupté»,écrit Céline dans son Voyage… Au bout de quoi? De la nuit et de la mort certes. Mais, surtout du chemin, mieux du cheminement, car comme le dit Machado le poète, «il n’y a rien au bout du chemin, le chemin se fait en marchant».13.Alors, pourquoi ne pas aborder l’angoisse? C’est bien elle que la psychanalyse à de façon virale, réinjectée dans les sciences médicales, en réinventant la clinique de l’angoisse, plutôt que de la «manager»… La clinique de l’angoisse… du clinicien surtout, qui se transporte –même en l’absence de virus! –d’un être à l’autre, pour transformer les deux de la rencontre: «la clinique comme impossible à supporter»,écrit Lacan5!14.Pourquoi ne pas @-border l’angoisse?

Par la bordure même s’entend. Il ne s’agit pas de faire parler l’humain jusqu’à ce qu’il symbolise la Chose, ni de le leurrer sur les semblants qui la lui ferait atteindre comme dans le DC;border plutôt son «trou-matisme», et y préférer le jeu perpétuel de son voilement/dévoilementpar les semblants d’images et de mots… Inventer une clinique du «revoilement du réel» –je me souviens l’avoir proposé il y a longtemps, à l’adresse des névrosés traumatiques, avant le corona «machin»et le post traumatic syndrom disorder«bidule»–, lorsque se dé-chaîne lesignifiant qui ne tient plus l’enchainement du «parlêtre». Une autre idée du réel et de la clinique de l’angoisse dans leur nécessaire coïncidence mutuelle:pléonasme. Chacun est convoqué à répondre de sa place de sujet de l’angoisse.15.De façon évidente nous sommes chacun convoquésà répondre de ce qui nous arrive. Et chacun mobilise ce qu’il peut d’actions et de signifiants qui les charpentent, pour colmater les brèches. C’est de bonne guerre, humain, trop humain. C’est ce que nous avons fait dans les prémisses de ce texte tournant: nous avons freudisé et lacanisé à outrance, mobilisant quelques concepts fondamentaux de la psychanalyse, avec l’espoir de faire bord autrou du réel.

Pourtant il y a du nouveau et du dé-bordement qu’il faudra bien @border, pour ne pas se s@border. «Donner un sens nouveau aux mots de la tribu». Poème rédigé par Mallarmé à l’occasion de l’érection d’un monument en l’honneur de Poe à Baltimore, ving-cinq ans après la mort du poète3. Il y a un appel d’air à la poésie, dont Michel Butor avait bien raison de rappeler que son étymologie, poïesisissu du 5Dans la revue Ornicar?, N° 9, Avril 1977. poïein, la marque du sens de la fabrique. Alors: qu’est-ce qu’on fabrique? Où jaillissent ces «noirs vols du Blasphème épars dans le futur»?Stéphane Mallarmé, «Le tombeau d’Edgar Poe»Tel qu’en Lui-même enfin l’éternité le change, Le Poète suscite avec un glaive nu Son siècle épouvanté de n’avoir pas connu Que la mort triomphait dans cette voix étrange! Eux, comme un vil sursaut d’hydre oyant jadis l’ange Donner un sens plus pur aux mots de la tribu Proclamèrent très haut le sortilège bu Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange. Du sol et de la nue hostiles, ô grief! Si notre idée avec ne sculpte un bas-relief Dont la tombe de Poe éblouissante s’orne Calme bloc ici-bas chu d’un désastre obscur, Que ce granit du moins montre à jamais sa borne 1Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur.16.Face à la crise sociale, morale, politique, la réponse individuelle est tombée en désuétude.

La réponse sociale incarnée jadis par les organisations politiques et syndicales a perdu également son crédit. On observe, et en cela le social trouve à se régénérer, on observe donc la cristallisation de petits collectifs, des poignées d’individus, qui s’érigent avec la force du désespoir, en sujet sans destin partagé. L’avènement d’un sujet collectif déterritorialisé, résolument créatif, ne se joue pas du côté du représentant, il tente de se constituer même de manière éphémère contre les lois de la Massenpsychologie. Est-ce possible? Y a-t-il un destin là-dedans? Rien n’est moins sûr. Mais durer n’est pas l’objet de ces collectifs créatifs. 17.Revenir à soi. Ce texte, reprise du cartel franco-brésilien de l’@psychanalyse offre une perspective quasi visionnaire. Avec la pandémie de corona virus (que je désigne comme virus couronné, tant il vient couronner et métaphoriser l’ensemble de nos processus de civilisation et du «malaise»qui lui est consubstantiel-«malheur dans la culture», titre Freud dans un premier temps), quelques semaines plus tard nous sommes plongés dans la plus grande perplexité.

Nous sommes «confinés» dans nos corps, nos pensées, notre espace familial, social, professionnel. Ce que reprend Guillaume de nos discussions, à savoir l’éclatement du lien social en deux extrêmes: individualisme d’un côté et communautarisme de l’autre. Les deux s’associent, selon les lois de la massenpsychologiefreudienne, à savoirque l’amour des uns dans le groupe ne tient que sur la haine de ceux qui en sont exclus. Le commentaire de Lacan «Le collectif n’est rien que le sujet de l’individuel» dans une courte note des Écrits(p. 213)ajoutée à un texte de 1945:« Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée», devrait nous permettre de remettre les choses d’aplomb. C’est une voie qu’il reprendra bien plus tard, le 10 mai 1967, dans le Séminaire XIV, La logique du fantasmesous le forme de «L’inconscient, c’est la politique».18.Et pour cause: «le sujet social et le sujet de l’inconscient ne peuvent qu’émerger en même temps » car le sujet social ne se réduit pas au sujet conscient d’une part, et que d’autre part, le sujet inconscient ne peut existersans que quelque chose de fondamentalement social–la langue, le langage, la parole–partagés avec autrui donc, n’existe.

Inconscient et sujet du social ne sont donc que deux parts mêlées, interpénétrées –l’Autre me parlant, étant en moi, avant que je ne prenne la parole –, d’un être social unique parmi les autres espèces animales: «Car l’homme ne vit pas seulement en société, il produit de la société pour vivre»6. La théorie lacanienne des discours nous l’aura magistralement démontré. Pour Jacques Lacan il existe différents types de discours qui sont en vérité des modalités spécifiques de lien social, de possibilités pour le sujet de s’y inscrire, et ce, du fait de la structure du langage. «En fin de compte, il n’y a que ça, le lien social. Je le désigne du terme de discours parce qu’il n’y a pas d’autre moyen de le désigner dès qu’on s’est aperçu que le lien social ne s’instaure que de s’ancrer dans la façon dont le langage se situe et s’imprime, se situe sur ce qui grouille, à savoir l’être parlant»7. À le suivre, nous pouvons avancer que le discours estle lien social, du fait d’articuler un «nous»au sujet. Une modification de modalité de discours induit donc une nouvelle modalité du nous ainsi qu’une nouvelle modalité subjective.

Sigmund Freud eu l’intuition qu’il y avait une dialectique entre le fait social et la subjectivité des individus. Dans plusieurs de ces textes il construit son propos ainsi, en décrivant les spécificités cliniques d’un patient, puis des éléments qu’il saisit du fait social et pour finir il fait entrer en résonance l’intime de la subjectivité du patient et le fait collectif qu’il épingle. Il propose en quelque sorte l’hypothèse d’un recouvrement possible entre les deux phénomènes évoqués: le phénomène clinique et le phénomène social. Mais, chez Freud, cela en reste à un niveau d’hypothèse. Il opère ce rapprochement, cette superposition mais sans avoir l’outil théorique pour justifier cette intuition. Au final, cela peut même être considéré comme une forme d’image dans le texte freudien: le fait clinique est pour un sujet une allégorie d’un fait social pour un collectif et inversement. Lacan, par sa construction conceptuelle du discours arrive à forger l’outil qui lui permet de saisir cette dialectique du lien social au sujet.

6Godelier, M. (1996). Correspondances? En guise d’introduction. In Meurtre du Père, Sacrifice de la sexualité/ Approches anthropologiques et psychanalytiques, sous la Dr de Godelier, M. et Hassoun, J. (1996). Paris: Arcans, Les Cahiers d’Arcane, pp 9-12.7Lacan Jacques, Le Séminaire 20, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 51. 19.Telle sur une bande de Möbius, il convient alors de penser le sujet comme le point de continuité entre collectif et individuel. Ce que la logique binaire de la langue sépare (individuel/collectif) la logique de l’inconscient, dans laquelle, précise Freud, il n’y a pas de contradiction, en met les éléments en continuité. A chaque point de la bande agit bien du deux, mais dans continuité il n’y a que du un. Comment maintenir ces deux logiques qui apparemment s’excluent? Comment penser le deux comme un, et vice versa, sans perdre de vue l’aporie qui en structure l’ensemble? Comme faire du deux, un «pousse-Un», sans que le Un se totalitarise, et qui favorise l’éclosion d’un sujet, jamais achevé, qui sans cesse se fait naitre, à l’ordre de l’individuel et du collectif en un même temps?

Ce point d’éclosion est le lieu de la parole, là où le sujet non seulement se soumet à l’impératif collectif de la langue, (sub-jectus, d’où vient notre sujet, c’est proprement le jeté dessous, le sous-mis), maisaussi là où il lui résiste, en y produisant les inventions qui lui sont propres. Il me semble que les dérives individualistes et communautaristes ne font intervenir que du binaire, d’où l’exclusion de fait du sujet, d’où un mode discursif fermé et contraint à la répétition. 20.Dans la voie taoïste cela donne «Si deux puissance ne se nuisent pas, leurs force s’unissent» ou bien «Le Tao a produit un; un a produitdeux; deux a produit trois; trois a produit tous les êtres. Tous les êtres fuientle calme et cherchent le mouvement. Un souffle immatériel forme l’harmonie.» (Chapitre XLII). Pour approfondir cette question crucialedu Un, du un tout seul ou pastout seul et de la répétition:«Il y a longtemps que j’ai scandé d’un certain Y a d’l’Un ce qui fait le premier pas dans cette démarche. CeY a d’l’Unn’est pas simple –c’est le cas de le dire. Dans la psychanalyse, ou plus exactement dans le discours de Freud, cela s’annonce de l’Éros défini comme fusion qui du deux fait un, de l’Éros qui, de proche en proche, est censé tendre à ne faire qu’un d’une multitude immense.

Mais, comme il est clair que même vous tous, tant que vous êtes ici, multitude assurément, non seulement ne faites pas un, mais n’avez aucune chance d’y parvenir -comme il ne se démontre que trop, et tous les jours, fût-ce à communier dans ma parole -il faut bien que Freud fasse surgir un autre facteur à faire obstacle à cet Éros universel, sous la forme du Thanatos, la réduction à la poussière. C’est évidemment métaphore permise à Freud par la bienheureuse découverte des deux unitésdu germen, l’ovule et le spermatozoïde, dont grossièrement l’on pourrait dire que c’est de leur fusion que s’engendre quoi? -un nouvel être. A ceci près que la chose ne va pas sans une méiose, sans une soustraction tout à fait manifeste, au moins pour l’un des deux, juste d’avant le moment même où la conjonction se produit, une soustraction de certains éléments qui ne sont pas pour rien dans l’opération finale. Mais la métaphore biologique est assurément ici encore beaucoup moins qu’ailleurs, ce qui peut suffire à nous conforter. Si l’inconscient est bien ce que je dis, d’être structuré comme un langage, c’est au niveau de la langue qu’il nous faut interroger cet Un»8.21.Nous voyons dans ce passage ce que nous avons évoqué plus haute: ce choix de prendre au sérieux l’ensemble des avancées, des articulations de Freud, mais pour n’en conserver au final que le spécifiquement lié à l’expérience psychanalytique. 22.Alors qu’est-ce que ce Un qui se situe au niveau de la langue?

Qu’est-ce que ce Y a d’l’un non du côté de la biologie, mais du côté 8Séminaire 20, p. 63 du sujet de l’inconscient9? Et bien c’est un Un qui ne se répète pas dans le lieu la langue, mais c’est un Un qui se répète dans le lieu de la jouissance. 23.Dans le lieu de la langue, le Un peut être ce qui peut s’articuler à du Deux, ou à du 0, ou à du Mille. Même si ce Un se répète, même s’il y a bégaiement, ce Un dans le lieu de la langue reste un potentiellement articulable à un Deux. Cette répétition dans le lieu de la langue, ça peut être une création du sujet, une création justement pour arriver à habiter la langue. Ghérasim Luca par exemple: il est roumain mais à écrit son œuvre poétique en français. Il a fait de son bégaiement le point d’écriture possible de sa poésie. Dans cetexemple, nous voyons comment il est là question du style. Le style est en effet peut-être ceci: sa manière singulière d’habiter la langue. Alors par exemple ce Ghérasim Luca, ce bégaiement n’est pas une anomalie qu’il s’agirait de rééduquer, de «dresser», mais un élément de son style propre; style qui infuse dans sa production artistique.

Ça c’est le Un qui se répète dans le lieu de la langue. Le Un qui se répète dans le lieu de la jouissance, l’addiction nous montre bien de quoi il s’agit: c’est un Un qui n’est pas articulable à un deux. Le sujet alcoolo-dépendant, souvent, ne répète pas sa consommation de la façon suivante: un verre, puis deux, puis trois, etc. C’est d’une succession de Un dont il s’agit. Nous pourrions dire que ces Un qui se répètent depuis le lieu de la jouissance ne s’additionnent pas. L’addiction en ce sens est une non-addition. Gilles Deleuze parle de cela très bien dans l’abécédaire108. À la lettre 9Sur ce point Lacan poursuit dans ce séminaire 20 ce qu’il avait commencé à élaborer dans le séminaire précédent, le séminaire 19, ...Ou pire. 10L’Abécédaire de Gilles Deleuzeest un documentaire français produit parPierre-André Boutangtourné entre1988 et 1989. C’est une série d’entretiens entre le philosophe etson ancienne élève Claire Parnet. Sa première diffusion eut lieu par épisodes sur la chaîne Arteen1995, dans B, comme «boire», le philosophe y parle de son propre alcoolisme dont il était, au moment de ce tournage, guéri.

Dans ce passage, Deleuze décrit que ce qu’il cherchait dans le fait de boire, c’était d’arriver à l’avant dernier verre. Tousles verres précédents ne s’additionnaient pas. L’avant dernier verre était le seul pour lui qui sortait de cette répétition d’un Un que nous désignons comme produit du lieu de la jouissance. L’avant-dernier était donc le premier verre, le premier Un pouvant s’articuler à un Deux: le dernier verre. 24.Dans la clinique, nous entendons cela. C’est une indication précieuse: le Un de la cigarette, du verre, de la pipe de crack, du jeu en Casino, du film pornographique, un Un qui peut s’additionner ou non, un Un qui se produit dans le lieu de la langue, même s’il se répète, ou un Un qui se produit dans le lieu de la jouissance.Alors justement, ce qui se répète depuis ce lieu de la jouissance, c’est un élément que nous ne pouvons cerner que depuis l’orientation psychanalytique. Ce n’est pas une affaire de linguiste, de psychiatre, d’orthophoniste. Cette répétition de Un depuis le lieu de la jouissance, ce qui la caractérise, c’est que c’est l’étrange qui se répète. La personne l’évoque d’ailleurs souvent.

C’est un élément d’une étrange familiarité qui se répète. «Il faut bien partir de ceci que ceY a d’l’Unest à prendre de l’accent qu’il y a de l’Un tout seul.» nous dit Lacan dans ce même séminaire 2011.25.Pour reprendre donc les choses, disons qu’il y a le Un qui se répète depuis le lieu de la langue. C’est ce que nous pourrions écrire ainsi: S1 S1 S1 S1… Une succession de S1 mais qui sont dans leur nature l’émission Metropolis. Deleuze avait accepté cette proposition à la condition de ne diffuser ce documentaire qu’après sa mort. 11Séminaire 20, pp.63-64. même, dans leur essence en articulation possible à du S2, à un couplage S1-S2, qui, nous le savons, peut s’articuler, se dialectiser, qui peut produire du sens. 26.Et il y a la répétition du Un, du Un tout seul nous dit donc Lacan, depuis le lieu dela jouissance. Et là, nous pourrions dire qu’il s’agit donc d’un S1 couplé non pas à un S2 possible, en devenir, mais à l’expérience de la jouissance. C’est cela le Un tout seul: non pas donc un S1-S2, mais S1Jouissance, hors sens. Le sens, Lacan va l’écrire dans le nœud borroméen à l’intersection de symbolique et de l’imaginaire (lieu qu’il désigne de semblant peu avant).

Le hors sens de cette répétition issue de la jouissance, c’est la marque du Réel. 27.Dans celle de la clinique lacanienne, cela pourrait bien prendre pour nom «dialectique»: «Les recherches freudiennes n’ont d’abord pas à choisir entre une clinique de l’individu (du Un tout seul) ou d’une clinique de l’Autre (du groupe social). Elles ne reprennent pas à leur compte la vieille opposition entre individu et collectif, mais elles la surclassent en forgeant une clinique du sujet de l’inconscient dans son rapport à l’Autre»,écrit Zafiropoulos12. Cette dialectique du sujet et de l’Autre est d’ailleurs celle que Freud aura ouverte dès la première page introductive de sa Massenpsychologie: «L’opposition entre la psychologie individuelle et la psychologie sociale, ou psychologie des foules, qui peut bien à première vue nous paraître très importante, perd beaucoup de son acuité si on l’examine à fond 12Zafiropoulos, M. (1994). Psychanalyse et création artistique. La nocivité de l’œuvre d’art. In La règle sociale et son au-delà inconscient.I/ Psychanalyse et pratiques sociales. Sous la direction de P-L Assoun et M.

Zafiropoulos. Paris, Anthropos-Economica, 51-67. (…).Dans la vie psychique de l’individu pris isolément, l’Autre intervient très régulièrement en tant que modèle, soutien et adversaire, et de ce faitla psychologie individuelle est aussi, d’emblée et simultanément, une psychologie sociale, en ce sens élargi, mais parfaitement justifié». Du côté de la parole et de la rencontre, le subversif trouve à se nourrir. Quelle subversion la psychanalyse peut-elle apporter à ce bordel ambiant? On peut considérer la question en passant par le symptôme, dès lors qu’on le considère avec Marie-Jean Sauret par exemple, comme une forme de résistance. Sujet de l’inconscient –sujet du politique, à jouer sur l’ambigüité du politique. 28.Le politique joue-t-il sur autre chose que de l’ambiguïté, qui double tout? Mais ambigüité qui ne cesse de perdre et qui appelle, comme dans la cure, son traitement. Le politique serait noble, la politique le spectacle. Voilà comment,par un effet de langage, la division sociale se trouve réinjectée au cœur du politique, la bonne et la mauvaise politique, ce qui rappelle à peu de chose près, le bon et le mauvais chasseur.

A chaque fois qu’on pinaille sur le ou la politique, le langage reproduit la division sociale du travail du politique qui passe par la subdivision sexuelle. Cette distinction est le produit de la sociologie du spectacle et on voudrait la reproduire! Il n’y a pas le politique au sens noble (la noblesse a créé l’Etat qui signe la fin du politique) et la politique au sens du spectacle. Il y a ce que les hommes font d’eux-mêmes. Le ou la politique porte ce que les Hommes ont de précieux: parler d’eux et désirer ensemble. Quand Sarkozy annonce que pour lui la politique, cen’est plus son affaire, il dit qu’il n’a jamais compris le sens du politique. Parce qu’ils doivent bien écrire quelque chose d’eux-mêmes, les Hommes ont affaire au Réel le plus mortel, cette action face à la mort désigne ce qui est politique. Les grecs pensent la démocratie pour s’occuper des affaires de la guerre. Point d’angélisme là-dedans. Point d’ambigüité, sauf à s’en repaître. 29.Peut-être faut-il penser la version du dessous (la sub-version) comme lieu de la politique du symptôme, comme le suggère Marie-Jean Sauret dans le titre d’un de ses ouvrages. (L’Effet révolutionnaire du symptôme, Ères, 2008).

«Politique du symptôme», cet accolement entre deux signifiants que tout semble opposer, si je reprends ce que j’énonçais plus haut, donne toute sa mesure à la nature foncièrement désirante du corps parlant, qui ne résiste à l’aliénation de la structure symbolique qu’en y introduisant l’effet de réel d’où, comme sujet, il ne cesse de surgir. Quelque chose du politique émerge dans la cure analytique par la politisation du symptôme. 30.Jacques Lacan se présente, tout du long de son enseignement, comme un lecteur de Sigmund Freud. Et pour Lacan, être lecteur de Freud, cela signifie lire Freud comme nous lisons un symptôme, c’est à dire comme étant un événement. L’événement, l’étymologie nous l’indique, evenio, en latin, c’est ce qui surgit13. Or, un événement, c’est un fait de discours. C’est se que nous enseigne les deux séminaires de jacques Lacan qui se suivent, le 17 et le 18, L’envers de la psychanalyseet d’Un discours qui ne serait pas du semblant.31.Àsuivre nos élucubrations précédentes, le dispositif de la cure n’est-il pas aussi langagier que social-politique?

13Donnons ici cette précisions intéressante pour nous: evenio est composé de e, qui est dans ce cas précis une contraction de ex: ce qui vient de l’extérieur et de venio: provenir. L’événement est donc le surgissement de ce qui vient de l’extérieur, mêmesi, dans le cas du symptôme, il s’agit d’un surgissement à l’endroit même de la plus grande intimité du sujet. Cela n’est pas sans nous rappeler la dimension d’extimité présente dans le symptôme.

  • 32. Après tout, il en va du symptôme comme de la jouissance: il y faut un corps. Et le symptôme, dont l’étymologie signifie «tomber avec, coïncidence»14, ne fait que «coïncider» le signe à une maladie dont il est la manifestation : maladie du social politique d’un côté (Lacan ne dira-t-il pas de la grève que c’est le seul «symptôme social»en ce qu’elle signifie au maître que quelque chose ne tourne pasrond ?); maladie structurelle de l’humain dans ce manque à être, à dire et à jouir dont le sujet résulte. Le corps dans la construction de son vivre ensemble n’est autre que le traitement de la jouissance, celle-ci n’étant partageable que dans l’imaginaire du fantasme, le «jouir» soi-disantpartagé ne pouvant fonder le lien social langagier. D’ailleurs, A. Arendt, évoque plutôt «l’être ensemble». Nous y voilà: le parlêtre est également traitement subjectif de la jouissance d’un corps dans son lien à l’Autre. Parlêtre donc, par voie symptomatique de coïncidence de l’être au signifiant dans le nouage des corps. Le regretté Michel Lapeyre15écrit: «A plusieurs reprises, Freud démontre que rien ne peut être mis en commun par des êtres humains, ou mieux encore qu’aucune communauté humaine ne peut être fondée en tant que telle, qu’à partir d’un sacrifice consenti par chacun. Il reste cependant que ce qui importe peut-être le plus, ce n’est pas tellement une exigence uniformément valable pour tous de sacrifice, tel un commandement universel et imprescriptible, c’est plutôt ce que chacun est amené à sacrifier, pour son propre compte et pour le prix du désir, et que l’analyse –seule? –nous apprend, non sans mal, à tenir en haute considération». Ce moment depolitisation du symptôme dans la cure n’est-il pas ce sacrifice de jouissance, dont le sujet cesse d’en imputer la faute à l’Autre et donc aux autres?

14Ménard, A (2016),Le Symptôme. Entre amour et Invention.Nîmes, Champ Social, p 53.15Lapeyre, M. (2000),Complexe d’Œdipe et complexe de castration, Paris, Economica, Anthropos, p 94.

  • 33. L’irruption des nouvelles technologies dans la sphère sociale modifie le paysage de l’intime. On ne peut vraisemblablement pas considérer la technologie comme un simple outillage, elle constitue surtout un «discours», ou selon le terme d’Heidegger mais aussi de Foucault et d’Agamben, un «dispositif». Heidegger d’ailleurs, nous rappelle que la technéne désigne pas chez Aristote (L’Ethique à Nicomaque) un outil (à usage de …), mais un savoir, un tour de main propre à l’artisan qui sait comment s’y prendre pour faire apparaitre dans le monde, pour dévoiler une chose en soi, la faire se manifester. Rien à voir avec l’instrumentalisation, la fabrication et le stockage voire l’accumulation industrielle des objets (et des richesses), ni bien sûr avec la rationalité moderne et post moderne; lesquelles sont dénoncées par M-J Sauret comme l’alliance entre sujet du marché et sujet de la science. Rationalité des outils de production industrielle (de masse) et avènement techno-scientifique vont ainsi de pair. C’est ici que le bât blesse, dans le sens radicalement nouveau donné à la technique moderne, par la puissance du rationnel et de son accélération sans précédent sous l’ère de la «calculabilité généralisée»: la science est au service de la technique et non l’inverse; elle réquisitionne la nature16. Le bât blesse car il touche vraisemblablement à la part dejouissance sacrifiée qui «(…) caractérise une culture, une civilisation, une société à ce qu’elles font ou pas, en examinant jusqu’à quel point elles en poussent la reconnaissance et/ou la méconnaissance. (…) La part sacrifiée prend ainsi valeur, selon les cas, de tabou, de honte, de faute, de malaise, d’avoir été soumise à des traitements différents: respectivement celui du refoulement, du déni (du désaveu, du démenti), celui de la dénégation, celui de la forclusion». Quoi qu’il en soit de sa destination, il demeure une constante concernant cette part sacrifiée: qu’on en refuse le savoir, qu’on refuse de l’avouer, qu’on refuse de la reconnaître, ou que tout simplement on l’ignore,

16Source Wikipédia: «Heidegger et la question de la technique». ça ne l’empêche pas d’exister et de faire retour». Toujours Michel Lapeyre.34.Dès lors, peut-il y avoir une subversion de la technologie en utilisant la technologie elle-même? Le problème c’est que la critique continue d’alimenter son objet par le simple fait de la paroliser(effet du signifié) et a fortiori en y ayant recours. Critique d’un côté, usage de l’autre: il reste quelque chose dont il faut bien faire quelque chose. 35.Là aussi essayons de penser le deux (la technologie et sa critique) à partir du un. Faute de cela on tombe assez facilement, tel Heidegger, dans un mode discursif où les deux versants se valent. Opposer notre monde ultra-technologique à un monde, celui d’hier, qui en serait naïvement débarrassé, relève d’une illusion, où s’engouffrent allègrement certains dits «écologiques». La question me semble plus de subvertir les avancées de la science et de la technologie qu’elle engendre, dont nous subissons évidemment sans cesse les retombées sous formes de «lathouses», ces petits objets @ manufacturé parle Marché, qui font la vie plus agréable, tout en la détruisant.

Au-delà de la critique en miroir, stérile parce qu’elle nourrit son objet et promeut une forme de maîtrise sur la vie et les hommes d’essence totalitaire, l’avancée technologique, issue du discours de la science, peut donner lieu, à condition de faire un pas de côté, à une véritable sub-version. C’est un peu ce que conclue le philosophe Dany-Robert Dufour dans son dernier ouvrage Baise ton prochain. Il s’agit de détourner les avancées de la science et de la technologie, quitte à en laisser tomber certaines comme problématiques, pour les mettre au service du plus grands nombre, là où le discours du maitre les concentre et les capitalise. Seule le discours analytique permet ce saut quantitatif, en perforant en permanence la consommation des objets par la flèche du désir, éternel insatisfait. La technologie n’est donc pas pensable sans le/les discours qui l’alimentent. On ne peut pas accuser le marteau de taper sur la tête du voisin, le sujet qui le manie en est responsable, pas de soi à soi, mais devant l’éthique du désir qui le soutient, et qui, là aussi n’est pensable que dans une tension entre éthique du sujet et éthique de la morale sociale.

«De notre position de sujet nous sommes toujours responsables», énonce Lacan à des étudiants de Normale Supérieure dans les années 60. On n’est responsable qu’au titre d’avoir à répondre (responderelatin) de ses actes devant qui de droit. Là s’articulent sans s’y diluer individuel et collectif: où l’on remarquera le «s» qui termine «responsables» dans la précédente citation» (p 858 des Ecrits, la science et la vérité) et que nous pouvons interpréter avec Levinas sur ce double plan dialectique du subjectif/collectif, et de pas l’Un sans l’Autre: «responsabilité de la responsabilité de l’autre».36.On observe également ceci: la prouesse du Kapitalism contemporain à créer du consentement à jouir d’être l’objet de la jouissance de l’autre. Le Kapitalism oblige à l’auto-sadisation. C’est l’un des points clefs du livre de Gérard Pommier, Occupons le Rond-point Marx et Freudqui rejoint, en partie, le dernier livre de Todd. 37.Sur ce point de la «prouesse du Kapitalism contemporain à créer du consentement à jouir d’être l’objet de la jouissance de l’autre», importance d’évoquer des «dispositifs» ( notion présentée plus haut), fruits de ce Kapitalism contemporain qui provoque des addictions contemporaines, poussant l’individu à ce consentement, faisant croire qu’il s’agit du signe «naturel» de l’aliénation du sujet humain à l’autre; c’est le cas des réseaux sociaux:

  • 38. Le sujet humain à a faire à une forme d’aliénation naturelle à l’autre. Mais l’addiction que nombre de personne ont aux réseaux sociaux n’est pas la marque de ceci. L’aliénation qui est le propre de notre humanité, Freud l’évoquait déjà, notamment en articulant deux notions. Il s’agit de l’Hilflosigkeitet du Nebenmensh. Hilfosigkeitest un mot allemand qui n’a pas, à notre connaissance, d’équivalent direct dans aucunesdes langues latines. Nous pouvons dire que ce mot désigne le fait d’être en manque d’aide. Des traducteurs, pour préserver la dimension des affects présentsdans ce mot allemand, choisissent le mot de détresse17. Evoquons ici, pour cette traduction, le néologisme intéressant proposé dans les Œuvres Complètes de Freud sous la direction de Jean Laplanche. Il est proposé le mot de désaide. Cette traduction a pour intérêt de reprendre l’idée de l’aide (hilf peut être en effet traduit par aide) joint à son négatif, ou plus précisément son privatif ( le os dans le mot allemand ici indique sans)18.Pour Freud donc, le bébé, l’infans est en situation de Hilfosigkeit. C’est par son cri qu’il manifeste cette détresse et c’est par ce cri qu’il mobilise une action de l’autre qui puisse à répondre de façon «adéquate»1915 à cet état de désaide. Cet autre, pour Freud, c’est le Nebenmensch. Ce mot allemand est composé par neben, qui signifie proche, à côté et par menschqui signifie la personne, l’être humain. Le Nebenmenschest donc l’autre à côté. C’est l’autre semblable qui a initialement la fonction de

17C’est le choix que fait Lacan dans le séminaire 7. 18Ce mot de désaide n’est pas sans faire référence à d’autres néologismes qui se constituent à partir d’un préfixe privatif, ce qui est le cas du mot désécrire de Jacques Derrida ou encore du néologisme de Lacan, qui n’est pas sans rapport avec ce premier exemple donné, de désêtre Sur cette question de la traduction du mot hilflosigkeit par celui de désaide, nous pourrons nous reporter à l’ouvrage suivant: A. Bourguignon, P. Cotet, J. Laplanche et F. Robert,Traduire Freud, Paris,puf,1989, p. 94-95. 19S.Freud (1895), Projet d’une psychologie,Lettres à W.Fliess1887-1904, Paris,puf, 2006, p.626. répondre aux nécessités vitales du bébé et au contact duquel l’être humain, pour Freud, apprend à «reconnaître»20. On voit ici donc ce lien naturel de besoin impérieux pour le sujet humain de l’autre. 39.Mais la dépendance grandissante aux réseaux sociaux n’est en rien à comprendre par le truchement de cette aliénation naturelle de l’humain à son prochain. 40.Ces GAFAM, support de ces réseaux sociaux, ont la puissante caractéristique d’utiliser, d’exploiter nos particularités humaines, neurologiques, subjectives. Leur succès tient à cela. Ces emprises aux réseaux sociaux peuvent être similaires à tout type addictions. C’est un système qui se saisi du circuit dit de récompense et peut revêtir des fonctions structurelles pour un sujet de la même manière que la nicotine, le jeu en casino, la cocaïne par certains aspects. Il relève bien ici d’une addiction, nous insistons, et non d’une aliénation naturelle que le sujet entretient à l’autre. Dès 1999, Kimberley Young21décrit l’addiction à internet comme un terme regroupant potentiellement une large variété de comportements et de troubles du contrôle des impulsions dans l’utilisation d’internet. Elle classe ainsi cette addiction en cinq types, en fonction de l’usage principal qui est fait par le sujet. Elle évoque alors l’addiction à la cyber-sexualité, les compulsions de jeu et d’achat sur internet (jeux, achats ou bourse en ligne), la recherche compulsive d’informations, l’addiction aux jeux vidéo en ligne et l’addiction aux cyber-relations, par le biais des chats, des réseaux sociaux, et des mails. Cet article de 1999 insiste déjà sur l’hypothèse d’un caractère particulièrement 20S.Freud (1895), Projet d’une psychologie,Lettres à W.Fliess1887-1904, Paris,puf, 2006, p.639. 21Kimberley Young, et al., 1999. Cyber Disorders

: the mental health concern for the new millennium. Cyberpsychology & behavior, pp.475–479.

addictif des applications à visées sociales, relationnelles. Les recherches suivantes, nombreuses, ne feront que souligner ces premiers résultats22. En 2009 un chercheur montre la spécificité de l’addiction à Facebook23, hypothèses confirmées par plusieurs recherches postérieures. La progression importantede ces dernières années en matières d’imagerie fonctionnelle a donnée de nouveaux éléments confirmant la puissance addictive de ces réseaux sociaux et la similitude de ces addictions avec d’autres formes plus classique de dépendances comportementales ou àdes produits24. Ces recherches montrent pour des sujets addicts aux réseaux sociaux des spécificités des zones cérébrales impliquées dans le circuit de récompense similaires dans d’autres addictions, avec des altérations du fonctionnement des circuits dopaminergiques. En 2012 une étude25montre chez des sujets addicts à internet une diminution de la concentration des récepteurs à la dopamine identique à celle retrouvée chez des sujets présentant une addiction à des drogues licites ou illicites. Beaucoup plusrécemment, Ofir Turel, professeur en systèmes d’information à l’université de Californie montre comment la spécificité de ces réseaux sociaux, notamment Facebook, opère neurologiquement pour nous en partie comme la 22Citons à titre d’exemple celle de Alicia Douglas et al., 2008.

Internet addiction: Meta-synthesis of qualitative research for the decade 1996–2006. Computers in Human Behavior, pp.3027–3044.23Cohen, Elisabeth., 2009. Five clues that you are addicted to Facebook. CNN Health, consultable à l’adresse suivante: http://edition.cnn.com/2009/HEALTH/04/23/ep.facebook.addict/index.html.24C’est le cas de recherche dès 2009. Ko, C. et al., 2009. Predictive Values of Psychiatric Symptoms for Internet Addiction in Adolescents: a 2-year prospective study. Archives of Pediatrics and Adolescent Medicine), pp.937–943. Ko, C.et al., 2009. Brain activities associated with gaming urge of online gaming addiction. Journal of psychiatric research, pp.739–747. 25Hou, H. et al., 2012. Reduced striatal dopamine transporters in people with internet addiction disorder. Journal of biomedicine & biotechnology, 2012, p.5. cocaïne26. Nous rencontrons dans notre propre pratique des sujets en prise avec ces formes contemporaines d’addiction et qui présentent un tableau clinique identique à des sujets en situations d’addiction à des produits. Les réseaux sociaux colonisent des vies, prennent tout le temps, l’espace psychique du sujet, à qui il ne semble plus possible de gérer d’aucune manière la présence de cette consommation dans son existence. 41.Nomophobie est un mot récent.

Il est la contraction de «no mobile phobia». Il indique donc la phobie de certains individus à ne pas avoir leur téléphone portable avec eux. Ce mot a été élu mot de l’année 2018 par le Cambridge Dictionary. Je ne crois pas pour ma part que le terme de phobie soit adéquate pour nombre de ces individus. Il ne s’agit pas d’une phobie nouvelle qui serait apparue mais bien plus la manifestation symptomatique et douloureuse pour le sujet d’un état de manque ou d’une invasion d’angoisse à la perspective d’être dans cet état de manque, tout comme nous pouvons le voir sur le plan clinique dans toute autre addiction2723.

26Tout du moins pour le système impulsif du circuit de récompense, autant affecté pour les deux types d’addiction. Le système de frein est par contre plus conservé dans l’addiction aux réseaux sociaux que pour la cocaïne. Entretien à lire à l’adresse suivante: https://usbeketrica.com/article/les-reseaux-sociaux-font-de-nous-des-pigeons-de-skinner27Il s’agit en effet dans les descriptions faites par les personnes elles-mêmes de formes classiques de craving. Ces nouvelles formes d’addiction sont à mettre en correspondance avec la mutation contemporaine du rapport d’objet et même plus fondamentalement avec la mutation de la nature même de cet objet, mutation si profonde qu’il doit, selon nous, être nommé autrement. C’est pour cela que nous avions proposé le concept de novobjet, dans Benoît Le Bouteiller, O corpo na era da tecnociência:do objeto ao novobjeto, dans Corpo e Cultura digital, dialogos interdisciplinares, Quixote+Do Editoras Associadas, Belo Horizonte, 2018. 42.Que le sujet puisse jouir de se faire l’objet de la jouissance de l’Autre, lequel se manifeste dans le lien aux petits autres y compris le plus primaire comme dans relation mère-enfant, relève de l’évidence, voire de la banalité.

Le sujet nait aliéné. Mais produisant un renoncement symptomatique à la jouissance de l’Autre (entendons ici le double sens), dans le déchirement de la séparation, il nait/n’est aliéné que dans le consentement à la jouissance. Le Séminaire X nous permet de penser ces deux temps qui ponctuent tout le fil de la vie, aliénation/séparation. Celui qui penserait en avoir fini une fois pour toute ne serait qu’un prétentieux face au règne de la jouissance. Nous n’en aurons jamais fini, subjectivement et collectivement, de penser et produire des modes de traitement de la jouissance. 43.On peut penser par extension le même rapport à la mère capitaliste, pourvoyeuse de tous les biens, et dévorant ses enfants, tel Chronos. Cette dévoration par la saturation des objets fait retour du côté d’un manque structural, mais qui n’étant plus porté sur les ailes du désir, lesquelles ne se déploient que dans le vide, n’est que le masque de la pulsion de mort. 44.Àpartir du moment où il se soumet à la jouissance phallique –évidemment il en reste des bouts de cette jouissance de la vie dans la lalangue –, le sujet ne jouit et n’est joui, que nettement moins.

C’est même de ce renoncement que se produisent les processus de subjectivation. Le signifiant fait coupure dans le corps en ces lieux dits zones érogènes par Freud. En effet dans l’opération, –prenons le terme au sens chirurgical –, de la parole, le sujet se trouve divisé, entre un signifiant qui le représente pour un autre signifiant et une énigme vivante qui reste dansl’ombre. D’où l’écriture de Lacan: $, sujet barré, et bien souvent… mal barré! Comme disait ma grand-mère: «On ne parle pas la bouche pleine!». 45.Dans le prolongement de ce Sujet mal barré ($) qu’il soit de l’individuel ou du collectif, Pommier pousse la logique sadomasochiste œdipienne à l’œuvre dans ses derniers retranchements. Outre certes, se faire (être)la jouissance de la jouissance de l’Autre, il en fait un quasi-point de structure de la démocratie(après l’avoir été dans les religions quichantent ce fantôme d’un père éternisé, aura de l’Urvater): «La résurrection d’un papa d’abord parricidédans l’enfance –puis projeté –se réincarne en Souverain: c’est le retour céleste du refoulé du meurtre œdipien (celui de Chronos ou du soldat inconnu).

Auréolé de l’Esprit du mort (l’ancêtre), le chef est sacré». Si le parricide est bien la clef de voute de la vie psychique, il est aussi celui de «l’organisation politique (qui) est l’écho du complexe d’œdipe surjoué à l’échelle de la société»28. Là encore c’est le traitement de la jouissance qui prévaut, au travers du cercle infernal suivant qui s’impose: si la démocratie c’est la prise en main du pouvoir par les fils qui tuent le chef-père,celui qui va se faire élire, va se faire maître. En passant de fils à père, il va nécessairement trahir et sadiser le peuple des fils… qui peuvent alors en jouir (sûrement par réactivation du fantasme freudien de fustigation!)! C’est alors probablement la question lacanienne de la croyance en l’Autre, au père et aussi au chef qui surgit, et qui emprunterait à l’athéisme pour orienter la démocratie: « telle estla dimension véritable de l’athéisme. Athée serait celui qui aurait réussi à éliminer le fantasme du Tout-Puissant»29.

28Pommier, G. (2019). Occupons le Rond-Point Marx et Freud. Orange, le Retrait |pp 61-69.29Lacan, J. (1962-63). Le Séminaire Livre X, L’angoisse. Paris,Le Seuil, p 357. 46.Ceci fait lien avec ce qui s’est dit lors de notre dernière séance du cartel autour du sujet/subjectivité. D’un côté on trouve l’impossible du sujet et de l’autre, l’impuissance des subjectivités créées. On ne peut pas renoncer à l’éthique analytique. Il y a là un enjeu d’Histoire pour la psychanalyse. Ethique analytique ou perversion. 47.On peut à partir de là embrayer sur les métiers où s’inscrit l’impossible: diriger, éduquer, soigner. Ces métiers que la crise du virus couronné interroge profondément. L’éthique convoquée dans ce moment d’apocalypse(dévoilement, révélation, au sens premier) et de crise (crisis: choix, tri), renvoie, collectivement et subjectivement, pas l’un sans l’autre, à répondre de notre position30.L’impossible n’est pas l’impuissance, mais la marque ombilicale, la cicatrice qui nous entame dans notre ubris(démesure, jouissance) increvable. Si tous les métiers du lien social sont à ce point frappés de l’impossible, prenant l’Un pour cible, c’est parce que, précise Freud qui ne manquait pas d’un humour généreux, dans l’exercice de ces métiers, «nous sommes sûrs d’un résultat insuffisant». (Je renvoie icià mon petit texte sur le Corona)

30Sur la crise, cette citation de Guattari, à voir où/comment la placer; elle me semble pertinente: Et si la crise n’était, à son terme ultime, qu’une crise des modèles, expression d’un capitalisme psychotique conduisant au désastre [...] L’espoir de la « sortie du tunnel », le mythe de la « grande reprise » -mais la reprise de quoi, et pour qui ? –nous masquent le caractère d’irréversibilité de la situation qui a été engendrée par l’accélération continuelle des révolutions technico-scientifiques. Réf à vérifier: Félix Guattari, Les années d’hiver : 1980-1985, Éd. Bernard Barrault, Paris, 1985, réédition Les Prairies ordinaires, Paris, 2009, et dans Micropolitiques -Página 270 48.Peut-être que ces métiers de l’impossible nous font apparaître la différence (je m’avance un peu!) entre subjectivités (identités construites en intégrant les discours de l’Autre de la culture) et du sujet (identifications issues du rapport originaire du pré-sujet à l’Autre type trait unaire, identification au signifiant, etc.). Or, comme l’a énoncé Françoise Wilder à l’occasion du séminaire de l’@psychanalyse, la psychanalyse s’occupe des identifications et non des identités.

Et comme l’a écrit E. Porge en 2009 dans son article «un sujet sans subjectivité», «là où il y a sujet il a fading de la subjectivité». Ce dernier poursuit son texte par… la bande de Moebius dont l’essence même est la coupure, support structural de la constitution du sujet comme divisible. Il cite Lacan (L’objet de la psychanalyse, 15 décembre 1965): «Chaque fois que nous parlons de quelque chose qui s’appelle le sujet nous en faisons un «un». Or ce qu’il s’agit de concevoir c’est justement ceci: il manque l’un pour le désigner». La clinique analytique comme la psychothérapie institutionnelle dans leurs dispositifs respectifs, ne cesse de produire un «tu n’es pas que ça» à l’adresse du sujet, là où les cliniques psychologiques voire psychologisantes produisent un «voilà ce que tu es», subjectivité identitaire s’il en est.49.Raison pour laquelle il faut interroger le Tu es cela de 1949. «La psychanalyse peut accompagner le patient jusqu’à la limite extatique du “Tu es cela” où se révèle à lui le chiffre mortel de sa destinée». Que faire de ce résidu d’être planté au cœur de la formule, même en sa limite extatique?

Comment ne pas penser que l’essentiel du transfert s’y joue? Il faut choisir: réduction phénoménologique à l’essence ou au contraire séparation de l’essence au nom d’une séparation essentielle. La phénoménologie a pris l’option première. Elle a traîné longtemps. Tu es cela, plane encore le mystère logé dans la matière. Là où la séparation de l’essence relance la possibilité révolutionnaire du rêve. Déni? Fichtre non. A moins de s’en remettre à la logique infinie du mystère. L’énigme s’oppose de manière fractale au mystère. L’énigme suppose une écriture et une autre et encore une autre. Une écriture qui vise. Une écriturequi ose le rêve. Pas l’idéal: ça c’est la signature phénoménale. Mais le rêve. Chaque époque rêve la suivante, Michelet ose le rêve. Son époque est celle qui peut encore imaginer cela que l’époque se construit dans le rêve qu’elle fait sur elle-même. La nôtre, vu de ma fenêtre, montre que l’étau se resserre. La fin de l’histoire, rêvée par les uns, s’entend comme la fin du rêve. La machine à rêver serait en panne. Quelque soit le modèle social-économique en place. Le Je vous écoute de l’analyste, prononcéà sa manière ou retenu en signe de pudique affection, se transforme en geste révolutionnaire.

Dire les rêves et rêver de dire. 50.L’inconscient révolutionne la machine à dire. Me vient en songe un livre pour porterait pour seul titre la mention: a. Ah! aaaah… a men (les hommes désirants). Voilà qu’ils se ramènent! Ce n’est donc pas fini. Le Fin de partie de Beckett voulait dire: allez, rêvez. Mais il fallait pour ça rompre avec la nuit essentielle, la nuit de l’identité lunaire, la trace de ce qu’il m’est permis d’espérer, mais oui, disons-le, se séparer de Kant. Il faut être passé par des états de décomposition pour le sentir à même son corps. Hölderlin sauve la mise: «et si nous n’étions ici que pour rêver un instant, puis pour devenir le rêve d’un autre?». 51.Le «Tu es cela», que reprend Lacan, véritable révélation des Upanishadssous la forme sanscrite du «Tat tvam asi»,met en perspective une non-dualité fondamentale, derrière laquelle l’ascète bouddhiste ne cesse de courir. Or il s’agit d’un impossible structural. Le «tu es cela», prise d’inconscient sur laquelle débouche le travail de la cure, fait échec à ce retour nirvanique que déjà Freud critiquait chez Romain Roland.

Dans«tu es cela» le sujet se réélise comme fondamentalement disjoint, séparé, divisé. D’un côté un signifiant: «tu es», et de l’autre l’index d’un «cela». Le «cela» que recela de tout tempsle sujet, ce pourquoi Lacan l’écrit S, est irreprésentable. Un trou, un vide, un manque, y compris dans l’être. Les mêmes mots sont venus pour cerner le retrait de deux femmes à l’origine et de l’association et du cartel. Tu es sans être, errant dans un profond désêtre. Condamné à faire bord au trou d’être, charriant sans cesse les pierres signifiantes qui construisent la margelle d’un puits sans fond. 52.Trou d’être. Il est un mot chinois, wu, que Lacan évoquera et dessinera31. Certains le traduise par le mot rien. Il y aurait, paraît-il, douze caractères mandarins pour signifier rien. C’est comme, paraît-il, le mot neige pour les Inuits. C’est comme le mot vert pour certains peuples vivants en Amazonie. Il y a plusieurs riens, pour qui sait les nommer, comme il y a plusieurs neiges, plusieurs verts. Wu, mot si précieux dans le chán, si cher à Lacan. 53Wu wei, certains traduisent cela par le non agir.

Ça serait bien plus l’agir du wu, l’agir du rien. Cet agir là, c’est couper des arbres. C’est couper desarbres qui empêchent de voir, qui bouchent le regard. C’est couper des arbres bruyants, des arbres de savoirs établis, des arbres du bon sens, les arbres de la doxa. C’est ce que représente le caractère utilisé par Lacan.

31Séminaire 18, p. 86 54.

無3255. C’est se que représente ce caractère: 4 arbres (les 4 traits verticaux) que l’on coupe (les traits horizontaux).56.Curieux entrecroisements: il y a chez Kant aussi cette image du déboisement pour dire l’action du rien. 57.Rien.58.Rien a une parentéeétymologique avec res, la chose. La Chose, das ding, les das ding, de Freud et de Heidegger. 59.Lacan s’intéresse très jeune à l’écriture chinoise, à la poésie, à la peinture chán: le trait qui enroule l’impossible, qui entourele rien. 60.L’impossible. Le Réel pour Lacan est une notion,comme les autres, qui bouge, qui fluctue, qui évolue, au long de son enseignement. Dans sa période de l’Étourdit, le Réel est le mot qui dit l’impossible. Et dans son Étourdit il dit pourquoi s’intéresser à la logique: c’est la science du Réel. La science, il l’aura dit plusieurs fois, la science (la physique, la biologie…) c’est du semblant. Pas chiqué; du

32Séminaire 18, p. 86 semblant. Du semblant qui pour lui est ce lieu qui fait jonction entre le symbolique et l’imaginaire (lieu qu’il désignera ensuite de site où se loge la jouissance du sens). Alors, bien sûr, c’est par l’équivoque, le hors sens, l’absence (le hors de l’être) qu’une interprétation peut s’écrire. 61.Alors, ses discours: ses discours, structure de lien social possible, c’est, entant qu’objet logique, un des outils de cette science du Réel qui permet de lire le dire derrière le dit. Mais soulignons ce point qui nous semble précieux: Lacan, discrètement, dans cet «Étourdit», avance que l’interprétation, ce n’est pas lalecture de ce dire derrière ce dit, mais le changement de discours. La rotation des petites lettres, de ce peu de l’être, qui implique le changement du discours, c’est ça l’interprétation. L’interprétationest la rotation même, le mouvement qui permet la circulation d’un discours à un autre. C’est, en somme, la vie battante, palpitante de ce vide, question préliminaire à tout changement possiblede discours. 62.Les discours, comme tout objet logique de Lacan, est une écriture.

Une écriture de l’écriture Réelle; une écriture de l’écriture de cet impossible, une écriture de l’écriture de ce rien, de cet agir du rien. C’est une écriture qui a une fonction poétique, puisqu’elle est fonction d’autre chose. C’est cela l’ailleurs, aliusversus, aller là, au territoire autre, l’Autre territoire. C’est le mouvement de la Jouissance Autre. En allant vers un S(A) et un phi, elle s’oriente vers des draps qui couvrent, avec pudeur et indécenceen même temps, deux riens. C’est une voie possibleet privilégiée, cette jouissance côté femme, vers cet ailleurs, écriture de l’écriture du rien. 63.Cette écriture est la possibilité d’un point, comme dans le poème de Clarice Lispector,Tanta mansidão, dans Onde estivestes de noite, um ponto de trigo,un point de blé.Apenas isso: chove e estou vendo a chuva. Que simplicidade. Nunca pensei que o mundo e eu chegássemos a esse ponto de trigo.A chuva cai não porque precisando de mim, e eu olho a chuva não porque preciso dela.Mas nós estamos tão juntascomo a água da chuva está ligada a chuva. E eu não estou agradecendo nada …»E eu não estou agradecendo nada … pas de merci, comme on pourrait dire pas’d’quartier.

Ce n’est pas au niveau des conventions, de la moral que cela se joue. Ela não precisade mim… Ce n’est pas plus au niveau du sens que ça se trame.A mansidão, ça vient du latin mansuetudo: manus, la main, et sesco, devenir habitué, s’accoutumer, faire sien. 64.L’acte analytique, espiègle, dessine, écrit l’écriture de ce point possible de l’impossible du Réel, du ponto de trigo, ce point de blé; espiègleet avec mansuétude, ce tour de main qui fait sien, sien l’agir du rien. 65. Le monde d’après. Ils n’ont que ce mot à la bouche. Parfois recouverte d’un masque, voile sur la mort probablement. Après quoi? Effet logique d’après-coup du signifiant en fait. Rétroactif plutôt: symboliser la Chose, nous sommes tous des meurtriers par les mots qui nous invitent au monde d’après en parlant de ce qui a eu lieu, le tragique de l’existence. Toujours. L’ami Luc Diaz l’avait pourtant écrit dans Mediapart: nous ne sommes pas en guerre, nous sommes en deuil. Camus dans sa peste, également: «Oui dit Rieux, c’est le même enterrement, mis nous nous faisons des fiches. Le progrès est incontestable». Ou bien, «la seule chose qui nous reste, c’est la comptabilité».

Riboulet en compagnie de Boucheron,33aussi: «il faut prendre soin de ceux qui meurent et enterrer les morts. On n’écrit pas autre chose. Des tombeaux». Ce texte collectif est le fruit d’une écriture péri-covidienne. Un «poil» avant à vrai dire. Mais l’inconscient n’a que faire de la chronologie. Ce texte renvoie plutôt à une temporalité aoristique, non chronologique, qui délivre l’«action présente du temps» selon Fédida34,d’où son caractère incurable: «To a-oriston, ce qui est sans limites». Il n’y a d’aoristique que parce qu’il n’y a pas d’articulation entre les repérages temporels et le point repère de la locution: «Comme je prends le tramway tous les jours, j’y rencontre Claire». Cet énoncé révélateur de la scène, contient un passé (le quotidien du tramway), implique un présent (de la locution) et propose un futur (la rencontre de Claire)35. Il estlogosd’un monde où l’aprèset l’avantse mélangent dans la parole de/sur la Chose: «l’évènement est cette déflagration qui rend le passé imprévisible» (les deux précédents dans «Prendre dates»). Avant ou après, le monde pour la psychanalyse reste donc celui du désir et de la jouissance, et non celui de l’être ni des choses, dixitPatrick Valas.

Il faudra que le langage s’empare de ce «sans limite», «sans fin», pour l’ordonner de sa narration, et la transférer dans son écriture, sans qu’il le sache pour autant, à l’instar de la «parolisation» de la cure. L’aoriste est «(…) action présente du temps » ; une action langagière « (…) remise en mouvement dans l’image, de telle sorte que passée, elle continue à avoir lieu et porte l’affect de son souvenir». Toujours Fédida. Ecriture péri-covidienne.Ànouveau.Ainsi, on n’écrit pas autre chose… Car 33Boucheron, P. et Riboulet, M. (2015). Prendre dates. Paris, 6 janvier –14 janvier 2015. Lagrasse: Editions Verdier, p 9.34Fedida, P. (1995). Le site de l'étranger: la situation psychanalytique, Paris, Puf, p. 86.35Bourillo &al. (1998). « Variations sur la référence verbale » dans Cahiers Chronos, Vol II, p 149. «chacun la porte en soi, la peste, parce que personne, non, personne au monde n’en est indemne». Peut-être, encore avec Riboulet36, «parce que le désir qui circule dans les corps et dans les mots du corps est l’un des noms secrets que nous voulons donner au geste politique que nous accomplissons.

Pas assez de couilles pour se battre, envisager la mort, la sienne et celle de l’autre, mais largement assez pour jouir et faire jouir, avec cette intuition informulée que la lutte armée n’était pas de l’ordre de la jouissance, or notre heure, je l’ai dit, toute brève qu’elle eût finalement été, fut celle dela jouissance et pas de la mort». Jouissance des mots, faire jouir par les mots du texte. Geste politique contre la mort.Camus, La Peste: «Il ne s’agit pas d’héroïsme dans tout cela. Il s’agit d’honnêteté. C’est une idée qui peut faire rire, mais la seule façon de lutter contre la peste, c’est l’honnêteté. Qu’est-ce que l’honnêteté? dit Rambert, d’un air soudain sérieux. Je ne sais pas ce qu’elle est en général. Mais dans mon cas, je sais qu’elle consiste à faire mon métier». L’honnêteté de/dans l’écriture de psychanalystes? Voilà notre peste: des tombeaux. «Parce qu’il est des situations où la précipitation et l’attente conjuguent leurs effets pour créer le danger. L’occuper un peu, en y jetant des mots, en l’inscrivant quelque part, des noms et des dates rien de plus. On sait faire, c’est vieux comme les tombeaux: s’occuper des morts et calmer les vivants.

Pour le reste ça commence. Tout est à refaire». Boucheron et Riboulet, dans leurclap de fin.66.Freud débarquant en Amérique: «j’apporte la peste».Sans ordre d’apparition: Joseph Rouzel, Jacques Cabassut, Benoît Le Bouteiller, Guillaume Nemer 36Riboulet, M. (2015). Entre les deux il n’y a rien, Lagrasse,Verdier, p.59.

Citer ce texte

Cartel franco-brésilien, « Pango l’Un. De fragmentum », L’@psychanalyse, 17 novembre 2020. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/cartel-franco-bresilien-pango-l-un-de-fragmentum (consulté le JJ/MM/AAAA).

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