(…) telle est la mélancolie, une chute dans la chute. Claude Rabant.1
Dans l'édifice de la théorie freudienne, la question de la pulsion tient sans conteste une place cruciale. L'élaboration de ce concept est faite d'étapes successives2. Les trois essais sur la théorie sexuelle constituent probablement ici un point de départ. L'évolution de la pulsion dans la construction théorique de Freud est importante, en témoigne les modifications conséquentes qu'il opérera sur le texte des Trois essais au fil des rééditions et qui auront pour visées de réactualiser le propos eu égard aux avancées effectuées. Cette écrit de 1914 sera à sa sortie qualifié par beaucoup comme scandaleux. Freud y confirme en effet l'épissure que constitue la vie psychique et le sexuel ; il y évoque la dimension universelle de l'homosexualité et renouvelle son hypothèse à l'endroit de la sexualité infantile. Parmi l'importance et la richesse de ce texte, notons la question de l'objet. Elle sera consubstantielle à la théorisation de la pulsion dans l’œuvre de Freud. Aussi, l'objet, en tant que notion, va évoluer au fil des écrits freudiens. Dans Les trois essais, Freud va avancer la possibilité d'une pulsion existante première et indépendante de son objet. D'autre part, il présente l'objet comme ce qui sera à l'usage du sujet lorsqu'il atteindra l'âge de ne pas être exclusivement dans une organisation pulsionnelle auto-érotique. Il nous semble que le texte Deuil et mélancolie est une suite, une conséquence de ces élaborations évoquées. Dans ce texte de 1915, Freud va poser des jalons pour considérer le rapport du sujet à l'objet, en fonction de la structure psychique. Il va distinguer les modalités d'investissements de la libido et des places et fonctions des objets dans le cas du deuil normal, non pathologique, et dans celui de la mélancolie.
Ces éléments sont des points d'appuis précieux pour la suite de la construction théorique de Freud et Jacques Lacan va s'en saisir pour en donner une lecture renouvelée. Ces jalons posés dans le texte de 1915 ont une incidence dans notre clinique différentielle et sont des outils possibles pour lire des traits du malaise de notre civilisation contemporaine. C'est cet ensemble que nous allons chercher ici à déplier brièvement. Tout d'abord, évoquons rapidement la dépression, pour la distinguer ici et d’emblée de la mélancolie.
Ce terme de dépression est très récent3 alors que celui de mélancolie plonge dans l'histoire de l'Homme des racines profondes et anciennes, comme en témoigne le 23ème Aphorisme du livre VI des Aphorismes d'Hippocrate : « Si tristesse et crainte durent longtemps, un tel état est mélancolique.»4 Nous pouvons dire que depuis Freud la dépression est considérée dans la littérature psychanalytique de façon large comme une manifestation symptomatique trans-structurelle. Elle n'est pas l'apanage d'une structure psychique en particulier. En tant que symptôme, dans la pluralité de ces formes cliniques, la dépression recèle une valeur de vérité du sujet, malgré la douleur, voir la détresse que vit l'individu déprimé. Lacan n'évoque la dépression qu'à de rares occasions. Parmi elles, Télévision, où il la qualifie de lâcheté, en référence à l'une des définitions qu'il donnera à l'éthique : celle du bien-dire.5 Ici la lâcheté évoquée n'est pas à entendre d'un point de vu moraliste et il serait nécessaire de corréler ce propos à l'apport décisif de Spinoza quant à l'abord de Lacan de l'éthique.
Pour le dire (trop) rapidement posons que Spinoza donne à l'éthique une valeur d'articulation entre l'intellection et les affects6. Ici, raison et affection sont corrélées dans ce que Spinoza nomme le conatus, cet effort de l'être pour persévérer dans la voie de son propre être en essence et en devenir. Ce conatus correspond, ajoute Gilles Deleuze, à « la fonction existentielle de l'essence, c'est-à-dire l'affirmation de l'essence dans l'existence du mode »7 qui confère donc une puissance et une permanence. C'est là qu'il faut entendre la lâcheté, dans son sens étymologique, un laxare8 subjectif, un relâché, un détendre, un desserré qui met à mal le conatus nous pourrions dire avec Spinoza, le bien-dire nous dirions avec Lacan. La dimension précieuse du texte Deuil et mélancolie tient au fait de distinguer structurellement des tableaux cliniques qui, à première vu, pourraient être similaires. Et il nous semble que les discussions que Freud a avec Karl Abraham avant et après Deuil et mélancolie témoignent de son intérêt pour poser des principes permettant la distinction entre une dépression névrotique et la mélancolie psychotique.
Les affects manifestés peuvent être assez proches. Mais, par le truchement du transfert et de son maniement, la clinique nous enseigne la distinction. Et dans son texte de 1915, Freud va jeter les bases de cette ligne de démarcation grâce à l'objet.
Freud pose dans son œuvre une avancée décisive : l'humain a affaire au manque. C'est autour de lui que s'organise l'économie psychique. L'objet manquant, empêchant le sujet de vivre l'homéostasie et la tranquillité qu'elle conférerait, instaure par ailleurs un désir : celui d'obtenir une satisfaction par l'alliance, la conquête de cet objet, qui lui est donc extérieur. Dans Deuil et mélancolie, la période de deuil est le temps où le sujet, mis à mal par la perte dans la réalité de l'objet aimé, est sous le coup de cette coupure, cette séparation et du déplaisir qui en découle. C'est le temps durant lequel le sujet réinvestit alors sa libido sur lui-même. Il n'en demeure pas moins que ce sujet conserve pleinement sa capacité à reporter son investissement libidinal sur d'autres objets. En revanche, dans le cadre de la mélancolie, l'affection n'est pas nécessairement corrélée à la perte connue d'un objet dans la réalité. Dans le deuil, parce que l'objet a disparu, « le monde est devenu pauvre et vide, dans la mélancolie, c'est le moi lui-même. »9 Nous pourrions avancer que l'hypothèse de Freud dans ce texte est la suivante : l'objet perdu du mélancolique n'est pas extérieur au sujet, comme dans un deuil normal, non pathologique, mais est du côté de l'instance moïque. Dans ce collage du moi à l'objet, le seul destin de la pulsion est donc le trou laissé par la chute de ce moi mélancolique. Lacan va intégrer à son corpus l'objet en inventant l'objet a. Cet objet va évoluer au cours de l'enseignement de Lacan. Aussi, il nécessiterait un abord prudent quant à son utilisation dans notre propos. Il mériterait en effet d'être évoqué dans un espace de recherche ample (espace que nous n'avons pas ici) pour suivre les nuances et les précisions que Lacan en donne au fil de son œuvre et déplier correctement ce concept. Précisons tout de même que Lacan dira que c'est à partir de l'objet transitionnel de Winnicott qu'il formulera l'objet a. Nous pouvons dire brièvement que pour le pédiatre anglais, cet objet transitionnel est un élément tiers entre l'enfant et sa mère. Winnicott insiste sur le fait que ce qu'il lui semble important, ce n'est pas tant l'objet lui-même mais son utilisation et l'espace où il est utilisé, espace intermédiaire, potentiel, entre l'enfant et sa mère.
Au départ, Lacan propose de nommer cet objet par la lettre a, initiale du petit autre. Nous sommes alors à ce moment là dans le registre de l'imaginaire. Et à grand pas, arrivons à la période de son enseignement où l'objet a prend pour Lacan valeur d'objet de désir et écrit ainsi dans un texte de 1960 que
Ceci veut dire qu’objet partiel il n’est pas seulement partie, ou pièce détachée, du dispositif imaginant ici le corps, mais élément de la structure dès l’origine, et si l’on peut dire dans la donne de la partie qui se joue. En tant que sélectionné dans les appendices du corps comme indice du désir, il est déjà l’exposant d’une fonction […]. C’est bien pourquoi réfléchi dans le miroir, il ne donne pas seulement a’l’étalon de l’échange, la monnaie par où le désir de l’autre entre dans le circuit des transitivismes du Moi Idéal. Il est restitué au champ de l’Autre en fonction d’exposant du désir dans l’Autre. C’est ce qui lui permettra de prendre au terme vrai de l’analyse sa valeur élective, de figurer dans le fantasme ce devant quoi le sujet se voit s’abolir, en se réalisant comme désir. […] c’est comme objet a du désir, comme ce qu’il a été pour l’Autre dans son érection de vivant, comme le wanted ou l’unwanted de sa venue au monde, que le sujet est appelé à renaître pour savoir s’il veut ce qu’il désire…10
Ainsi, cet objet n’est plus à considérer comme tenant du registre de l'imaginaire. Il s’extrait de ce registre, comme cause du désir et non plus comme objet de désir. L'objet a causant le désir n'est plus, dans la construction lacanienne, l'objet visé par le désir mais en est la cause. Nous voyons dans l'enseignement de Lacan cet objet prendre place spécifique dans le mathème du fantasme ainsi que dans les modalités des discours. Puis, dans l'élaboration de Lacan, l'objet a devient à situé comme Réel.
Dans la quasi fin de son enseignement, l'objet a est, dans les élaborations borroméénnes, ce qui est au centre et tient les trois registres, les trois ronds du nœud.
Ainsi, à la lumière de notre clinique, grâce aux propositions premières de Freud dans son texte Deuil et mélancolie, nous pouvons, avec l'apport de Lacan, saisir de manière renouvelée la spécificité subjective de la mélancolie. Le sujet a à faire au vide, au trou. Aucune illusion dans la relation objectale permet de faire barrage à l'absurde de l'existence. A défaut de faire consister le désir de l'Autre, le sujet mélancolique est en prise à la chute, sans dialectique possible à l'objet a, rendant ainsi l'élaboration d'un fantasme clos. Le désir ainsi radicalement en panne, la demande n'a pas d'opportunité d'éclore. L'objet choie et entraîne dans sa chute le sujet mélancolique à l'endroit d'une béance et rend la catastrophe en permanence imminente. Freud, dans son texte de 1915 avait évoqué déjà cette impossibilité de séparer le moi de l'objet dans la mélancolie. Et c'est là, avec Freud dans ce texte, que nous pouvons distinguer la mélancolie du tableau dépressif présent dans un processus de deuil. Cette distinction ne se fait pas nécessairement à partir d'un descriptif des affects, mais du point de vu du rapport du sujet à l'objet. Nous trouvons ainsi dans la mélancolie un laissé tombé, une dévaluation radicale, qui ne s'inscrit pas dans une construction fantasmatique. Là est le point d'attention nodale sans doute dans la clinique auprès du sujet mélancolique : le passage à l'acte, hors de toute demande à l'Autre, hors du champ du transfert, est toujours possible et possiblement radicale.
Il s’agit de ce que j’appellerai, non pas le deuil, ni la dépression au sujet de la perte d’un objet, mais un remords d’un certain type, déclenché par un dénouement qui est de l’ordre du suicide de l’objet. Un remords donc, à propos d’un objet qui est entré à quelque titre dans le champ du désir, et qui, de son fait, ou de quelque risque qu’il a couru dans l’aventure, a disparu.11
Peut-être ici pouvons nous saisir le suicide de l’objet que Lacan pose à propos de l’objet du mélancolique. le sujet ici est incapable de la moindre ouverture, du moindre investissement, le monde et les objets qui le composent étant d'une parfaite inanité, tout comme lui-même. Marie-Claude Lambotte propose de parler de déni d'intention chez le mélancolique.12 Rien. Cela semblerait ainsi devenir le signifiant maître pour le sujet mélancolique. Un signifiant qui n'en appellerait aucun autre, qui ne permettrait aucune articulation à un S2, condition pour que choie l'objet, en même temps qu'advient le sujet, dessinant ainsi le mathème du fantasme, le poinçon entre S barré et a dessiné par l'articulation de S1 à S2.13 Par là même est mais à mal « (…) cette énorme subtilité spinozienne du corps-langage, du langage comme corps, ou du corps comme langage » nous dit Oury et nous pouvons le comprendre car « c'est là que ce loge le désir dans son inaccessibilité ontologique, conatus qui lutte seconde par seconde contre le bavardage inouïe d'une fasse contemporanéité. »14
« Je veux bien que quelqu'un de sympathique s'assoie, là, à la porte. » Voici à peu près tout ce que Jacky pouvait dire, sur un ton des plus aimables, depuis son arrivée. Je l'ai rencontré dans une institution il y a plusieurs années où j'ai été cadre de direction. Il venait d'y arriver, après plusieurs mois de vie en wagon. De train en train, d'est en ouest et du Nord au Sud, il avait balayé, dans tous les sens, dans une déambulation ferroviaire, le territoire de France. Il s'était posé dès son arrivée sur ce qui lui avait été désigné comme étant son lit et depuis, n'avait pas bougé. A toutes les sollicitations, invariablement, il répondait : « Merci. Vous êtes aimable. Mais je veux bien que quelqu'un de sympathique s'assoie là, à la porte. » Bien sûr, au bout de bien peu de temps, des inquiétudes du côté des professionnels se font jour. Quoi faire ? Une autre patiente, Martine, elle, prend au sérieux le seul propos de Jacky « quelqu'un de sympathique, assis là, à la porte. »Elle installe donc une chaise, là, à la porte et s'y assoie. Des résidents de cette institution tout d'abord, puis Francis, le jardinier, Nacera, une aide-soignante, puis un éducateur, un infirmier, moi-même.
Sans discours, nous nous tenons là, juste là, sur cette chaise, à l'endroit indiqué par Jacky. Et puis apparaît un tableau accroché dans un recoin de l'établissement. Des gens s'y inscrivent pour que le jour, la nuit, quelqu'un de sympathique habite cette chaise. Sans que cela ne se prémédite, un nouveau cadre se dessine : un cahier est maintenant posé au chevet de Jacky. Y est reporté les indications du tableau : Un prénom, en face d'une heure. Jacky suis attentivement les indications du cahier, dit qui sera le prochain quelqu'un de sympathique, une liste de gens sympathiques, qui s'inscrivent, au rythme du temps qui passe et se posent là, dans l'entrouvert de la porte, par une présence discrète, silencieuse. Des gens sympathiques, comme une encre sympathique : c'est là, ça inscrit, ça ne s'impose pas à la vue. Le seul autorisé par Jacky à aller et venir dans cette chambre, à discuter en chuchoté avec lui, c'est son voisin de chambre : Jean-Pierre. Et puis, maintenant, Jean-Marc, un infirmier peut déposer le traitement, à côté du cahier, sur la table de nuit.
Et puis maintenant deux, trois aides-soignantes sont autorisées à l'aider pour un brin de toilette. Adrien, le chef cuisinier peut, lui, en personne, amener désormais le repas sur un plateau. Jean-Pierre, son voisin, parle peu, investi guère les relations aux autres. Il ne l'avait jamais fait : il entre dans mon bureau, me lance : « Jacky, vous avez rien compris. Il peut pas sortir du lit, parce qu'il est pas hors du lit ». Jean-Pierre me fait part de leurs discussions chuchotées. Ce que Jean-Pierre avait compris, c'est que son collègue de chambre ne pouvait imaginer son propre corps là où il n'était pas, dans l'instant. Ce sentiment que Winnicott appelle sentiment continu d'exister était chez Jacky empêché. Une panne, radicale.
Et puis, à ce moment-là, nous venions d'embaucher une nouvelle employée. A peine son nouvel emploi commencé, elle va se poser, après inscription sur le tableau, puis le cahier, sur la chaise. La consigne non formulée, non écrite était d'être là, sur la chaise, sur l'entrouvert de la porte de la chambre, dans une présence silencieuse. La nouvelle professionnelle n'avait sans doute pas saisi cela et se met à parler, parler, parler avec Jacky et son collègue Jean-Pierre. Elle a bien fait. C'était le moment. Le monologue se transforme en discussion et Jacky leur parle de son histoire. Il leur fait part de son souhait de savoir où est la tombe de son père ; à quelle date il est mort ; s'il a des neveux, des nièces. Pour Jacky, claquemuré depuis des semaines dans une immobilité quasi complète, emmuré dans un silence quasi total, c'est là, sur ce gué frêle de la porte entrouverte, ce pont levis par lui inventé, qu'un sillon s'est dessiné. Et ça opère. C'est dans ce présent, cet être là, être à, que s'est dessiné un projet. La nouvelle salariée, le collègue de chambre et Jacky deviennent des historiens de la propre histoire de Jacky, en route, en mouvement, dans cette décision commune d'ouvrir un possible, un pouvoir être, dans un libre avènement.
Il va à cette occasion évoquer à la professionnelle et à son voisin de chambre un événement qui va selon lui être un point de bascule à la fin de son adolescence : sa mère meurt, « le laisse tomber » et son père quitte le foyer et« le laisse tomber ». Ce sont ses mots. Il se marie. Sa femme le quitte. Il dira « elle me laisse tombé ». Il est manutentionnaire sans avoir signé de contrat de travail. Suite à cette séparation, les colis qu'il est en charge de déplacer lui échappe des mains. « sans le vouloir, je les laissaient tomber ». Le patron lui demande alors de partir : « il me laisse tomber ». Il apprend le décès de son père qu'il n'avait pas revu. « Il me laisse tomber ». C'est là que Jacky tombe dans un train, sans destination, sans intention, puis dans un autre, puis un autre et qu'il arrive dans cette institution, où il tombera sur son lit.
Nous voyons ici un laisser tomber qui se répète, radicale. Un trou, sans raison pour le sujet, sans explication, sans construction interprétative qui viendrait à la rescousse pour soulager le sujet. Un trou, juste un trou, et le sujet y tombe, comme les objets qui l'entourent. Rien ne le retient. Le sujet est dangereusement dans un trou sans fond car sans fondement. Jacky laisse tomber les objets comme lui-même est laissé tombé, comme un objet. Il n'y a pas chez ce sujet seulement l'accablement, l’abattement. Il y a un rien radical qui consiste : pas de demande, pas de plainte, pas de tentative d'explication, d'interprétation, pas de regret. Rien. Parlant d'un patient mélancolique, Henri Maldiney évoque pour ce sujet d'« un rempli de l'Umwelt15 »16. Il parle du corps en panne du sujet et des différents emplacements de l'environnement qui « dans l'espace du mélancolique, ne communiquent pas entre eux par leurs horizons. Ils n'ont pas d'horizon. Bien entendu, c'est le corps propre du malade qui est en cause. Faute d'espace marginal où il soit potentiellement au monde, il n'habite plus ».17 Ce qui se produit avec Jacky, c'est très certainement à partir de ce qui advient, cette présence discrète et bienveillante, au seuil, dans l'espace de la porte entre-ouverte. Bien sûr, cela nous fait penser à l'ouvert de Maldiney18 « Projeter, se faire l'ouvreur du projet, c'est donner lieu à la possibilité de quelque chose comme un monde, en être le là. »19 Ce qui se passe pour Jacky, c'est l'événement de la rencontre. Cet événement, ce champ nouveau des possibles a une esthétique inédite : l’esthétique de la connivence. Nous reprenons volontiers cette belle expression à Bernard Lafargue. 20 Cela a ouvert une perspective. Quelque chose s'est détachée de la série des objets d'une totale inanité. Ici, la notion d'esthétique nous semble pertinente, car ce n'est pas une question de beauté, mais quelque chose qui permet que le regard s'attache, s'arrête, se focalise. Pour Jacky, il a la rencontre et il y a les objets : les cahiers, les coupures de presse, les numéros de téléphone qu'il va, avec l'aide de ses coéquipiers de recherche, accumuler, classer, ordonner. Il façonne, dispose ces objets, les uns par rapport aux autres, cherche une harmonie dans leurs rangement. Formulons ici l'hypothèse que cela prend une fonction pour le sujet, une solution qui évite le pire.
Nous pouvons dire avec Lacan que dans la névrose, le sujet à recours au fantasme, cette articulation entre le sujet (le S barré) et l'objet (a) pour voiler, s'épargner un rapport au vide radical, absolu. C'est par là-même le moyen du névrosé pour localiser la jouissance. Dans la psychose, notamment déclinée sur le mode de la mélancolie, le sujet est en défaut du fantasme et donc du recours au vide absolu qu'il constitue et l'appareillage de la jouissance qu'il rend possible. Jacky probablement, avec son invention autour des objets évoqués plus haut, trouve une solution sinthomatique pour faire tenir quelque-chose autour de ce trou.21
Regardons maintenant comment Freud, avec le texte Deuil et mélancolie, pourrait être un recours possible pour lire certains traits du malaise de notre civilisation contemporaine. Les symptômes en sont nombreux. Parmi eux citons l'augmentation importante du nombres de suicides22ou encore le fort taux de toxicomanie et de consommation de psychotropes.23 Jacques Lacan évoque le discours capitaliste au début des années 1970.24 Cela fait suite, nous le savons, à ces élaborations qui vont lui permettre de formaliser quatre modalités de discours, à savoir le discours universitaire, le discours de l'hystérique, le discours du maître et le discours psychanalytique.25 Le point commun de ces quatre discours, c'est qu'y figure la dimension de la perte. Chacun de ces discours est écrit avec une barrière, une barrière à la jouissance, entre la place de la production et celle de la vérité. C'est à cette condition que le discours peut être entendu comme ce qui fait lien social, la matrice en somme qui détermine les modalités de lien social. Or, pour écrire le cinquième discours, le discours du capitaliste, Lacan supprime cette barrière de la jouissance. Nous avons dans ce discours un sujet qui est directement branché, connecté à l'objet. Et d'autre part, la place de la vérité ici n'est plus accessible.
Nous pouvons questionner en quoi cela tient du discours puisqu'il empêche structurellement le lien social. Mais d'autre part, nous saisissons aussi en quoi ce discours est fondé sur l'impératif à consommer de l'objet, entraînant l'anéantissement du sujet, impliquant en somme la consumation du sujet par la consommation d'objets. L'organisation social qui se fonde de ce discours érige donc la production et la consommation d'objet comme nécessité accessible par le sujet. Le mot d'ordre est féroce (même s'il laisse en apparence le sujet souverain de ces choix, de ces décisions) : ne perdre aucune occasion d'avoir accès à l'objet supposé manquant pour prévenir le manque éventuel, l'insatisfaction probable. Cela ne peut être sans effet pour les sujets contemporains car « (…) du psychisme, c'est l'insatisfaction qui est la première constituante. »26 Le capitalisme utilise une technologie, des dispositifs pour soutenir ce branchement permanent du sujet à l'objet, dans tous les champs de la consommation possible, y compris celui la santé bien sûr. « Qu'on soit arrivé à industrialiser le désir, enfin...on ne pouvait rien faire de mieux pour que les gens se tiennent un peu tranquilles, hein?...et d'ailleurs on a obtenu le résultat.»27 Cette impossible à désirer est ce que Freud désigne comme étant la position subjective du sujet mélancolique dans son texte Deuil et mélancolie, par le collage de l'objet au moi. Michel Foucault forge le concept de biopolitique.28 C'est une stratégie politique qui vise à la domination et au pouvoir par la maîtrise de l'être humain réduit au corps. Mobilisant ce concept, Agemben avance que « le développement et le triomphe du capitalisme n'auraient pas été possibles (…) sans le contrôle disciplinaire réalisé par le nouveau bio-pouvoir qui, par une série de technologies appropriées, s'est créé pour ainsi dire les corps dociles dont il avait besoin. »29
Ce « triomphe de l'objet » qui caractérise la mélancolie30 semble définir nos sociétés occidentales contemporaines. Probablement pouvons nous aussi y voir un point d'explication à certain passages à l'actes de djihadistes suicidaires et meurtriers. Le sociologue Farhad Khosrokhavar note des traits communs à bon nombre d'entre eux.
(…) ils sont presque tous des jeunes au passé délinquant, ayant commis des actes de vol ou de trafic ; ils ont presque tous connu une période d'emprisonnement, quasi tous étaient désislamisés et sont devenus musulmans born again ou convertis djihadistes sous l'influence d'un gourou, des copains ou à partir de leur lectures sur internet ; enfin, ils ont tous fait un voyage initiatique dans un pays du Moyen-Orient ou des zones de guerre.(…) le quadrilatère délinquance, prison, voyage guerrier et islamisation radicale les caractérise quasiment tous. 31
Ces dimensions sociologiques sont importants à prendre en compte. Mais, par ailleurs ne pouvons nous pas y voir là aussi, sur le plan subjectif, « le triomphe de l'objet » ? En effet, nous pourrions formuler l'hypothèse dans le cas du djihadisme, comme pour le mélancolique, que le sujet est appareillé à l'objet. Ils font épissure. Le sujet devient objet et pour le coup un objet sacré, offert en sacrifice32 qui en se donnant la mort élimine tous ces autres, objets de totale inanité. « Le exclus ne sont plus des exploités, mais des déchets, des restes.»33 De manière dramatique, c'est probablement cela que nous rappelle les manifestations du malaise de notre civilisation contemporaine. Et c'est peut-être cela que nous indique le texte Deuil et mélancolie qui, écrit il y a plus de cent ans, conserve son actualité en posant les jalons des incidences subjectives qui découlent du rapport du sujet à l'objet et des conséquences sociales de cela, car « (...) le sujet comme l’Autre pour chacun des partenaires, ne peuvent se suffire d’être sujets du besoin, ni objet de l’amour, mais (…) ils doivent tenir lieu de cause du désir.»34
BIBLIOGRAPHIE
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-Écrits, Paris, Le Seuil, 1966 -De la psychanalyse dans ses rapports avec la réalité, in Silicet n°1, Paris, Le Seuil, 1968 -Le Séminaire, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1973 -Lacan in Italia/En Italie Lacan 1953-1978, Milan, La Salmandra, 1978 -Le Séminaire, Le transfert, Paris, Le Seuil, 1991 -Autres Écrits, Paris, Le seuil, 2001 -Le Séminaire, L'angoisse, Paris, Le seuil, 2004 -Le savoir du psychanalyse, Paris, Éditions du Seuil, 2011
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OURY Jean, préface, in RABANT Claude, Métamorphoses de la mélancolie, Paris, Éditions Hermann, 2010.
PIGEAUD Jackie. Prolégomènes à une histoire de la mélancolie. In: Histoire, économie et société, 1984, 3ᵉ année, n°4. Santé, médecine et politiques de santé.
RABANT Claude, Métamorphoses de la mélancolie, Paris, Éditions Hermann, 2010. VON UEXKÜLL Jacob, Mondes animaux et monde humain, suivi de Théorie de la signification, Paris, Denoël, 1965.
Notes
- RABANT Claude, Métamorphoses de la mélancolie, Paris, Éditions Hermann, 2010. p. 223.
- Parmi elles, mentionnons celle de 1914, avec Les trois essais sur la théorie sexuelle et Pour introduire le narcissisme suivis en 1915 de Pulsions et destins des pulsions ainsi que Deuil et mélancolie.
- Ce terme fait son apparition dans nos vocales occidentaux au XIX siècle.
- PIGEAUD Jackie. Prolégomènes à une histoire de la mélancolie. In: Histoire, économie et société, 1984, 3ᵉ année, n°4. Santé, médecine et politiques de santé. pp. 501-510. Le philologue Jackie PIGEAUD montre ici l'histoire foisonnante de cette mélancolie qui intrigue et préoccupe les représentations sociales et la médecine occidentale depuis plusieurs millénaires.
- « La tristesse [...] on la qualifie de dépression, à lui donner l’âme pour support, ou la tension psychologique du philosophe Pierre Janet. Mais ce n’est pas un état d’âme, c’est simplement une faute morale, comme s’exprimait Dante, voire Spinoza : un péché, ce qui veut dire une lâcheté morale, qui ne se situe en dernier ressort que de la pensée, soit du devoir de bien dire ou de s’y retrouver dans l’inconscient, dans la structure » LACAN Jacques, Autres Écrits, Paris, Le seuil, 2001, p. 526.
- Notons d'ailleurs que Lacan, dans Télévision, ainsi que dans son texte Remarque sur le rapport de Daniel Lagache : psychanalyse et structure de la personnalité (LACAN Jacques, Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, pp. 647-684) évoque le terme d'affect pour désigner la dépression.
- DELEUZE Gilles, Spinoza et le problème de l'expression, Paris, Minuit, 1968, p. 210.
- C'est le latin laxare « détendre, (re)lâcher, desserrer ; se détendre » qui semble avoir donné le mot français lâcher, lâche, lâcheté.
- FREUD Sigmund, Deuil et mélancolie, in Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1981, p.152.
- LACAN Jacques, Écrits, op.cit, p. 682.
- LACAN Jacques, le Séminaire, Le transfert, Paris, Le Seuil, 1991, p. 459.
- LAMBOTTE Marie-Christine, La mélancolie. Études cliniques, Paris, Anthropos, 2007, et notamment le chapitre IV.
- Nous nous référons bien sûr ici au mathème du fantasme et comment il est construit par Lacan, mentionnons notamment dans le Séminaire 11. Le Séminaire, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1973. p. 314.
- OURY Jean, préface, in RABANT Claude, Métamorphoses de la mélancolie, Paris, Éditions Hermann, 2010, p. 11.
- VON UEXKÜLL Jacob, Mondes animaux et monde humain, suivi de Théorie de la signification, Paris, Denoël, 1965. Nous devons au baron Von Uexküll sa conception de l’umwelt, un environnement sensible, sensoriel, singulier. Un monde. Martin Heidegger va lire Uexküll pour forger sa stimmung. Gilles Deleuze va faire une lecture féconde de cette proposition d’umwelt. Jacques Lacan s’en servira en 1938 pour proposer ses premières théorisations de l’imaginaire. Georges Canguilhem sera aussi lecteur attentif d’Uexküll. Né en Estonie en 1864 et mort en 1944, Jacob von Uexküll crée l’Institut für Umweltforschung de Hambourg. Son intuition : l’espace vécu est propre à chaque espèce animale. Sur une même géographie, des mondes, si différents qu’ils ne se croisent sans doute pas, existent. Ces mondes, ces milieux sensibles, spécifiques, ces umwelt, Gilles Deleuze les expliquent, dans l’Abécédaire, à la rubrique Animal, à partir de l’exemple donné lui-même par Uexküll de la tique. Il se penche sur les espaces vécus des espèces animales, dans leurs variétés. Il s’intéresse au milieu, l’umwelt qui n’est qu’un morceau, un fragment de l’environnement géographique. Il propose ceci : loin de subir cet umwelt, le vivant compose avec lui et même, pour être plus précis, le compose.
- MALDINEY Henri, L'existence en question dans la dépression et la mélancolie, in L'évolution psychiatrique n°72, 2007, p.776. Cet article était paru initialement dans L'évolution psychiatrique n°54, em 1989. Il est basé sur une retranscription d'une conférence prononcée par Maldiney aux deuxièmes journées de l'ALEP sur le thème de l'analyse existentielle dans l'expérience dépressive, tenues en 1987.
- Ibid.
- Dont il parle fréquemment dans son œuvre, notamment dans l'article cité.
- MALDINEY Henri, L'existence en question dans la dépression et la mélancolie, op.cit, p.784.
- LAFARGUE Bernard, L’esthétique de la connivence, in ANDRIEU Bernard, BERTHOZ Alain (dir), Le corps en acte, Nancy, Presses universitaires de Nancy, 2010, p 249.
- Et disons ici qu'a partir des premières indications données par Freud dans son texte Deuil et mélancolie, il serait précieux de regarder comment, dans la clinique, des sujets mélancoliques trouvent, par l'usage d'objets, la solution pour faire quatrième nœud.
- A ce sujet, nous pourrons nous sommes nous référé au rapport de l'Organisation Mondiale de Santé de 2014, Prévention du suicide, accessible sur leur site internet. http://www.who.int/en/L'organisation internationale parle à ce sujet d'un état d'urgence mondial.
- A ce sujet, nous pourrons nous reporter aux chiffres mentionnés par l'Observatoire français des drogues et des toxicomanies, accessible sur leur site internet. http://www.ofdt.fr/
- Mentionnons les deux sources que nous connaissons : - LACAN Jacques, Le savoir du psychanalyse, Paris, Éditions du Seuil, 2011. - Le discours de Jacques Lacan à l'université de Milan le 12 Mai 1972 qui est paru dans le livre bilingue Lacan in Italia/En Italie Lacan 1953-1978, Milan, La Salmandra, 1978, pp. 32-55
- Ces différents discours utilisent les quatre termes de la structure : S1, le signifiant maître, S2, le savoir, l'objet a et le sujet, S barré. A cela s'ajoute quatre places : la vérité, l'agent, l'autre et la production. Les termes de la structure vont occuper des places évoquées différentes en fonction du discours.
- LACAN Jacques, De la psychanalyse dans ses rapports avec la réalité, in Silicet n°1, Paris, Le Seuil, 1968, p55.
- LACAN Jacques, Intervention à la Scuola freudiana à Milan du 4 février 1973 in Lacan in Italia / En Italie Lacan 1953-1978,op.cit, p. 78.
- FOUCAULT Michel, Naissance de la biopolitique, Cours au collège de France 1978-1979, Paris, Gallimard-Seuil, 2004.
- AGEMBEN Giorgio, Homo sacer, le Pouvoir souverain et la vie nue, Paris, Le Seuil, 1997, p.11.
- LACAN Jacques, Le Séminaire, L'angoisse, Paris, Le seuil, 2004, p.387.
- KHOSROKHAVAR Farhad, Des jeunes radicalisés qui se rêvent en héros négatifs, in Le Monde du 10 Janvier 2015.
- A propos de cette hypothèse, nous pouvons nous reporter à l'article de Réginald Blanchet, Victime sacrificielle, in Lacan quotidien, n°528, 17 Juillet 2015. http://www.lacanquotidien.fr/blog/2016/06/lacanquotidien-n-528/
- Le pape François, dans l'Exhortation Apostolique Evangelii Gaudium, (§ 53) , donné à Rome le 24 Novembre 2013, consultable sur w2.vatican.va/...exhortations/.../papa-francesco_esortazione-ap_20
- LACAN Jacques, Écrits, op.cit, p. 691.
Citer ce texte
Benoît Le Bouteiller, « Deuil et mélancolie. Variations avec le texte de Freud », L’@psychanalyse, 20 mai 2018. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/benoit-le-bouteiller-deuil-et-melancolie-variations-avec-le-texte-de-freud (consulté le JJ/MM/AAAA).