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Déraillements

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Quand Jacques a essayé de démarrer le film ce samedi matin, ça a coincé ! Nous étions dans le noir. Lumière éteinte par Joseph.

Il fallait remettre la projection sur le rail, dans le bon sens de sa destination dans le déroulé du film, au risque de rater le début, comme on aurait raté son train. Il a fait appel à Luc. Sauf que, dans le noir, ça compliquait les choses. En remettant la lumière, Luc a pu remettre le film sur ces rails. Il nous a souvent remis sur les rails ce cher Luc, durant les différents séminaires. Luc et le sens des détails !

Enfin ça démarre ! Nous étions tous assis dans la pénombre de la salle de la « Gazette Café », chacun ayant pris sa place dans cet espace qui allait nous servir de wagon, le temps de ce déplacement à travers les images. Ce voyage dans le paysage insolite de la Clinique des Chesnaie, on s’y laisse immerger dans ces images, tendant l’oreille aux commentaires en voix off. Rapidement, on s’aperçoit que la voix de certains patients était peu audible, même inaudible à certains moments.

L’inaudible en tant que signifiant ! Même si c’était de façon momentanée, cela m’a renvoyé à la situation des malades dans les services psychiatriques en France, où la souffrance peut être inaudible, en l’occurrence quand tout est fait dans certains services pour les rendre inaudible, en changeant l’aiguillage de leur accompagnement clinique.

Et oui ! Des fois, il faut savoir tendre l’oreille pour écouter une image, comme nous tendons l’oreille pour écouter les récits d’un patient.

Cette ouverture passée, je me laisse embarquer dans ce « voyage initiatique ». Dans quelle « initiation » suis-je embarqué ? Le praticable où se déroule l’entièreté des scènes du film est la Clinique de la Chesnaie.

Dans l’entièreté d’un récit filmique, il y a une ou quelques scènes qui vous marquent, à l’image de la rencontre avec un patient. Je me souviens encore de cette séquence où apparaissent les wagons délabrés, transportés sur les camions. D’emblée, les wagons prenaient cette dimension de personnages principaux de ce scénario, tant leurs présences crevaient l’écran. Rapidement et progressivement, on peut constater la place centrifuge de ces personnages principaux. Tout semblait graviter autour d’eux. Leurs carcasses allaient contribuer à ensemencer les projections d’accompagnement des patients, autrement, différemment. Patients, accompagnants éducatifs, médecins, architecte, sont presque relégués au rang de figurants, au service des figures puissantes des wagons.

Ils vont se donner pour mission de construire et d’insérer ces mêmes wagons dans une gangue de ciment, portés par tout un réseau de piliers de soutènement. Au milieu de la pénombre de la salle, assis à ma place, j’ai été traversé par cette soudaine métaphore de la lutte contre l’effondrement psychique. S’engager dans une telle épopée de construction semble presque pharaonesque ou pharaonique !

Pendant le film, tout tourne autour de ces wagons. A tel point et avec une telle intensité que parfois, j’ai eu l’impression de voir les reines d’une fourmilière géante. Autour d’elles s’activaient fébrilement toute la colonie d’ouvrières des patients, des encadrants.

Durant ces réunions, la colonie d’hommes-fourmis de la Clinique des Chesnaie se parle. Se parler pour mieux envelopper la masse de ces wagons, pour se coordonner dans le façonnage énergivore de sa fondation, ou, comment prendre soin en posant des fondations qui esquisseraient les contours d’une forme d’ancrage dans le monde ?

Cependant, une image s’est faite insistante, implacable dans son contenu signifiant. Elle s’est imposée en surimpression dans le récit qui se dépliait sous mes yeux : Il s’agit du plan où nous pouvons voir le transport des wagons sur des camions immenses. Etrangement, quelque chose est venue resonner en moi du côté de l’épisode dramatique de la Shoah.

Ce plan m’a renvoyé à celles de tous ces corps entassés dans les compartiments des wagons en direction vers les camps de la mort. C’est ainsi ! Je n’y peux rien ! La surface de la Clinique des Chesnaie m’a servie d’écran de projection. Le film dans le film, à la manière d’un tableau de Magritte qui nous confronte à la mise en abîme à travers l’image.

Au fur et à mesure que se dépliait le récit, j’ai assisté à un deuxième mouvement, une autre lecture, davantage du côté de la création d’espaces de vie et du prendre soin de ses semblables. Une autre pulsion qui s’amorce !

En effet, là où ces moyens de locomotion, durant la 2ème guerre ont servi au transfert vers l’innommable, le projet de la Clinique des Chesnaie va permettre l’évitement d’une fin tragique à leurs semblables. Sans leur inscription dans l’espace de la clinique transformé en abri, ils auraient terminé dans les flammes ! Brûlés vifs ! Carbonisés ! Calcinés jusqu’à « l’os ». Ils auraient fini brûlés dans les fours, comme des millions des victimes de la Shoah. D’ailleurs, un plan du film procède à un travelling sur les restes calcinés des wagons. Image puissante qui dessine le trait - d’union entre la tragédie des hommes et celle des machines.

Souvenons-nous de la terrible phrase assené par Jean-Marie Le Pen, à propos de « Durafour, crématoire ! ces détails de l’histoire ! ».

Ce samedi 7 septembre, dans le compartiment climatisé de la « Gazette Café », j’ai eu cette impression d’avoir été par moment, à travers les images, happé dans de brèves mises en abîme. Avec cette sensation étrange de mon immersion dans un film documentaire avec un fond d’images subliminales. Subliminal ! Sublimer ! Sublimation ! ou « Sublimaction », comme l’écrit Joseph !?

Peut-être que ça a été mon shunt à moi, c’est-à-dire, mon immersion dans un déplacement inattendu, qui m’a permis de trouver, d’inventer, ces points d’assemblage entre voir, regarder, parler, tout en traçant les sinuosités du parcours dans la symbolique des pulsions à l’œuvre.

J’ai cette impression d’avoir assisté à un long processus de portage et de transformation concernant autant les patients que les machines.

Le point commun entre les patients de la Clinique des Chesnaie et les wagons est ce besoin d’étayage solidement ancré pour lutter contre l’effondrement.

Je serais en train de dérailler !?

Alli ABDOOL RAMAN -art-thérapeute. le 09/09/2027

Citer ce texte

Alli Abdool Raman, « Déraillements », L’@psychanalyse, 14 septembre 2026. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/alli-abdool-raman-deraillements (consulté le JJ/MM/AAAA).

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